08 avril 2007

Christophe Fourvel – Montevideo, Henri Calet et moi

Raymond Théodore Barthelmess, chef-adjoint du service comptabilité de l’Electro-Cable, s’était embarqué pour l’Amérique du Sud en 1930 pour manger la grenouille. Il obtint un passeport peu régulier, délivré par l’Ambassade du Nicaragua à Montevideo, au nom d’Henri Calet. Rentré en France après quelques détours, il conserva ce nom pour signer ses livres.
Il a passé quelques mois à Montevideo, marginal et drogué, et s’en est inspiré, un quart de siècle plus tard, pour écrire Le grand voyage. Christophe Fourvel, fasciné par l’anecdote, décide, soixante-dix ans après, de partir à la recherche des traces de Calet en Uruguay. Il n’en reste pas. Le nom de Calet dans Montevideo déserte... Seule une très vieille dame, Perlita, qui enfant a connu Calet, se souvient vaguement de lui. Alors Fourvel exhume le souvenir de l’ami uruguayen de Calet, Luis Eduardo Pombo, modèle pour peintres, homosexuel et francophile avec qui il correspondra jusqu’à la fin. D’ailleurs, il cite trois lettres de Calet à Pombo, dont voici la dernière, écrite un mois avant sa mort :

« Vence, le 12 juin 1956
J’ai été bien malade, mon cher ami, je le suis encore. Mais, je commence à me lever un peu. En somme, je suis resté près de trois mois au lit. Maintenant, si tout va bien, je vais pouvoir me remettre à vivre tout doucement, avec une grande prudence… Nous en avons fini avec les plus intéressants chapitres. C’est autre chose qui commence : une histoire précaire, incertaine, un peu triste. On n’apprend pas à devenir vieux.
Tout m’est interdit. Je ne peux plus que marcher à petits pas dans la vie. Je t’ennuie avec ces misères. Laissons cela. Je vais aller me coucher.
Christiane me soigne merveilleusement. J’ai un grand besoin d’elle. Si tu m’écris (comme je le souhaite) adresse ta lettre à Paris. Je ne sais combien de temps je resterai encore ici, cela dépend des médecins.
Et toi, est-ce que tu vas mieux ? Nous sommes devenus vieux trop jeunes. Quand je pense que Paul Fort vient de se marier à 80 ans ! En revanche, on enterre Marie Laurencin aujourd’hui. Elle avait fait mon portrait cet hiver.
Je t’embrasse, mon cher ami. Et j’espère pouvoir te donner de meilleures nouvelles une autre fois. Je repense souvent à nos adieux furtifs, un certain soir d’hiver, près d’une palissade, à l’insu de Perlita…
Ton ami,
H. »

Calet a cinquante-deux ans. J'en sais d'autres. Nous sommes devenus vieux trop jeunes… ça résonne comme un chant funèbre.

Christophe Fourvel, dans cet exercice d’admiration, excelle à jouer la petite musique de Calet : Montevideo à la paresseuse, en quelque sorte… ou Rêver à Montevideo, à moins que ce ne soit Poussières de la route de Montevideo à Melo. Il nous fait partager un voyage pour rien qui est un voyage essentiel, au cœur de l’écriture de Calet.

03 avril 2007

Marc Bernard – A hauteur d’homme

Je suis allé à la facilité.
Chez le même éditeur qui publie le Petit exercice d’admiration de Christian Estèbe est disponible un recueil d’une dizaine d’articles de Marc Bernard, A hauteur d’homme. Il s’agit de portraits d’écrivains : Paulhan, Dabit, Barbusse, Zola, Gide, Chardonne, Fargue, Pia et Calet.
Et bien, c’est très décevant. Du convenu, du déjà lu. Bernard dresse pour la postérité le portrait de ceux qu’il a rencontré (sauf Zola, évidemment ; mais il est l’auteur du Zola par lui-même). Leurs tics et leurs poses. Tout ça fait très gens de lettres… Sauf quand il parle de Calet. Ils ont été amis, ils se voyaient toutes les semaines à dîner chez l’un ou chez l’autre.

« Ses yeux étaient magnifiques, pareils à des marrons chauds ; ils brillaient de tendresse derrière le verre étincelant de ses lunettes, et son sourire était parfois celui d’un enfant. Il aimait se caresser le nez doucement, avec amour, et qu’on le plaigne, lui, Calet ; que l’on sente bien tout ce que sa vie avait de gris et qui allait sous une petite pluie qui ne cesserait qu’à sa mort. Il est demeuré fidèle à lui-même jusqu’au bout. Condamné par une maladie de cœur héréditaire, le seul héritage qu’il ait jamais eu, il me disait la dernière fois que je l’ai vu : « Le médecin prétend qu’on ne meurt jamais de la maladie qu’on a. Il me reste l’espoir de mourir du cancer. » Avec un mince sourire intérieur qui affleurait à peine, celui qu’on retrouve dans ses livres. »

Rien que pour le portrait de Calet par son ami on peut lire A hauteur d’homme.