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15 octobre 2006

Les univers inquiets

Article publié en 1991
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Un chien qui est aussi un canard.

Dans la plupart des albums de Chris Van Allsburg, passe, sous une forme ou une autre, la silhouette du chien Fritz. Ou peut-être du canard Fritz. Il est depuis le premier album, témoin, sinon protagoniste, des phénomènes étranges qui marquent les frontières de notre Univers. Car pour Chris Van Allsburg, l'Univers a des frontières - et ses frontières lui sont exactement superposables. Certes, nous ne nous rendons pas compte tous les jours de notre situation de frontaliers de l'Univers, et seuls des animaux comme Fritz, des enfants, ou des magiciens en retraite savent percevoir d'emblée l'Autre Côté. Mais cet Autre Côté n'en existe pas moins, régi par des lois qui ne sont ni tout à fait les nôtres, ni tout fait autres.
La mission que Chris Van Allsburg s'est fixée semble être de nous rapporter, à la manière d'un reporter, des images de l'Autre Côté. Images qui ne nous stupéfient qu'au second abord, captieuses qu'elles sont, jouant sur de minimes décalages dans le temps ou dans l'espace.

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Le sommeil, l'ennui, la rêverie.

Comme Little Nemo, les personnages de Chris Van Allsburg franchissent les bornes de notre monde pendant leur sommeil, ou lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils relâchent, pour un instant, pour un instant seulement, la vigilance, qui seule leur permet d'être présents au monde.
Un instant d'inattention, et le Monde a changé, à moins qu'on ait changé de Monde.
Il suffit d'un coup de bôme sur la tête pour que le jeune garçon qui barre le Zéphyr, aborde au pays des bateaux volants ; il suffit que le jeune Alain, à la poursuite de Fritz, tombe, sitôt passée la porte du jardin d'Abdul, pour qu'il se retrouve dans un jardin extraordinaire où les canards parlent certainement anglais ; il suffit que l'ennui pousse Judith et Pierre à ramasser une boîte de jeu abandonnée, pour que la jungle vienne à eux et les retienne prisonniers.
Il suffit de presque rien pour que la frontière soit franchie, et abolies les lois physiques.
Il suffirait de presque rien, peut-être de l'esprit de sérieux en moins, pour que nous fussions tous capables de glisser d'un monde l'autre.

Slumberland.

Pierre visite les monuments les plus célèbres en flottant sur la nappe d'eau qui recouvre le monde. Simple rêve ? Voire... Tel Peter Ibbetson, Pierre navigue dans le rêve même qu'Agnès est en train de rêver. Deux rêves conjugués ont presque force de réalité, si l'on croit que l'image du Monde n'est que la somme des rêves des hommes.
Un train empli d'enfants en pyjama traverse, la nuit de Noël, des pays enneigés pour atteindre le Pôle Nord. Le douillet cocon du train, hors du temps, perdu dans l'immensité cotonneuse, devient une centrale du rêve, catalysant des centaines de songes individuels en un Rêve majeur. Et la force du rêve collectif crée là un autre réel possible, dont l'existence est attestée par le grelot que l'enfant en ramènera.

Le Hollandais volant.
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Dans les univers explorés par Chris Van Allsburg, la loi de la pesanteur, si dure soit-elle, n'a pas cours. On flotte - sur l'eau, ou dans les airs. Le véhicule peut être une simple chaise, une maison, un train, ou un bateau.
Un bateau volant - un vaisseau fantôme - le Zéphyr est l'idéal, qui s'élevant au-dessus des flots grâce à des voiles spéciales, offrira un voyage merveilleux à un petit garçon. Mais aussi le plongera dans une quête infinie, celle, non d'une femme fidèle, mais d'une île magique où se tissent les voiles qui permettent aux navires de décoller.
Quatre enfants assis sur une draisine mue par une voile parcourent une immense jetée qui se perd dans les brumes et les flots. Cette manière d'avancer, à la fois terrestre, nautique et aérienne est sous-titrée : «S'il y avait une réponse, c'est là qu'il la trouverait», illustrant la quête incessante à laquelle se livrent les personnages de Chris Van Allsburg. Ils divaguent, pataphysiciens qui s'ignorent, à la recherche de réponses à des questions qui ne se posent pas encore.
Cette même image est titrée : «Autre lieu, autre temps» et figure sur la couverture des Mystères de Harris Burdick, telle une enseigne.
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Le ruban de Möbius.
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Les humains ne sont pas seuls à ne plus savoir dans quel monde ils vivent. Les fourmis - qu'on dirait xylographiées, tirées toutes vives d'une gravure d'Escher - errent dans un monde qu'elles ne comprennent pas. Un monde sans dessus-dessous, terrifiant parce qu'incompréhensible. Elles ont quitté sans s'en rendre compte le plan euclidien sur lequel cheminait le ruban de fourmis, pour un autre ruban, celui de Möbius, qui n'a ni dessus, ni dessous. Les paradoxes topologiques d'Escher sont une équivalence graphique des paradoxes temporels que Chris Van Allsburg introduit dans ses albums, préférant souvent jouer sur les structures narratives plutôt que sur les représentations, qui restent le plus souvent dans le registre du réalisme.

Les mystères de Chris Van Allsburg.

«Autre lieu, autre temps».
Un dessinateur ignoré a laissé quatorze dessins titrés et légendés à un éditeur. Ces dessins sont comme un tremplin pour qui les voit, l'incitant à entrer dans des mondes où les moquettes sont vivantes, où les cailloux s'arrêtent en plein vol, où des sirènes jouent de la harpe, où les livres germent, où les chaises volent d'un pays à l'autre, où les oiseaux sortent des tapisseries, où les citrouilles sont vivantes et lumineuses ; des mondes où les goélettes se matérialisent quand on agite une lanterne, où les chenilles disent «au revoir» avant de repartir, où la maison de la rue des Erables, cette maison si pareille aux autres décolle, une belle nuit, comme une fusée.
Ces images dérobées, jouent, comme celles de Glen Baxter, sur le décalage entre la légende et le dessin, l'absurde apparent de l'une démentant le réalisme apparent de l'autre.
Chris Van Allsburg est l'observateur de ces mondes lointains et si proches de nous ; mais plus que cela, en nous laissant ses albums - bribes échappées d'un Grand Livre des Autres Mondes - comme Harris Burdick a laissé ses dessins, il invite ses lecteurs à partir à la recherche de réponses qui y seraient celées.
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