20 juin 2007

Retour sur l'oeuvre d'André Hardellet (2)

Le roman pour enfants.

En 1972, pour le consoler des poux que la justice cherche dans ses bacchantes, Régine Deforges demande à Hardellet d'écrire un livre pour enfants. L'idée semble excellente de s'adresser à celui qu'André Vers (1) considère comme un éternel enfant pour écrire un roman qui s'adressât au jeune public.
La période y était favorable. Les années qui ont suivi 1968 sont dans le champ marginal de la littérature enfantine celles d'une libération sans pareille après un siècle pendant lequel s'accumulèrent les œuvres des épigones de la Comtesse de Ségur, pour le pire, et de Jules Verne, pour le meilleur — si l'on excepte une courte embellie au moment du Front populaire qui permit à des écrivains comme Charles Vildrac ou Colette Vivier, suivis après-guerre par Paul Berna de sortir des châteaux et des missions d'exploration de la vie idéale pour entrer dans la vie vraie. Un pornographe avéré ne pouvait que contribuer au dynamitage de cette littérature conformiste, fleurant bon les enfances privilégiées que tout le monde s'accordait alors à vouloir rejeter.

Mais Hardellet ne joue pas le jeu attendu par son éditeur — le manuscrit dormira quatorze ans dans les tiroirs de Régine Deforges qui ne s'y trompera pas : il n'est pas l'affreux jojo espéré.
L'oncle Jules n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler un roman pour enfants, comme le croyait son auteur — c'est mieux que cela, un roman d'enfance : c'est-à-dire un roman pour enfants raté et un livre réussi. Hardellet prit-il la peine de lire quelques romans pour enfants avant que d'écrire ? Nous pouvons en douter, tant son roman semble fonctionner sur les souvenirs, souvenirs qu'il garde de sa propre enfance et plus encore souvenirs qu'il garde de ses lectures enfantines.
Sa méconnaissance manifeste du genre lui fait commettre l'erreur de prendre l'oncle plutôt que les neveux comme héros. La narration est dès lors biaisée par le filtre de la nostalgie qui s'interpose entre l'adulte et les enfants. L'absence d'interrogation sur les codes de ce genre spécifique qui veut que le héros soit un enfant — l'adjonction d'enfants au héros adulte ne suffit pas ; qui veut aussi que la dynamique du roman soit orientée vers le futur (tout roman pour enfant est un roman d'apprentissage) et non vers le passé via le souvenir, fait que L'oncle Jules ne peut fonctionner comme roman pour enfants.
Et le jeune lecteur de 1986, année du publication du livre, ne put évidemment s'identifier à ce héros quinquagénaire, moustachu, amateur de pêche à la truite et de gambille dans les bals de chefs-lieux de canton, dont nous ne pouvons résister à donner la fiche signalétique placée par l'auteur au début du roman :

"Nom : DUBOIS (Jules)
Célibataire, domicilié à Maisons-Alfort
Métier : Eratépiste - conduit avec brio l'autobus 29
(Gare Saint-Lazare - Porte de Montempoivre)
Caractère : Enjoué, avec un soupçon de poésie
Visage : Ovale et réjoui
Taille : Haute
Poids : Proportionné à la taille
Teint : Bon
Cheveux : Drus
Moustaches : Charmeuses
Distractions : La pêche à la ligne, la belote, l'imaginaire, un peu de pétanque, la cour aux demoiselles (sans parler des dames, mariées ou non)
A été invité à passer ses vacances chez son beau-frère, fermier à Bricquebec-la-Sautée, en Normandie."



Julbis et Sylvie, les neveux âgés de six et cinq ans (!) sont des comparses, jamais moteurs de l'action et qui restent à la remorque de cet oncle idéal pour qui aime les poètes de vie quotidienne. C'est pourquoi ils n'offrent pas non plus de possibilité pour le jeune lecteur d'identification valorisante. Hardellet n'a donc pas tenu son programme, car il s'est trompé sur ce qu'est un roman pour enfants, sur l'horizon d'attente de ce public ignorant de la théorie mais exigeant.
Mais nous avons affirmé plus avant que L'oncle Jules est néanmoins un livre réussi — réussi, à le considérer pour ce qu'il ne se donne pas — un récit poétique, nous y revenons, et pour une part autobiographique comme l'étaient Lourdes, lentes... et dans une certaine mesure Le parc des Archers. D'ailleurs la forme, brève, tient plus, à y regarder de près, du récit anamnestique que du roman ; l'intrigue générale est inexistante et le livre tient tout entier dans cette définition : les vacances de l'oncle Jules font surgir ses souvenirs.
Du roman pour enfants, Hardellet n'a retenu que le prétexte de l'enfance ; et l'oncle Jules, dans une province d'image d'Epinal, est bien à la recherche d'une enfance, dont à l'instar de l'auteur il ne parvient à se détacher ni à se fondre en elle.

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Hardellet ne fut pas un romancier très prolifique, deux romans de taille moyenne, Le seuil du jardin et Le parc des Archers, et deux courts récits Lourdes, lentes... et L'oncle Jules auxquels on peut ajouter Lady Long Solo constituent son œuvre romanesque complète. Cet ensemble, malgré les genres divers auxquels il ressortit, est d'une remarquable cohérence ; le détour par les minores et leurs contraintes tant formelles que thématiques, loin d'en éparpiller le sens, a enclin l'auteur à la ruse, au biais afin que soit toujours sous-jacent ce sens profond. Le même personnage — le héros hardelletien — qu'il se nomme Stève Masson , André Miller ou Jules Dubois, cherche, qui grâce à une étrange machinerie, qui au cœur d'une émeute à venir, qui passant de corps féminin en corps féminin, qui en se promenant simplement dans les bois avec ses neveux, ou qui encore dans une dérive à travers un Paris déserté, à rejoindre — il est près à accepter n'importe quel artifice pour cela, s'il a une chance de réussir — son enfance et le souvenir merveilleux qu'il en garde.

Autobiographie ?

Si André Hardellet a écrit peu de romans — ce sont tous des romans de genre — peut-être faut-il en chercher la raison dans la contrainte étonnante qu'il s'impose, d'être toujours partie prenante de la fiction :
"Il n'est pas un de mes livres où mon espoir — insensé si l'on veut — de ressusciter les "minutes heureuses" ne s'exprime par personne interposée."

Mais cette omniprésence de l'auteur, de sa personnalité, de ses obsessions, n'est évidente qu'à qui a lu ses deux essais — ou plutôt ses deux vagabondages — que sont Donnez-moi le temps et La promenade imaginaire. Dans les romans l'auteur s'avance masqué, sous manteau de la fiction qu'il va jusqu'à donner pour être de la science-fiction, le genre le plus potentiellement éloigné de l'écriture du moi. Et pourtant...

Les essais à caractère autobiographique.

En 1973 et 1974, Hardellet publie successivement deux essais Donnez-moi le temps, dans la collection "Idée fixe", la bien nommée, et La promenade imaginaire. Ces deux livres sont à proprement parler les deux volets d'un "Hardellet - mode d'emploi" par lui-même. Le roman n'offrait-il plus suffisamment d'espace pour exprimer le "je" de l'auteur ? Toujours est-il qu'Hardellet quitte alors les genres mineurs pour aborder à un genre noble : l'essai autobiographique. La filiation revendiquée, sur le mode mineur, comme toujours chez Hardellet, est prestigieuse puisqu'il en appelle dans La promenade imaginaire aux Rêveries d'un promeneur solitaire, non sans quelques raisons. Ces deux petits livres, qui sont les derniers parus de son vivant, marquent donc une rupture dans la manière d'Hardellet et dans les choix qui ont été les siens pendant trente ans. Il est à cette époque pourvu d'un capital certain de reconnaissance symbolique — elle s'est exprimée par la voix des témoins lors du procès de Lourdes, lentes... — et malgré tout, il a échoué à devenir un écrivain populaire et lu par le plus grand nombre. Pourquoi, dès lors, ne pas se laisser aller à sa pente naturelle, sachant que le gain restera symbolique, et renoncer aux artefacts du roman pour exprimer ses idées fixes et d'une certaine façon justifier, toujours sur le plan du symbolique, son entreprise littéraire des trois décennies écoulées.

Donnez-moi le temps est une défense et illustration du temps perdu. L'expression a deux sens, temps perdu, gaspillé à des activités qui n'en valent prétendument pas la peine, et temps perdu, enfui irrémédiablement dans les brumes du passé. "Le Temps perdu... Le plus beau, le plus fécond peut-être !" Hardellet entrecroise tout au long du livre les deux sens de l'expression. Plus, il y expose sa méthode, mise au point après de nombreux tâtonnements, pour rejoindre fugacement ce temps évanoui, non pas le sien propre — en cela, il s'écarte de la conception de la mémoire affective de Proust — mais un moment du passé qu'il visite et vit intensément pendant le temps très bref que dure ce voyage temporel. Nous trouvons dans cette méthode l'origine de nombreux poèmes en prose qui composent les recueils Les chasseurs et Les chasseurs deux. Peut-être certains textes que nous avons classés parmi les récits de rêve sont-ils issus de ce type d'expérience eux aussi, bien qu'Hardellet prenne grand soin à distinguer ce franchissement des barrières du temps, qu'il donne pour objectif, de l'activité onirique.
Outre cette apologie du temps perdu, de la flânerie, de la ligne courbe au détriment de la droite, et l'exposé de la méthode qu'il utilise pour voyager dans le passé, Donnez-moi le temps fourmille de clefs autobiographiques qui ouvrent les serrures de ses romans. Ces serrures déclenchées, les portes s'ouvrent sur les moments élus de la vie de l'auteur, sur l'enfance essentiellement :
"Au monde il n'a jamais fait aussi beau que dans mes étés d'enfance et dans ce jardin — jamais — et je sais que je ne guérirai pas de ces saisons lumineuses."

car
"L'enfance est une lutte sourde, incessante et, en définitive, victorieuse contre ceux qui n'en font pas partie."



Ces portes ouvertes, ou plus exactement entrebâillées, si elles ne sont pas indispensables au lecteur pour goûter le plaisir des fictions, éclairent plutôt le travail d'Hardellet écrivain (2). Ce travail est d'une remarquable constance, quelle que soit la forme choisie pour l'exprimer. Il s'agit toujours d'inscrire le triomphe fugace de l'homme sur les lois temporelles en prenant appui sur son expérience personnelle qu'il traduit en se protégeant par des personnages de fiction.

La promenade imaginaire tout en reprenant le propos de Donnez-moi le temps quant aux possibilités de ruser avec le temps, l'élargit en reliant cette dérive temporelle à la dérive spatiale. Pour Hardellet la pratique de la dérive est le préambule — au sens étymologique du terme, puisqu'il s'agit bien là de marche — à toute écriture. La dérive n'est pas la marche pour la marche, ni la marche pour que l'esprit, libre, vagabonde, mais l'attention portée aux lieux, à la force poétique qui s'en dégage et que l'on peut capter, comme on peut capter un instant du passé et le vivre réellement. Hardellet, dans ce livre, passe en revue tous les paysages, qu'ils fussent urbains, faubouriens ou agrestes, qui lui ont permis de brusquement, au détour d'une haie, d'une venelle ou d'un passage parisien, se trouver transporté dans un ailleurs, qu'il cherche à rendre par l'écriture.
Il ne vit pas la dérive pour l'écrire, mais l'écriture est un moyen de la prolonger, de l'étirer dans le temps.
"A la fameuse enquête, Pourquoi écrivez-vous ? : l'une des plus belles réponses données fut à coup sûr : pour abréger le temps ; tandis que j'y réfléchis, il m'apparaît que son contraire n'est souvent pas moins vrai : pour le retenir en nous, pour l'allonger."

C'est pourquoi l'écriture est l'autre centre de ce livre, en faisant, en quelque sorte, l'Art poétique d'Hardellet. Art poétique éloigné de toute théorie, mais qui cerne au plus près le vécu et définit l'objectif de son œuvre : partager l'expérience irradiante avec le lecteur, du moins partager ce qui peut l'être :
"Un écrivain n'œuvre jamais qu'à vous conduire sur un seuil, en vous confiant quelques clefs avant de s'esquiver."

Ainsi défini, le travail d'Hardellet, sous les différentes formes qu'il emprunte, se présente comme un marchepied sophistiqué pour atteindre à certains états de la conscience — états poétiques, qu'il a pu lui-même atteindre, grâce aux pratiques que ces deux livres détaillent. Le passage par tous ces genres littéraires, toutes ces formes, peut alors être lu comme un effort sans cesse recommencé pour conduire le lecteur par la main jusqu'à ce seuil qui précède l'état de grâce de la poésie vécue. Il prend le lecteur où il est, lecteur de science-fiction ou de roman érotique, pour l'amener, en déréglant légèrement ses repères habituels, en biaisant son horizon d'attente, sur les chemins qu'il a choisit jusqu'à ce seuil où il l'abandonne — pourvu, néanmoins, d'un viatique, la lecture du livre que, précisément, il vient de lire.

La dissémination autobiographique.

Il est certain que la lecture de Donnez-moi le temps et de La promenade imaginaire incitent à la relecture des romans à la recherche des "petits faits qui [leur] confèrent en apparence une forme autobiographique" que signale Guy Darol, ou "des propos qu'il aurait pu tenir textuellement" que relève Olivier Houpert. Le jeu serait vain qui aboutirait à mettre en parallèle la vie et l'œuvre. Les deux essais que nous venons d'évoquer sont les seuls livres d'Hardellet où le "je" représente explicitement l'auteur. Les narrateurs des romans, s'ils ont des caractères communs avec l'auteur — initiales, âge, préoccupations... — sont des personnages de fiction dont l'auteur se sert.
Bien plus que des passerelles entre la vie d'Hardellet et ses romans nous apparaît comme importante la peinture d'un univers mental qui ne subit que peu de variations entre 1952 et 1974. L'autobiographie que l'on peut lire en filigrane aussi bien dans les romans que dans les recueils de poèmes est une autobiographie intellectuelle plus que factuelle.
La liste des idées fixes et des obsessions de l'auteur qui, constantes, travaillent les personnages et les meuvent vaut d'être établie. En premier lieu, bien sûr, le souvenir des heures radieuses de l'enfance et tous les subterfuges ou artifices que mettent en oeuvre les héros hardelletiens pour les rejoindre ou les revivre d'une manière ou d'une autre. Le Stève Masson du Seuil du jardin ou celui de Lourdes, lentes..., la Florence Van Acker du Parc des Archers, le Jules Dubois de l'Oncle Jules gardent tous au coeur la blessure d'avoir un jour été arrachés au jardin extraordinaire de leur enfance, comme Hardellet du jardin de Vincennes. La certitude qu'ont tous ces héros que l'on peut rebrousser le cours du temps, "remonter la rivière d'Héraclite", est une conviction profonde d'Hardellet dont il cherche la confirmation à travers toutes les lectures dont il fait mention dans ses deux essais. Une époque, celle qui s'étend du Second Empire à la guerre de 14, avec une prédilection pour la période de la Commune, semble être pour l'auteur comme pour ses personnages, le passé idéal, l'époque à laquelle renvoient tous les voyages dans le passé.

L'importance attachée aux lieux, à la topographie est le second trait commun entre Hardellet et ses personnages. Vincennes d'abord, bien sûr, ce lieu de l'enfance, à cheval sur la ville et sur la campagne, qui revient dans tous les livres, parce que c'est un de ces "corridors du passé" privilégiés que recherchent Hardellet et ses personnages pour accéder au souvenir et à la latitude de le rejoindre. D'autres lieux offrent les mêmes possibilités ; ce sont généralement des lieux intermédiaires, marginaux, comme des carrières — celles de Montreuil, les buttes à Morel, par exemple, comme des guinguettes oubliées des bords de Marne ou des barrières, comme des hippodromes abandonnés, comme des bois clos et depuis longtemps désertés où serpentent des rivières à truites, ou comme des rues peu passantes dans lesquelles des maisons jadis opulentes et désormais rongées par le temps appellent le flâneur à un voyage dans le passé.
La troisième conviction que partagent Hardellet et ses personnages est celle de la toute puissance du rêve. Il n'est que de voir l'insistance avec laquelle le nom de Peter Ibbetson revient sous la plume d'Hardellet pour mesurer combien il en fait son personnage fétiche, emblématique du triomphe du rêve sur les contingences du réel. Stève Masson et le professeur Swaine dans Le seuil du jardin, le narrateur anonyme et Jef Sterck, alias Oneïros, dans La belle lurette vont expérimenter cette toute puissance du rêve. Ces deux couples de maîtres et disciples en science onirique, sont à l'image du couple Breton-Hardellet, auquel Hardellet fait souvent référence quand il s'agit du rêve.
Hardellet n'est donc pas un écrivain d'imagination, mais un explorateur d'imaginaire :
"L'imaginaire constitue une drogue moins nocive mais non moins tyrannique que les stupéfiants. Il convient de se conduire correctement avec lui, de le tenir pour on ne peut plus positif et de cesser enfin de l'opposer à l'action — car créer c'est mettre au monde une fiction."

toute son œuvre explore un imaginaire clos — le sien — sans jamais entrer dans une autre configuration mentale qui lui permettrait de donner naissance à des héros qui fussent étrangers à ses préoccupations. Inlassablement, il bêche le même pré carré, dans l'espoir — souvent justifié — d'y inventer des trésors.

Il n'en reste pas moins que la prégnance de l'écriture du moi dans l'œuvre romanesque d'Hardellet jette un voile de suspicion sur le bien-fondé de notre classification de ses romans. Si, malgré les apparences, c'était toujours le même livre qu'Hardellet avait continué d'écrire, passant d'un narrateur à l'autre, d'un genre affiché à l'autre, n'espérant par ces variations qu'entraîner de nouveaux lecteurs sur les chemins qu'il a lui-même arpenté.

L'examen des livres publiés par André Hardellet auquel nous nous sommes livré, et l'essai de typologie que nous avons tenté montrnte comment la multiplicité des genres qu'il a utilisés, souvent des genres considérés comme mineurs au moment où il a écrit, concourt à un projet global qui s'est élaboré petit à petit, au fur et à mesure des publications. Hardellet a toujours préféré les chemins vicinaux aux larges avenues, et les genres mineurs sont pour lui les voies chantournées qui mènent à un objet unique, la possibilité de vivre la poésie. Sa stratégie d'encerclement de l'objet, de volutes autour d'un centre caché, fait que longtemps des lecteurs et des critiques peu attentifs, heureusement il en existe d'autres, n'ont pas perçu la cohérence de sa démarche.
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1) André Vers, dans ses souvenirs, raconte, combien Hardellet, après la mort de ses parents, alors qu'il avait cinquante ans, réagissait toujours comme un enfant :
"Mon pote, depuis le départ de Marcel et Jeanne pour le pré carré de Pantin, était complètement paumé. Avant il n'était qu'un enfant et ses cinquante piges ne changeaient rien à l'affaire. Il était toujours un enfant, mais maintenant, il était seul.
On a beaucoup d'indulgence pour les enfants jusqu'à la puberté. Toujours prêt à les aider, ces pauvres petits... mais les autres, les "vieux enfants", ils ont droit à quoi ? L'assistance publique ?...
L'enfance - l'état auquel ce nom est attaché - n'est pas une question d'âge.
On s'attendrit volontiers sur le caractère "poétique" du prétendu adulte qui a su préserver en lui (comme s'il y était pour quelque chose) l'ingénuité, la pureté, le "merveilleux" état de grâce du petit d'homme, du "petit prince" : "Dis monsieur, s'il vous plaît, dessine-moi un vrai homme"...
En revanche, son comportement dans la vie collective sera toujours jugé impitoyablement par ses pairs. Aucune faiblesse ne lui sera pardonnée, le "merveilleux poète" devient un immature nocif et déplacé dans une société policée "fruit du progrès qui resplendit sur l'arbre de la civilisation".


2) Les lectures ici s'opposent. Pour Olivier Houbert la fiction est un masque de l'autobiographie :
"Hardellet s'identifie aux masques qu'il charge d'arpenter pour lui les arcanes du temps. L'auteur est un autre, celui de la fiction, qu'il se nomme Nerval ou Labrunie, Dodgson ou Lewis Carroll. La bibliothèque interactive d'Hardellet lui fait adopter toutes les postures, surtout celle qui consiste à se faire passer pour quelqu'un d'autre. Infatigable lecteur, il se prête d'autant plus volontiers à la mystification qu'il a reçu par avance l'aval de tous ses doubles : Aloysius Bertrand, alias "Gaspard de la nuit" ; Melville, réincarné l'espace d'une histoire courte en un copiste obstinément négateur, l'objecteur d'existence Bartleby . [...]
Toute autobiographie recoupe cette notion d'altérité, et si l'on y prend garde, on se rend compte à quel point Hardellet s'investit dans ses personnages, en leur attribuant des propos qu'il aurait pu tenir textuellement. En outre les pseudonymes auxquels il recourt sont des plus transparent, soit à cause du prénom, des initiales (André Hurtebise), soit lorsqu'il a emprunté le nom d'un de ses personnages pour publier Lourdes, lentes... (Stève Masson). Hardellet explore ainsi la personnalité schizophrénique de l'auteur, manipulateur de biographie et inventeur de mémoire. Ce tour de passe-passe qu'autorise la littérature constitue l'inépuisable réservoir de l'imaginaire, dès lors qu'un photographe aux aguets braque son objectif sur les endroits les plus propices à la métamorphose."

Guy Darol dans André Hardellet ou le don de double vie, plaide, lui, pour la suprématie de la fiction sur l'autobiographique :
"L'œuvre d'Hardellet, quoique incrustée de petits faits qui lui confèrent en apparence une forme autobiographique, se veut avant tout fictionnelle. Il serait vain, dans ces conditions, de prétendre reconstituer le portrait d'un homme du siècle, en collectant des événements si vraisemblables qu'ils paraissent... Nous passerions outre le sentiment ontologique qu'Hardellet a si souvent décrit et qui remet en cause l'idée selon laquelle la naissance et la mort sont des extrémités infranchissables."