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01 mai 2006

Erik Orsenna (de l'Académie française) - La grammaire est une chanson douce

Je dois avouer que La grammaire est une chanson douce m'avait échappé. Ou plutôt, que j'avais échappé à La grammaire est une chanson douce. Malgré sa longue présence sur les listes des meilleures ventes en 2001, malgré les moustaches sympathiques de son auteur au pseudonyme gracquien.
Jeanne une fille de dix ans et son frère échouent sur une île étrange après le naufrage de leur bateau au milieu de l'Atlantique. En se réveillant, ils découvrent qu’ils ne peuvent plus parler. Monsieur Henri (un avatar d'Henri Salvador), un vieil habitant de l’île, va leur servir de guide en les aidant à retrouver et redécouvrir les mots. Il va même jusqu’à parier avec eux qu’ils finiront par aimer la grammaire. Voici le thème de cette fable. Elle est introduite par quelques scènes qui nous montrent Jeanne dans le monde réel. Ah, le monde réel... D'affreux pédagogues comme madame Jargonos y torturent les écoliers et leurs professeurs pour leur faire détester la grammaire. La fable se double à ce moment d'un pamphlet, dont le lourd message rejoint le discours réactionnaire de Sauver les lettres.
Le monde imaginaire mis en place par Orsenna est d'une banalité insigne. On se croirait exactement dans l'univers du Philémon de Fred. Sans les dessins. Comme si le premier de la classe (de 6e ou de 5e) racontait le décor des planches de Fred. (Je rappelle à ceux qui auraient séché les séances de lecture de BD au profit de choses plus sérieuses, que les aventures de Philémon se déroulent, ô hasard, sur un A de OCEAN ATLANTIQUE. Vous pouvez vérifier sur une carte, le lieu existe).
Tout cela est pesamment didactique. Un habillage bariolé donne toujours l'illusion à l'adulte que l'enfant s'y laissera prendre. Dans ce genre, la méthode de lecture miracle "le monde des alphas" dont parle Thierry Lenain aujourd'hui paraît franchir un pas supplémentaire dans l'escroquerie morale en jouant sur les peurs des parents. Mais quel enfant peut-il bien trouver du plaisir à lire ce texte chantourné comme un corrigé de rédaction du brevet des collèges d'avant 1968 ? On se trouve sans arrêt au bord de l'écoeurement par surdose d'adjectifs. Ils gonflent le texte de moitié.
Orsenna n'hésite pas à convoquer à la fin du livre trois figures tutélaires chargées d'authentifier la qualité littéraire de son travail. Et là c'est à mourir de rire. Si on voit bien avec Saint-Exupéry le modèle (de rentabilité ?, à tout le moins de graphisme niais) qu'il s'est fixé, en appeler à Proust et La Fontaine, c'est attiger. Monsieur l'académicien pète plus haut que son cul.
La morale, enfin, qu'on peut tirer de l'histoire, puisque fable il y a, est inquiétante. Pour bien apprendre, il faut partir de zéro. On arrive l'esprit vierge, on apprend les mots, puis les structures de la langue (pourvu que la terminologie pour les décrire reste celle de nos parents). Et enfin, on parle. Et bien.
C'est simple, il suffit de reformater le disque dur de tous les enfants pour sauvegarder la langue de nos aïeux.

Allez, pour finir sur un sourire :

"Les mots dormaient.
Ils s'étaient posés sur les branches des arbres et ne bougeaient plus. Nous marchions doucement sur le sable pour ne pas les réveiller."
(Début du chapitre XIII)

Eussent-ils tapé des pieds dans le sable, qu'est-ce que ça aurait changé ? A moins que le sable des îles imaginaires soit un sable particulièrement sonore.
Les pieds dans cette histoire n'ont servi qu'à tenir le stylo avec lequel l'académicien a écrit ce pensum. Qui a une suite, que je ne lirai pas.