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17 juin 2007

Alberto Ongaro – La Taverne du doge Loredan

Alberto Ongaro était un ami de Hugo Pratt, avec lequel il signa plusieurs albums de bandes dessinées, dont L’Ombre, qui rendait hommage aux premiers super-héros américains comme le Fantôme du Bengale. Il est l’auteur d’une biographie romancée de Pratt, Une vie d’aventure. La Taverne du doge Loredan est un roman publié en Italie il y a une vingtaine d’années dont paraît la première traduction française.

Le manuscrit trouvé à Venise
medium_Bellini.2.jpgSchultz, éditeur typographe vit à Venise dans un petit palais décati. C’est un ancien marin, un personnage curieux. Il partage son palais avec un alter ego qu’il appelle Paso Doble et avec un mannequin de femme très belle, en cire, uniquement vêtu d’un manteau en poils de chameau. Paso Doble a l’habitude de cacher les objets dont Schultz a besoin au-dessus d’une antique armoire. C’est parmi ces objets qu’un jour ils découvrent un manuscrit ancien, relié et anonyme. Ce texte raconte les aventures d’un nommé Jacob Flint, au début du XIXe siècle entre Londres et Venise. Ce jeune hobereau, qui se prétend gitan, doit fuir sa campagne après avoir tué en duel le mari de sa première maîtresse. Il parvient à Londres où il est pris en charge par un ponte de la contrebande qui l’introduit dans la Taverne du doge Loredan, lieu de rencontre de la pègre londonienne. La patronne de l’endroit, Nina, une vénitienne au tempérament volcanique (surtout à l’instant du déduit), est la maîtresse d’un chef contrebandier, Fielding, qui pue comme trente six mille boucs. Cette émanation infernale est poursuivie par deux corbeaux doués de la parole. Flint parvient à partager le lit de Nina. Jusqu’à ce que Fielding l’apprenne. Commence alors une traversée échevelée de l’Europe.
Schultz lit ce récit, Paso Doble au-dessus de son épaule. Ils le commentent et cherchent à boucher les trous de la narration en faisant des hypothèses plus ou moins habiles. Une subtile variation typographique marque la différence entre les deux principales instances d’énonciation. Mais les jeux sur la narration sont plus compliqués que mon résumé en donne l’impression. Le récit de Flint est lui-même constitué de récits enchâssés à la manière de Potocki, tandis que celui de Schultz ressemble à un monologue intérieur, si on accepte que Paso Doble n’existe que dans son imagination. L’auteur n’hésite d’ailleurs pas à exposer la complexité de son dispositif, par la voix de Schultz :

« C’est comme si quelqu’un s’insinuait dans mes pensées possibles, changeantes, possibles développements de ce que je suis en train de lire. Et puis ces pauses, moi qui interromps la lecture, ces dialogues avec toi, la Compagnia della Calza, la Voix de Mona, le temps de respiration qu'elles incluent, les chaussures de daim, le déplacement d'intérêts, doivent pourtant vouloir dire quelque chose. Que devraient- elles vouloir dire ? demande l'autre. Mais oui, dit Schultz en continuant à regarder sa chaussure et en mettant un bras derrière son cou, mais oui, elles ressemblent un peu trop à un procédé narratif pour que je n'aie pas quelques soupçons. Les pauses... Voilà. Et si nous considérions les pauses... Non, toi considère tout ce que tu veux, éclate Paso Doble, moi je ne considère absolument rien, ce qui me rappelle cette réplique d'une pièce de théâtre anglaise où Untel, histoire de donner un exemple, dit: « Take for instance the working class... » et l'autre lui répond: « No, you take it, I don't want it. » Et si je considérais, reprend Schultz patiemment, les pauses de la lec-ture de ce livre comme faisant partie du livre lui-même, comme si elles étaient à l'intérieur, non hors du livre, créées exprès non pas par celui qui lit, mais par notre mystérieux auteur lui-même pour insérer dans le livre le temps de Schultz, éditeur typographe ? Ah, dit l'autre, nostalgie des choses d'autrefois, douceur des silences entre mari et femme, regret des hommes fatigués et affamés et même aussi du nain Zacharie ! C'était là le chemin, mon ami. À quoi te sert tout cela ? Essaie d'imaginer, continue Schultz sans l'écouter, qu’un écrivain est en train d'écrire un livre sur Untel qui lit un livre... De temps en temps, pour éviter des confusions le personnage qui lit sera contraint par l'auteur de suspendre sa lecture, de retourner en lui-même, de penser pendant un moment à ses affaires, pourquoi pas à l'express Zurich-Venise via Milan, à la statue de cire d'une femme, à ses propres chaussures de daim. En somme exactement ce que je suis en train de faire. Exactement ce que fait toute personne qui lit un livre, dit l'autre. Oui, confirme Schultz, mais à plus forte raison celui qui lit ce livre dont nous reconnaissons unanimement la nature mystérieuse. »

Les deux narrations sont montées en miroir, renvoyant l'une à l'autre. Certains éléments d'un récit peuvent discrètement migrer dans l'autre. Un jeu de virtuose.
Le jeu dans ce roman ne se limite pas aux jongleries narratives. L’onomastique vous a déjà aiguillé, sans doute, sur la piste de certaines références littéraires. Elles pullulent dans le roman. Elles sont à la fois omniprésentes et légères. C’est-à-dire que leur ignorance ne nuit absolument pas à la lecture du récit. Mais leur reconnaissance connivente déclenche la délectation du lecteur lettré. Voici quelques unes des références que j’ai relevées. D’autres m’ont échappé.
Nos deux narrateurs principaux, d’abord. Schultz, évoque évidemment Bruno Schulz (j’en veux pour preuve le mannequin de cire qui habite une chambre du palazzo).
Flint, lui, renvoie à Stevenson et à L’île au trésor. C’est son trésor que cherchent Jim Hawkins et Long John Silver.
Fielding, ensuite est le nom de l’auteur de Tom Jones.
J’ai dans l’idée que le nom de Paso Doble nous branche sur un écrivain argentin qui écrivit sur le tango et la milonga.
Pour la structure, j’ai évoqué Potocki (on peut se souvenir que le cinéaste polonais Has qui réalisa Le Manuscrit trouvé à Saragosse réalisa aussi La Clepsydre d'après Schulz).
D’autres détails rappellent tour à tour Casanova, Stendhal, Thackeray, Falkner, Calvino…
Le premier amant vénitien de Nina se nomme Binelli, ce qui n'est pas sans nous rappeler le nom du peintre qui fit le portrait du doge Loredan affiché ci-dessus.
On a sans cesse l’impression d’être en terrain connu. Ongaro agite les ingrédients du roman d’aventure et en ressort un archétype transfiguré par sa double narration dubitative. Et on y prend un grand plaisir de lecture.