21 janvier 2008
Laurent Bourdelas – Le Paris de Nestor Burma
J'avais rapidement recommandé incidemment la semaine passée d'éviter la lecture de ce livre. Son auteur n'est pas content. Il faut dire que je le pensais tiré d'un mémoire de master d'Histoire, et que je n'avais pas plus insisté que ça. Mais je me suis renseigné, il n'en est rien, c'est l'oeuvre d'un écrivain, et pas qu'un peu fier de l'être. Alors là, je me fais un plaisir d'en remettre une couche. Je recopie d'abord mes propos, puis le commentaire de Laurent Bourdelas :
« Au moins, ce texte, anodin et insipide, n'est-il ni grotesque ni tendancieux. Ce qui n'est pas le cas d'un opuscule paru cette année, Le Paris de Nestor Burma - L'Occupation et les Trente glorieuses de Léo Malet de Laurent Bourdelas. L'auteur y juge des écrits vieux d'un demi-siècle ou plus à l'aune de la correction idéologique et de la bien-pensance de la presse contemporaine. La même logique qui demande l'interdiction de Tintin au Congo. Il nous promène, d'arrondissement en arrondissement, résumant lâchement les romans, égrenant de vagues banalités, ne remarquant rien de ce qui fait l'originalité de Malet. Il montre, en outre, une totale incompréhension du travail de Malet sur la mémoire du Paris d'avant-guerre. Une lecture à éviter si on ne veut pas s'énerver plus que de raison. » ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ « Comme vous y allez! Et où avez-vous vu que je demandais l'interdiction de Malet ou de Tintin au Congo... !? C'est un travail historique. Il n'enlève rien au talent d'écrivain Léo Malet. Laurent Bourdelas »Laurent Bourdelas exagère. Sous un titre fallacieux qui ne pouvait que me séduire, caché derrière des références qui sont les miennes, Éric Hazan ou Michel Lemoine, il publie un livre en n'ayant visiblement qu'une idée en tête : régler son compte à Malet. Le travail historique et le talent d'écrivain de Malet sont accessoires. La démarche de l'auteur tient sur un postulat. Malet était un odieux raciste, il l'a déclaré plus ou moins clairement dans des entretiens faits dans les années 80 et 90. Relisons donc ses Nestor Burma (parus entre 1943 et 1967 pour les enquêtes originales) pour prouver qu'il fut raciste de tout temps et en tirer les conclusions morales qui s'imposent. Premier exemple de cette confusion des époques, dommageable chez un professeur d'histoire :
« En faisant semblant de prendre Céline pour un humoriste – surtout 43 ans après la guerre -, Léo Malet devient le complice de son ignominie. Nous reviendrons plus tard sur le racisme de l'écrivain. » p.17D'une déclaration lamentable faite à 80 ans, plus de vingt ans après avoir écrit son dernier roman, Laurent Bourdelas tire une ignominie consubstantielle à l'oeuvre entière de Malet. Le procédé va être repris jusqu'à la fin du livre :
« Si Francis Lacassin a surtout retenu de ce livre « la remarquable qualité d'atmosphère (...) un véritable document archéologique sur un Paris disparu », il nous apparaît que – Les Eaux troubles de Javel sont surtout troublées par le racisme de leur auteur - clairement assumé dans son entretien avec Libération le mardi 11 juin 1985 (...) (p,168)Les Eaux troubles de Javel, livre écrit 30 ans avant cet entretien, en pleine guerre d'Algérie, est raciste parce que Malet y parle des Arabes comme en parlait la presse de l'époque, et non comme on doit en parler aujourd'hui. Le soupçon étant instillé dès le départ, tout va être prétexte à procès. Dans Fièvre au Marais, par exemple, Malet écrit ces lignes (un peu caviardées par Bourdelas, je les cite telles qu'il les donne) :
« Le maître de céans, le père Samuel, trônait au milieu de ce capharnaüm poussiéreux et suintant la misère d'autrui (...) Jules Carol à l'état civil, il se faisait volontiers appeler Samuel. Prêteur sur gages, établi à proximité du Mont-de-Piété, il estimait que, dans son métier, un peu de judaïsme ne messayait [sic] pas. »Quel commentaire va nous en proposer Laurent Bourdelas ?
« Léo Malet nous présente ici un personnage dans une vision à la limite de l'antisémitisme, qui se fait passer pour un Juif histoire d'améliorer ses affaires. » p.63Je cherche toujours « la vision à la limite de l'antisémitisme ». Comme Malet, raciste, doit être antisémite Laurent Bourdelas le prouve. Malet déclare en 1985 :
« Moi, je suis « philo sémite »! Ça rejoint mon antipathie vis-à-vis des Arabes. Je suis pour Israël, contre... contre qui ? Contre à peu près tout le monde ! »Propos débiles que Laurent Bourdelas commente ainsi :
« Des arguments guère convaincants, surtout lorsqu'on lit la suite de l'entretien, où Malet semble très compréhensif à l'égard de Jean-Marie Le Pen... » p.84Quand Malet dit qu'il n'aime pas les Arabes, c'est un raciste ; quand il dit qu'il aime les Juifs, c'est un antisémite qui se dissimule. Il faudrait ensuite citer toute la page 93, où le parallèle entre Micmac moche au Boul' Mich' et Tintin au Congo est mené, à partir de la réplique d'un personnage en petit nègre. On en appelle à Samuel Pepys, Claude Lévi-Strauss et Jacques Chirac pour conclure sur ces phrases de Malet (par la bouche de Burma) d'un racisme insoutenable :
« Il s'était parfaitement jugé lui-même : Je suis un nègre. Plus nègre encore que je ne crois. »J'en frémis encore. Un nègre se sent nègre. Quelle belle preuve de racisme ! Pour terminer, on peut admirer l'usage que Laurent Bourdelas fait de la rhétorique de la publicité pour affiche de cinéma, mise au service d'une modération de bon aloi :
« Parfois, en lisant Malet, mais dans une moindre mesure, je pense à cette critique de Robert Kemp parue dans la Liberté le 28 novembre 1932 à propos du Voyage de Céline : « ... cette tourbière (...) cette tristesse (...) cette laideur (...) tout ce pessimisme (...) toutes ces obscénités (...) gros vilains mots (...) images brutales (...) profanations. » p.168Voici la thèse de ce livre, dont le titre est un prétexte : Malet est un Céline au petit pied, et tout le reste est de la cosmétique. Pourquoi ne pas l'annoncer franchement ?
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15 janvier 2008
Gilles Gudin de Vallerin - Léo Malet revient au bercail
Le vieux lecteur de Malet pouvait espérer du don que fit Jacques Malet des archives de son père à la bibliothèque de Montpellier - dont ce livre est un panorama – des découvertes. Il en a peu à se mettre sous la dent. La table de Dali, la machine à écrire de Klement, l'écorché à chapeau mou, le mannequin aux escargots... on les connaît depuis toujours. Les couvertures des éditions originales de Malet, surtout celles des romans sous pseudonyme, sont moins connues et affichent un charme certain. La reproduction illisible du manuscrit du Trésor des Mormont, écrit par un Malet âgé de dix ans est une curiosité (malheureusement inutilisable). Ces quelques images ne justifient pas à elles seules un ouvrage de ce prix.
Le texte qui accompagne cette iconographie dont on peut reconnaître qu'elle est bien mise en valeur, reprend ce qui a été écrit depuis longtemps, sans éclairage nouveau. Rien qui ne figure déjà dans La vache enragée, l'autobiographie de Malet. Quelle est alors la nécessité d'un tel livre ? La réédition du Cahier du silence de 1974 ou du numéro d'Enigmatika de 1982 aurait été bien plus pertinente, à laquelle on eût pu joindre cette iconographie. Il existe des introductions sensibles et intelligentes à l'oeuvre de Malet (Lacassin ou Alfu). Pourquoi en donner une sans grâce ni empathie ? La ville de Montpellier voulait-elle son cénotaphe de papier ?
Au moins, ce texte, anodin et insipide, n'est-il ni grotesque ni tendancieux. Ce qui n'est pas le cas d'un opuscule paru cette année, Le Paris de Nestor Burma - L'Occupation et les Trente glorieuses de Léo Malet de Laurent Bourdelas. L'auteur y juge des écrits vieux d'un demi-siècle ou plus à l'aune de la correction idéologique et de la bien-pensance de la presse contemporaine. La même logique qui demande l'interdiction de Tintin au Congo. Il nous promène, d'arrondissement en arrondissement, résumant lâchement les romans, égrenant de vagues banalités, ne remarquant rien de ce qui fait l'originalité de Malet. Il montre, en outre, une totale incompréhension du travail de Malet sur la mémoire du Paris d'avant-guerre. Une lecture à éviter si on ne veut pas s'énerver plus que de raison.
15:55 Publié dans Malet Léo | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Léo Malet
06 juin 2006
Du bon usage de l'aventure : Vacances sous le pavillon noir
Petit article publié en 1995, peu avant le décès de Léo Malet. _____________________________________________________
"Nous étions quinze sur le coffre du mort Yo-ho-ho et une bouteille de rhum... "Léo Malet, vieillard bougon, statufié en la neuvième décennie de notre siècle audiovisuel en immortel créateur de la série des Nestor Burma par les téléspectateurs sans mémoire, fut -qui s'en souvient - un écrivain, compagnon de route du surréalisme, poète anarchiste- individualiste, avant que de devenir l'introducteur du roman noir en France. En 1942-1943 - rude époque pour un irrégulier - il écrivit une "fantaisie alimentaire", qui fut refusée par son éditeur, et dormit, oubliée, jusqu'à sa publication quarante ans plus tard. Le héros en a treize ans et passe des vacances dans l'auberge de son oncle, dans l'île de Bréhat (Côtes du Nord).
«Pour tromper l'ennui, je rôdai dans la maison, l'explorant de la cave au grenier. Dans ce dernier endroit, je découvris une édition jaunie et mutilée de L'Ile au trésor. Pour si extraordinaire que cela paraisse, je n'avais jamais lu ce roman d'aventures, le plus célèbre de Stevenson. Je le dévorai en quelques heures, d'une traite. C'était un livre merveilleux que je relus par la suite jusqu'à le savoir par cœur. [...] Durant les interminables journées de pluie, je me berçais du souvenir des aventures dramatiques dont L'Île au Trésor avait [...] été le théâtre et Jim Hawkins le sympathique héros. »Un touriste, Monsieur Bonenfant, s'installe à l'auberge, qui tient au jeune héros des propos lui rappelant ceux que tint Billy Bones à Jim Hawkins. Un voilier mouille dans la baie, sur la proue duquel, le héros croit lire le nom d'Hispaniola. En voilà assez pour qu'embraye une aventure fantasmatique.
«A partir de cet instant je vécus comme dans un songe. L'île baignait dans une atmosphère magique et son aspect même, me sembla-t-il, avait changé. Je n'avais que trop tendance à m'identifier à Jim Hawkins ; cette propension s'en trouva accrue. J'en vins à considérer tous ces faits comme naturels, encore que situés dans un ordre différent de celui de la "réalité romanesque" ou "réalité de fiction", si j'ose ainsi concilier deux contraires, et dont l'expression définitive était le bouquin jauni si amoureusement relu de Stevenson. »Monsieur Bonenfant tient à éviter les passagers du voilier, mais ceux-ci le débusquent à l'auberge, et une conversation mystérieuse se tient nuitamment sous la fenêtre du jeune narrateur. Celui-ci décide alors de visiter le voilier, qui mouille toujours au large. Il y surprend Monsieur Bonenfant commandant, sous le nom de Captain Kid Good à une bande de pirates qui partent piller l'île. Ses moyens de retraite étant coupés, il reste prisonnier sur le voilier, sans toutefois avoir été découvert par ses occupants. Il assiste au retour de l'expédition, entend Monsieur Bonenfant demander de ses nouvelles et interdire qu'on intentât à sa vie. Après deux jours passés caché dans la cale, le jeune héros est surpris sur le pont par Monsieur Bonenfant, qui lui explique alors que le but de ces pirates, est de capturer des îles entières, de les faire disparaître avec l'aide de savants qu'ils ont enlevés. Ils sont des gobe-îles, à la manière des jardins gobes-avions peints par Max Ernst. Un sosie de Long John Silver, embarqué sur le voilier veut la mort du narrateur par la faute duquel Bonenfant a fait tuer quatre marins, et une lutte sans merci s'engage entre Long John Silver et le capitaine Bonenfant qui défend son protégé. Quand... Le narrateur s'éveille. Monsieur Bonenfant est en réalité un cinéaste, spécialisé dans les films de pirates. Et il propose au jeune narrateur le rôle de Jim Hawkins dans une nouvelle version de L'Île au trésor, dont le sosie de Long John, producteur de son état était venu parler avec lui. Tout est là réuni, dans ces 46 pages de 1942. L'essence de l'aventure. La rêverie d'un adolescent à partir de ce "maître-étalon" du roman d'aventures, L'Île au Trésor. Le cinéma et ses moyens pour recréer le rêve. Léo Malet, fervent lecteur de Nadja, ami de Max Ernst, concentre dans ce court récit poétique tous les ingrédients propres à prouver que l'aventure est toujours possible à qui sait lire. Le récit, dans un mouvement classique, passe du réel au rêve pour revenir au réel, mais la force qu'il recèle, vient de ce que le troisième temps n'est pas une chute dans le réel, comme c'est généralement le cas, mais une envolée - si l'on excepte l'ultime pirouette sarcastique de l'auteur, décidément mauvais coucheur. En effet, le cinéma et les valeurs qu'il pouvait incarner en 1942, est pour le jeune héros à mi-chemin du réel et de l'imaginaire. La lecture de L'Île au trésor est dans Vacances sous le pavillon noir triplement productive. Elle déclenche, effet commun, la rêverie des jours de pluie, quand l'adolescent n'a d'autre possibilité pour s'occuper que la lecture et la relecture de ce livre, sur lequel il est tombé par hasard. Il s'en imprègne si bien, y navigue tant et si bien que le travail du rêve se saisit de ce matériau, et que les personnages et situations de son rêve nocturne sont condensés avec les personnages et situations du roman. Première production donc, le rêve du héros. De la deuxième production, nous ne saurons que peu de choses. Elle est hors-champ bien que le producteur soit présent dans la fiction : c'est un producteur de cinéma. Nous pouvons néanmoins l'imaginer - Léo Malet avait probablement vu la version de 1934 par Victor Fleming avec Wallace Beery et Lionel Barrymore - et en imaginait une version française. C'était un ami des frères Prévert, il avait travaillé comme figurant au studio de Billancourt, le monde du cinéma ne lui était pas tout à fait étranger. Une version avec Michel Simon en Long John Silver aurait eu de la gueule. Et des dialogues de Prévert... Évidemment ce film n'existe pas, mais quelle meilleure manière de fuir 1942 et sa triste réalité ? La troisième production, elle, existe. C'est précisément Vacances sous le pavillon noir qui montre de quels ferments est porteur le roman de Stevenson. Comme le fait remarquer le metteur en scène Bonenfant, alias Captain Kid Good:
«Nous avons ceci de commun que la lecture de ce livre fut pour nous comme la révélation d'une vocation. »La vocation dont il est question, n'est pas une vocation de coureur des mers, de pirate ou d'affidé du Jolly Roger - encore que... - mais une vocation de rêveur et d'écrivain ou de cinéaste. Le héros de Vacances sous le pavillon noir deviendra scénariste, Bonenfant fera des films de pirates et Léo Malet abandonnera la poésie surréaliste pour le roman d'aventures, puis le roman noir. Mais toujours Nestor Burma regardera le monde avec les yeux de Jim Hawkins. Assurément, la force de L'le au trésor plus d'un siècle après sa parution ne s'est pas émoussée. Le roman incline toujours à la rêverie et peut toujours être générateur de nouvelles fictions. Quand à Léo Malet, qui a si bien joué ses variations sur un thème de Stevenson, nous ne pouvons que souhaiter que ses romans servent à leur tour de matrices aux "fantaisies alimentaires" de jeunes auteurs, sans attendre la prochaine guerre.
15:15 Publié dans Lectures d'enfance, Malet Léo, Roman d'aventures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Léo Malet

