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06 décembre 2006

André de Richaud – Je ne suis pas mort

André de Richaud avait débuté son œuvre littéraire en 1927 par une Vie de Saint Delteil. Il l’acheva en 1965 par un opuscule, une longue lettre intitulée Je ne suis pas mort. C’est Robert Morel, dont j’ai déjà chanté les louanges, qui porta ce livre. Il explique lui-même que, jeune éditeur, il voulait publier André de Richaud, auteur de récits fantastiques et poétiques comme La fontaine des lunatiques et La nuit aveuglante. Seulement, Richaud avait disparu de la circulation, après une vie de pique-assiette (entretenu pendant quatorze ans par le couple Fernand et Jeanne Léger) et de pique-chopine, il semblait s’être dissous dans l’alcool. Grâce au guitariste d’Hélène Martin (celle-là qui mit en musique Le condamné à mort), il apprit que Richaud était pensionnaire de l’hospice de vieillards de Vallauris depuis 1961, malgré son âge (52 ans). Il y avait, assurés, le gîte — en dortoir — et le couvert, un point c’est tout. Morel lui demanda un texte et Richaud lui envoya dans les jours qui suivirent Je ne suis pas mort. C’est un livre pathétique. L’incipit est terrible :

« Mais non, je ne suis pas mort. C’est bien plus pire ! »

Richaud est englué dans le quotidien de l’asile. Lui, à qui le docteur Ferdière avait demandé en 1946 à Rodez d’essayer de réaccoutumer Artaud à la liberté pendant quelques jours, il se retrouve aussi brisé que le poète fou.
Il ne sait plus voir que des histoires de bouteilles clandestines, de billets de banque cachés sous les matelas, de costumes volés, et de morts puantes. Pourtant il a conservé sa plume :
« Madame de Lafayette dit ailleurs que dans La Princesse de Clèves, car elle a torchonné d’autres couillonnades, la mignonne, que « le plus grand malheur est d’être l’instrument de son malheur. » Non, ma sensible bourrique, le plus grand des malheurs, c’est de chercher humblement, douloureusement, pourquoi on est puni. « Je n’ai rien fait de mal et je suis accablé. » On me fait perdre ma vie et je ne gagne pas ma mort. Vous m’avez sauvé de la noyade pour m’empoisonner lentement et je parie que vous parlez, quand il vous arrive de parler de moi, entre deux cataractes de chasse-d’eau, de mon ingratitude. Vous voulez donc que j’embrasse celui qui ma empêché de mourir d’un coup, debout, comme un grand que j’étais, pour m’enfoncer doucement, avec un raffinement inouï, dans le silence et dans la mort. »

Je ne suis pas mort tire momentanément Richaud de l’obscurité où il était tombé, il reçoit des prix littéraires et Robert Morel réédite ses anciens livres. Quelques faibles rentrées d’argent, qui ne le sortiront ni de la misère ni de l’hospice. Il meurt en 1968. Aujourd’hui, je vois dans le catalogue d’un libraire d’ancien qu’on vend 324 € un exemplaire de l’édition originale. Heureusement qu’on ne les lui a pas donné à lui tout ces euros, il aurait été capable de les boire…