13 octobre 2006
Nicole Claveloux – Professeur Totem et Docteur Tabou
Grabote et Léonidas ont vécu entre 1973 et 1981. Cactus acide et Beurre fondu ont disparu en 1993. Les années ont passé… Professeur Totem et Docteur Tabou viennent les remplacer en 2006. Il y a une grande continuité dans l’œuvre de Nicole Claveloux. Le couple de Laurel et Hardy inversés que formaient Cactus acide et Beurre fondu renaît. Le grand maigre, dominateur et fier de lui, et le petit gros, temporisateur et maladroit refont un tour de piste sous de nouveaux atours. Les deux héros ont évolué. Sans changer leur nature profonde de Bouvard et Pécuchet, ils ont de nouvelles prétentions. Une lecture hâtive de l’oncle Sigmund les conduit à s’installer comme psychothérapeutes itinérants. Ils commencent leur journée avec le Petit chaperon rouge, puis rencontrent successivement les héros les plus connus du folklore enfantin. Tous les personnages de la littérature de jeunesse ont motif à se plaindre, et ne s’en privent pas. Le Petit chaperon rouge en veut à sa mère, Blanche-Neige voit une patate molle dans son miroir, l'Ogre a une surcharge pondérale qu'il aimerait (enfin, c'est surtout Madame l'Ogre qui aimerait) combattre, Zorro, le zézayant cherche une boîte de com', Carabosse souhaite booster ses performances, Alice est trop polie, Peter Pan cherche deux mamans, Merlin recherche la reconnaissance, Barbe-Bleue cherche une nouvelle épouse et Pinocchio voudrait cesser de mentir... Autant de quêtes vouées à l'échec. L’incompétence et la pusillanimité de nos deux psys autoproclamés fait merveille. Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre. Les quelques avanies qu’ils ont à endurer en retour sont peu de choses au regard de la satisfaction qu’ils tirent de leur statut de dépanneurs de héros. Leur boite à outils conceptuels est tragiquement limitée, copiée de celle des psys télévisés, et leurs patients le plus souvent claquent la porte. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est plutôt dans l’orgie de choux à la crème qu’ils s’offrent pour fêter le faux succès d’une cure. Les trois têtes du professeur Totem et le ventre du docteur Tabou en sourient encore d’aise. Nos psys sont plus infantiles que leurs patients. Les héros de Nicole Claveloux sont définitivement bloqués du côté de l’enfance. Comme tout le monde.
Sur la forme ensuite. Drôle de dispositif : une bande dessinée qui n’est plus une bande. Les cases se succèdent, seules, sur les pages de droite, vis-à-vis d’une page blanche. Nous perdons la moitié de la dimension séquentielle de la bande dessinée — les espaces inter-iconiques étant plus grands que les images — et nous perdons toute sa dimension tabulaire. Le lecteur peut reconstituer les séquences mais pas le gaufrier qui est plus moins l’unité formelle de la bande dessinée depuis un siècle. L’avantage de ce dispositif — je n’en vois qu’un — est l’attention plus aiguë portée par le lecteur sur la case et sur ses détails. En gardant le même format d’images un livre-accordéon, l’éditeur en a déjà fait dans le passé, aurait été plus adapté à la lecture séquentielle. En résumé, il est dommage qu’une telle réussite graphique et narrative soit desservie par un parti pris éditorial inconséquent, ceci dit malgré l’admiration que je porte depuis toujours au travail de Christian Bruel.19:05 Publié dans Claveloux Nicole, Lectures d'enfance | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Nicole Claveloux
11 octobre 2006
Nicole Claveloux - Grabote, Cactus acide et Beurre fondu
Texte publié en 1992.
Soit un œil. S’y réfléchit une dessinatrice devant sa page blanche. Mais l'œil est le sien, vu dans un miroir. Il est comme le diaphragme d'un appareil photographique, dont le centre, noir uniformément, ouvre sur l'inconscient de la dessinatrice. Apparaît entre l'iris gris et la pupille noire une tête rigolarde et minuscule.
Soit un œil. Le même, une seconde plus tard. La dessinatrice qui s'y réfléchit toujours a lâché son crayon qui désormais dessine sans elle. La tête rigolarde est suivie d'un corps replet qui saute les pieds en avant, hors de la pupille. La stupeur se peint sur le visage de la dessinatrice.
Grabote est née. Surgissant, toute armée, de l'inconscient de Nicole Claveloux. C'est une naissance mythologique, belle comme celle de Dionysos.
Le monde qui nous est donné à voir ensuite est celui de Grabote. D'ailleurs, nous la voyons dans les images suivantes le créer elle-même sur la table à dessin de l'illustratrice. Saisissant les outils de celle-ci, elle dessine un décor à sa mesure, territoire flou où jungle et high-tech molle, statues vivantes et téléphone comminatoire, couloirs interminables et coin de paradis, forment la scène où se jouera un éternel procès.
Interviennent alors, sur cette scène que parcourt Grabote de coups de pieds au cul en bonds bondissants, des figures directement issues du monde onirique : lion jardinier, téléviseur à pattes et bagout intarissable, voix de la Censure, nuage-bureau, oiseaux-humains et humains-oiseaux, kiwi-grenouille, flair à tête de chien, voix de la Conscience et autres voix intérieures, bêtes de la nuits... Toute cette ménagerie rejette Grabote qui la visite de bond en bond: (le bond est le mode de locomotion de Grabote - pas de logique : des bonds, des rebonds, des rebondissements).
La quête de Grabote sur la scène de l'inconscient, à travers facéties et provocations, s'achève par la découverte du coupable. Triomphe et damnation, le, coupable n'est autre que Grabote. Ne reste à trouver que de quoi elle est coupable - de quelle cadavre elle est l'assassin. Son tribunal intérieur statuera.
L'univers de Grabote, c'est la couleur qui a dérapé dans du Kafka. Cette projection de l'inconscient, qui cherche dans des mondes bizarres le sens de sa recherche, éternel ludion éjecté par les représentations de l'Autorité, se retrouve seule face à elle-même, gendarme et voleur à la fois.
Comme la naissance de Grabote, celle de Cactus Acide et Beurre Fondu, dans Okapi, nous transporte sur une autre scène. Dix ans plus tard, au mode interrogatif répond le mode affirmatif. Grabote se cherchait ; Cactus Acide est. Il est grincheux, bougon, de mauvaise foi, mesquin, mauvais coucheur, tyrannique, avec candeur et ostentation. Il ose être ce qu'il est.
Pour cette naissance une fois encore Nicole Claveloux se joue des conventions de la bande dessinée, faisant ouvrir à ses personnages des portes qui mènent dans les autres pages d'Okapi, leur faisant rouler les décors de leurs vignettes pour montrer celles d'en-dessous. Ils s'assagiront avec le temps, voilà bientôt dix ans qu'ils sévissent ; mais dans leurs premières semaines de vie, ce ne sont qu'explorations des décors, des praticables de cette scène où le discours du grincheux envahit tout jusqu'à submerger le lecteur.
Cette affirmation tranquille de la grinchosité de Cactus Acide, héros glorieux, marque le passage de l'enfance (Grabote) à l'adolescence raisonneuse. Le théâtre du Moi nous joue l'acte Il. Si l'acte 1 se terminait sur un constat de culpabilité, l'acte Il au contraire, est une leçon d'égoïsme qui mérite d'être méditée (même si elle a l'air, en raison des contraintes de publication, d'être parfois dictée par des circonstances extérieures).
Voir sur scène mise à jour une partie de soi que l'on cache d'habitude aide à grandir.
Aimons Nicole Claveloux qui n'hésite pas à peindre l'humain tel qu'il est (dans sa tête), et non tel qu'il devrait être (dans le discours des autres). Aimons-la pour sa verve et pour son sens de l'humour - et méditons.
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