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11 septembre 2007

Haruki Murakami - Kafka sur le rivage

Le jeune Tamura, tokyoïte de 15 ans, s'est identifié au héros de La colonie pénitentiaire, et a choisi de porter comme prénom le nom de Kafka. Si La colonie pénitentiaire est une matrice pour lui, c’est qu’il se sent comme le narrateur du récit kafkaïen, impuissant à arrêter le destin terrible qui lui a été annoncé. Car Kafka Tamura est un moderne Œdipe : il doit devenir parricide et doublement incestueux. C’est son papa qui lui a dit.

Satoru Nakata est un homme d’une soixantaine d’année, amnésique à l’ombre légère. C’est du côté de L’idiot qu’il faut chercher sa matrice. Ce prince Mychkine a été victime à la fin de la guerre d’un mystérieux accident qui a effacé sa mémoire et lui a donné le don de parler avec les chats :

« - Bonjour, dit le vieil homme.
Le chat leva à peine la tête et lui rendit son salut à voix basse, d'un ton las. C'était un bon vieux gros matou noir.
- Belle journée, non?
- Hmm, dit le chat.
- Pas un nuage!
- Pour l'instant...
- Le beau temps ne va pas durer?
- Ca va se gâter dans la soirée, à mon avis, répondit le chat noir en étirant lentement une patte et en plissant les yeux en direction du vieil homme.
Il regardait le chat en souriant.
Ce dernier hésita un instant, sans raison apparente, puis se résigna à prendre la parole.
- Hum, alors comme ça... vous savez parler, vous?
- Oui, dit le vieil homme un peu honteux.
Puis, pour montrer son respect, il ôta son bonnet de montagne en coton tout élimé.
- Je ne parle pas à tous les chats que je croise, reprit-il, seulement quand les circonstances s'y prêtent, comme maintenant. »


Kafka décide le jour de son quinzième anniversaire de quitter Tokyo et de partir vers le sud. Il croise en chemin une jeune femme, qui pourrait être sa sœur aînée. Il couchera avec. Il termine son voyage quand il découvre une bibliothèque qui l’accueille comme assistant de l’assistant.

Nakata, à Tokyo, fait la connaissance de Johnny Walker, costumé comme on le voit sur les bouteilles de whisky. Ce dernier lui montre sa collection de têtes de chats dans un réfrigérateur. Nakata ne peut faire autrement que le tuer. Il déclenche une pluie de poissons avant de quitter, lui aussi, Tokyo. Ce qui est difficile à quelqu’un qui ne sait pas lire et n’a jamais voyagé.

L’assistant de la bibliothèque Komura, Oshima est un(e ?) hermaphrodite homosexuel(le ?) ( ! ! ! ) qui comprend Kafka et le prend sous son aile. La directrice Mlle Saeki, est en âge d’être la mère de Kafka.
Nakata arrive dans la même ville que Kafka, grâce à l’aide d’un jeune camionneur, Hoshino, qui l’adopte comme grand père. C’est là que Hoshino, qui n’en croit pas ses sens, est harponné par le colonel Sanders (créateur et logo de la marque Kentucky Fried Chicken) :
« - Mais si vous êtes le véritable colonel Sanders, pourquoi cherchez vous des clients dans cette ruelle déserte ? Un type comme vous, mondialement célèbre, devrait être quelque part en Amérique, au bord d’une piscine d’une confortable villa, à profiter agréablement de sa retraite, grâce aux royalties de sa chaîne de restauration, non ?
- Mon petit Hoshino, j’imagine que tu l’ignores, mais il existe en ce monde ce qu’on appelle un gauchissement.
- Hein ?
- Ca t’échappe sans doute, mais c’est ce gauchissement qui donne toute sa profondeur à notre monde en trois dimensions. Si tu veux que tout soit bien droit autour de toi en permanence, va-t-en donc vivre dans un monde tracé à l’équerre. »

Le colonel lui indique où se trouve la pierre que Nakata recherche.

Kafka, qui s’est réveillé couvert de sang, apprend par le journal, deux jours plus tard, la mort de son père, sculpteur célèbre, à Tokyo. Il couche avec Mlle Saeki. Pour le protéger, Oshima le cache au cœur d’une forêt profonde.

Nakata retourne la pierre, qui est une porte du temps.

Dans la forêt, Kafka rencontre deux soldats de l’armée impériale, ils ont conservé leur jeunesse. Ils le conduisent dans un village hors du temps, où il couche avec Melle Saeki jeune.

Nakata a toutes les peines à refermer la porte du temps. Il y parvient enfin et meurt dans son sommeil, son devoir accompli. Hoschino assume son héritage, et parle désormais aux chats.

Kafka a grandi et rentre à Tokyo.

Voici résumée à gros traits l’intrigue du roman de Murakami. Les chapitres font alterner régulièrement la voix de Kafka, qui s’exprime à la première personne et la voix d’un narrateur externe omniscient qui suit Nakata depuis 1943 jusqu’à aujourd’hui et produit aussi des documents administratifs à son propos. Le système se complique même au début du roman, puisque deux instances narratives qui se partagent le personnage de Kafka sont marquées par des polices typographiques différentes. L’effet principal de ce dispositif est que le lecteur considère sans se poser de question que le fil narratif de Kafka est le fil principal du roman et que celui de Nakata est adventice, alors qu’ils représentent sensiblement (je n’ai pas compté) la même quantité de texte.
Nous nous trouvons donc, au premier abord, face à un bildungsroman sophistiqué. Mais l’ambition de Murakami est plus large. Il introduit en prémisse à l’aventure de Kafka la vieille prophétie que Sophocle place dans la bouche du Sphinx face à Œdipe, en ajoutant la grande sœur dans le tableau. Il entretisse à cette chaîne œdipienne une trame philosophico-existentielle : peut-on échapper à son destin ? peut-on arrêter le cours du temps ? et même l’inverser ? Questions maintes fois traitées dans la fiction mais qui gardent un fort potentiel de rêverie. Sur ces bases Murakami peut développer ses deux récits parallèles qui finissent par se rejoindre dans une autre dimension.
Quand il repère Œdipe dans un récit, le lecteur se dit qu’il y a matière à interprétation. Tout le jeu de Murakami va être de fournir à ce lecteur plein de bonne volonté des éléments interprétables. Il y excelle. Il sature le récit de signes polysémiques. Pour ce faire il a recours à des images (tirées contradictoirement à la fois de l’imaginaire japonais et de l’imaginaire occidental) et à des références culturelles très nombreuses. Le lecteur se trouve alors face à un puzzle d’éléments qui peuvent être disposés de plusieurs manières tout en gardant une apparence de cohérence.
Murakami utilise très exactement les mêmes techniques appliquées au roman que David Lynch applique au cinéma. Ils proposent tous deux un produit culturel ouvert, fondé sur l’indécidabilité interprétative des images, qui fournit au lecteur l’impression d’être intelligent. Ce qui est bien agréable. Le lecteur de Murakami est entretenu tout au long du livre dans l’espoir de parvenir à découvrir l’élément qui fédérera et validera son interprétation. Et même si cet élément n’existe évidemment pas, il a connu un grand plaisir à pratiquer une lecture active, c’est déjà beaucoup.