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17 novembre 2007

Plein chant n° 81-82 – Zo d'Axa

Quand j'écrivais la semaine dernière ma petite note sur Le grand trimard, j'ignorais - que la honte empourpre mon front – que la revue Plein chant avait consacré tout un numéro au printemps 2006 à Zo d'Axa. L'essentiel de cette publication est l'oeuvre de Béatrice Arnac d'Axa, petite-fille de Zo d'Axa, qui naquit au moment du suicide de son grand-père. Elle a rassemblé toutes les pages admiratives écrites sur Zo d'Axa par ses contemporains ainsi que les souvenirs de famille. Le tout donne donne le portrait vivant d'un indomptable libertaire.
Il serait dommage de se priver de la lecture d'un autre texte de Zo d'Axa - extrait de la revue Plein chant, qui montre l'étendue de sa révolte en même temps que son ironie :

« UNE VIRGINITÉ

Au lendemain de l'exécution de Gustave Lemoine, M. Félix Faure, un friand de la lame, donnait une petite fête à d'autres gens de lame.
Il y eut dimanche, à l'Élysée, de brillants assauts.
Les professeurs civils et les maîtres d'armes militaires, aussi des amateurs rivalisèrent d'élégance et d'adresse. Un public spécial gardera longtemps le souvenir de ces luttes courtoises et de telles bottes rapides, infaillibles et d'ailleurs de belle loyauté.
Je n'ose prédire égal succès à M. Félix Faure pour sa présidentielle botte secrète: il tire trop haut.
Il vise au cou...

Si je fais aussi directe allusion à la guillotinade de Versailles, ce n'est pas que le garçon de vingt ans auquel M. Félix Faure n'a pas voulu faire grâce de la vie m'intéresse énormément. Ce Lemoine était un gaillard assez bestial et le fait d'avoir tué sa victime avant de la violer constitue à peine une circonstance atténuante.
Une infinité de têtes seront tranchées avant que ne le soit cette fameuse question de la peine de mort. C'est un thème trop essentiel aux sensibleries des humanitaires.
C'est la question rasoir.
Alors que chaque seconde entraîne, en moyenne, la mort de deux personnes, que m'importe si un assassin se trouve dans le nombre. J'aurais tendance à n'être impressionné par la mort des gens que selon des sympathies inconscientes ou une estime réfléchie.
Ainsi l'on m'apprendrait brusquement que le président de la République lui‑même est souffrant ‑ cela ne me chagrinerait pas trop.
Je me ferais une raison.

C'est que j'ai plutôt de l'antipathie pour le personnage officiel qui, pouvant éviter de tuer ‑ tue. je n'ai pas d'estime pour le demi‑dieu ayant, de par les textes, droit de vie ou de mort et disant :
‑ Meurs!
Il ne s'agit plus du jugement prononcé : un meurtre légal se prépare. Mais le droit de grâce existe‑t‑il? Oui. Eh bien, ne pas empêcher le meurtre, c'est le commettre.
Messieurs les assassins commencent.
On continue.

Il serait lourd d'insister. Le mot célèbre du maraîcher de la Corniche a fait fortune parce que l'aphorisme était suffisamment niais pour chausser l'opinion courante.
Cette opinion courante s'est manifestée encore l'autre jour, à il aube, autour de l'échafaud. Cette opinion est favorable à la Veuve. Derrière la haie formée par les soldats, une foule délirante, humant le sang, a hurlé à la mort :
‑ Vive Deibler ! a‑t‑on proféré.
Le Tout‑Versailles des dernières voulait qu'on tuât.
Les Versaillais n'ont pas changé.

Tandis que l'on voit des pays monarchiques, la Belgique, l'Italie, ayant aboli la peine capitale, il est piquant de remarquer qu'une démocratie s'intitulant vaniteusement régime de progrès, affirme la nécessité de couper la tête des fous.
Léopold dit :
‑ Je ne veux pas.
Humbert s'écrie :
‑ Ne faites pas ça.
Et Félix, notre Félix, le Félix de notre république, le seul Félix dit :
‑ Je marche!

Prenez donc garde à vos pieds , monsieur. Les taches rouges sont laides sur les escarpins de bal. Et l'on dansait samedi, chez vous, je crois...
Samedi, le jour où, pour la première fois, vous avez donné une commission à M. de Paris ‑ qui n'est pas comte.
Non, non, il tic nie plaira point, il ne me plaît pas, aujourd'hui, de pincer les notes graves pour des refrains sur la peine de mort ; et je ne voudrais davantage jouer, sur la chanterelle, une ariette à propos de ce droit de grâce, régalien et moyenâgeux.
Il y a plus proche, plus immédiat.
Ma curiosité s'excite à rechercher l'état d'esprit du monsieur qui tout à coup, porté par les circonstances, s'est professionnellement d'entrée, prononcé dans le sens brutal que vous savez.
Pas un cruel évidemment, notre Grand Tanneur Populaire. Il a des mots doux en famille. Il est gentil pour les animaux. Il s'intéresse même aux malades et visite les expositions.
C'est un bon homme.
Je soutiens qu'avant son élection, alors que, simple particulier, les mouches osaient encore l'agacer, il n'en eût certes pas pris une pour ‑ d'un coup d'ongle ‑ la raccourcir.

Mais voilà, le Congrès dispose. On devient le Premier magistrat. L'Autorité est pervertisseuse.
Elle complique, crée des devoirs nouveaux, étouffe l'instinct primesautier.
La métamorphose se fait, complète.
Et quelque matin l'on se réveille pour signer d'un paraphe machinal un arrêt qui fait jouer le déclic.
Une tête roule.
Il n'y a que la première qui coûte.
Encore doit‑on admettre qu'elle coûte peu, en constatant avec quelle désinvolture, le soir même, on s'exhibe au bal et le lendemain Il on sourit aux fêtes.
Il est des virginités qui se perdent avec bonne humeur.
Sans cri, sans éclat, ‑ rien qu'un peu de sang.

In «Libres opinions», La Cocarde, 1895. »

15:00 Publié dans Zo d'Axa | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Zo d'Axa