15 mars 2006

Le sapin de Noël de Robert Morel

Pour en terminer provisoirement avec la galaxie Mougin, voici une petite note sur une collection atypique de l'éditeur Robert Morel. J'ai eu l'occasion de travailler avec lui et des enfants une semaine en 1987 ou 1988. Tout en lui était paradoxe. A la fois passionnément traditionnel et radicalement anticonformiste. Il a édité les plus beaux livres de Jules Mougin, 143 poèmes, lettres et cartes postales, La grande Halourde et Mal de coeur entre 1960 et 1962.
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Entre 1967 et 1969 Robert Morel, sans doute l’éditeur le plus fantasque de sa génération produisit une série de petits livres ronds qui passaient en revue sous une forme originale les obsessions de l’époque et surtout celles de l’éditeur. 71 titres parurent dans cette collection appelée les « O » :
N° 1. Les Mots de Mao. N° 2. Les Jurons et les gros mots. N° 3. Les Secrets d'amour. N° 4. Les Fêtes à souhaiter A/C. N° 5. Pense-bête. N° 6. Secret de rebouteux. N° 7. Le Mots de Picasso. N° 8. 32 pierres précieuses. N° 9. 365 fromages. N° 10. O de Saint-Tropez. N° 11. Les Mots de le Corbusier. N° 12. Les Mots d'amour (Lui à Elle). N° 13. 71 tisanes. N° 14. Histoires de fous. N° 15. Les Fêtes à souhaiter D/H. N° 16. Les fêtes à souhaiter I/N. N° 17. Les Mots de Che Guevara. N° 18. O de 1968. N° 19. Les Mots de Degas. N° 20. Leurs derniers mots. N° 21. 36 trucs pour mieux conduire. N° 22. Les Mots d'amour (elle à lui). N° 22HS. Robert Morel éditeur :1968. N° 22HS. Robert Morel éditeur : 1969. N° 23. O TV. N° 23HC. Aujourd'hui Saint-Mamet. N° 23HC. 100 trucs pour gagner du temps. N° 24. Les Mots historiques. N° 25. O des santons. N° 26. Les Mots de Van Gogh. N° 27. Recettes pour bien rêver. N° 28. La Littérature en perles. N° 29. O olympique. N° 30. Les Mots de Fidel Castro. N° 31. 88 réponses à tout. N° 32. Les plombiers-zingueurs. N° 33. O des petits Suisses. N° 34. Les Vrais mots d'enfants. N° 35. SOS automobile. N° 36. Nasser bavard. N° 37. Je mange des fleurs. N° 38. Ce sera toi . N° 39. Dali bavard. N° 40. La vie de château. N° 41. 130 superstitions. N° 42. Les Mots d'Oscar Wilde. N° 43. Les Grandes plantes. N° 44. A Coeur Joie. N° 45. Guide de l'occasion (automobile). N° 46. Les perles du libraire. N° 47. XX animaux et talismans. N° 48. Le Petit Rabelais. N° 49. Les billets doux (elle à lui). N° 50. Je lis les écritures. N° 51. Comment reconnaître les insectes nuisibles. N° 52. 99 menteries. N° 53. Secrets d'un brocanteur. N° 54. Les Secrets des enfants. N° 55. Les Fêtes à souhaiter O/Z. N° 56. Les Mots de Charles Baudelaire. N° 57. O des œufs. N° 58. Petite histoire un peu sainte. N° 59. Urgent Crier. N° 60. Dicton de Provence. N° 61. Je t'aime. N° 62. Décrocher la lune. N° 63. Sagittaire. N° 65. Bonne année. N° 66. Le Petit Béjart illustré. N° 67. Durand. Sans numéros: Pense à tout. Aide-mémoire. Mon O

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On voit que cette collection s’abreuve à plusieurs sources. Le vieux fonds des traditions populaires, dictons, recettes de grands-mères, vie des saints, clé des songes qui firent les belles années de la Bibliothèque bleue, les citations des leaders révolutionnaires des années 60 ou des artistes à la mode et les guides pratiques s’entremêlent joyeusement pour constituer le début d’une encyclopédie hétéroclite qu’on imagine indispensable à force d’inutilité.

Les soixante-dix livres, semblables à des boules de Noël, peuvent être suspendus à une structure en fer forgé figurant la forme d’un sapin.

24 février 2006

Salut à Jules

Après ce gros pavé mouginesque, dont je m'aperçois qu'il aurait convenu de le présenter par plus petites doses, et plus aérées et illustrées voici quelques compléments :
D'abord, le bel article d'André Faber présentant le camarade Mougin, des extraits de l'oeuvre et une bonne présentation du poète, et une petite chose du Matricule des anges, et une autre petite chose de Remue.net. C'est tout pour la petite confiture de liens, comme le dit de figues.

Je vais essayer à l'avenir d'être plus léger.
J'annonce donc pour commencer, dès demain, une série parue en 2001 à l'occasion du mois du patrimoine écrit sur La Bibliothèque de Suzette.



De la littérature prolétarienne aux veillées des châteaux...

23 février 2006

Mougin l’artiste, présentation

« C’est le jardinier du Grand Magma. Entre le fond de l’homme et ce qui cesse d’être lui, entre le tuf du fond du tuf de l’homme instinctif, et, comment dire ? l’espace cosmique, le terrain vague, il y a une zone du Grand Magma. »
Alexandre Vialatte. (Jean Dubuffet et le grand Magma)

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Jules Mougin n’est pas très présent dans les dictionnaires, ni dans les ouvrages de référence, mais quand il l’est, c’est comme que poète essentiellement. Tout juste mentionne-t-on parfois en passant la dimension plastique de son œuvre . Pourtant, on se rend rapidement compte que l’écriture est loin d’être hégémonique chez lui. Le geste plastique envahit tout l’espace travaillé par Mougin, à commencer par ses pages de textes d’ailleurs. C’est de ce continent ignoré, qu’il convient de dresser une première topographie. La cartographie (recension, repérage des affluents et confluents, exploration des chemins de traverse…) n’est pas aisée. Depuis toujours, Mougin, par générosité, par absence de plan de carrière, a disséminé sa production, l’offrant aux amis. Et personne ne s’est encore chargé d’en dresser l’inventaire.
Pourtant, dès l’immédiat après-guerre, Mougin l’artiste est coopté par deux des plus importants peintres de l’époque, Jean Dubuffet et Gaston Chaissac, avec lesquels il entretiendra une correspondance pendant plusieurs années. Le patronage de ces deux artistes a évidemment fait placer Jules Mougin dans la mouvance de l’Art brut, concept créé par Dubuffet à la fin de la guerre. Plusieurs définitions de l’Art brut ont depuis été avancées, une des plus opératoires nous semble rester celle proposée à l’origine par son promoteur :
« Des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » (Jean Dubuffet in L’art brut préféré aux arts culturels, 1949)

Peut-on, à partir de cet éclairage, trancher la question de l’appartenance ou non de Mougin à l’Art brut ? A embrasser l’œuvre du facteur Mougin, on sent bien les points de convergence qu’elle entretient avec l’Art brut. Pour reprendre les termes de Dubuffet : sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture sont chez Mougin complètement personnels. Il n’a ni modèles, ni idées préconçues sur les critères auxquels doit répondre une œuvre d’art. Tout peut faire ventre. Il est une machine qui absorbe des matériaux et recrache de l’art, comme sans l’avoir voulu. Sauf que. Mougin, tout autodidacte qu’il est, n’est pas indemne de culture artistique. Il s’intéresse à la vie politique, culturelle, artistique de son époque quand bien même il se tient à l’écart des cénacles et des groupes d’avant-garde qui font florès pendant les trois premiers quarts du siècle. Il n’est ni un naïf ni un sauvage ; il est souvent emporté par une fièvre créatrice qui lui fait faire feu de tout bois, transformant ce qui lui tombe sous la main, sans calcul ni ré(f/v)érence à l’histoire de l’art, mais il a conscience de s’inscrire même marginalement dans le vaste mouvement qui a tenté de faire rompre l’art du vingtième siècle avec les académismes.
Alors, Jules Mougin « artiste brut » ? Probablement pas au sens strict, mais comme Gaston Chaissac, un compagnon de route, dont certaines préoccupations recoupent celles de Dubuffet, et dont les œuvres peuvent rappeler souvent par ailleurs l’esthétique sauvage des artistes marginaux rassemblés dans les premières collections de l’Art brut. Au final, il n’est pas plus un « artiste brut » que Matisse découpant et collant ses papiers de couleur ou que Picasso réalisant une tête de taureau avec une selle et un guidon de vélo ou une chèvre avec un vieux panier d'osier et un pot de fleur en céramique.

Par où commencer ? Le plus ancien dessin conservé ? Un petit portrait de femme, dessiné au crayon noir et daté de 1931 (Jules Mougin a alors dix-neuf ans). Il s’agit selon toute vraisemblance d’un portrait de sa mère. Le trait est sûr, l’angle inhabituel, et le portrait expressif. Rien de révolutionnaire dans ce premier dessin, mais l’honnête coup de crayon d’un jeune dessinateur qui cherche à rendre par son trait tout l’amour que lui inspire son modèle. Les rares autres dessins d’avant-guerre conservés montrent la même application, le même réalisme. Le dessin alors sert à Mougin pour fixer un sentiment, une impression ou un souvenir. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les lieux-phares de sa jeune existence comme la Cour du Dragon à Paris ou la maison de Jean Giono à Manosque.
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Tout change après la guerre. La production graphique s’intensifie, la production plastique se diversifie. L’œuvre de Mougin devient alors étonnamment protéiforme. C’est la période où il est en relation avec Dubuffet et Chaissac, mais aussi avec les écrivains prolétariens qui eux-mêmes sont en relation avec le groupe Cobra. Tout cela se brasse et bouillonne, et Mougin se rend disponible à toutes les expériences.
La chronologie dès lors n’a plus grand sens. Les vagues créatives se succèdent, changeant à chaque fois d’objet, de matière, de manière. Il faudrait un Vialatte pour faire le poétique inventaire des supports sur lesquels Mougin va laisser son empreinte. Si il commence sagement par le papier, il n’attache pas forcément d’importance à la noblesse de celui-ci : les belles feuilles de papier dessin alternent avec les calepins de bazar, auxquels peuvent se substituer les registres des Postes, les cahiers d’écolier, les enveloppes, les papiers buvard, les filtres à café, les mouchoirs en papier, les emballages en carton, les échantillons de papier peint ou de tissu, les pages du Canard enchaîné, les tracts publicitaires ou les pages découpées de catalogues de vente… Il n’attend pas toujours que le bois soit devenu papier. Il peint ainsi directement les branches mortes sur l’arbre de son jardin ou réalise des totems sur de grands ais de chantier ; il peint, cloue et sculpte sur d’épaisses solives des portraits imaginaires. Il se sert alors souvent du métal : le clou (discret hommage à son père), le fer blanc, sont intégrés dans ses compositions, que peut rehausser parfois un os de poulet, une paire de lunettes, une épingle de sûreté ou une lamelle de cuir. La planche dans son emploi le plus civil, celui de planche à saucisson, est adornée de dessins et expédiée telle quelle par la Poste. Le bois, encore, sous des formes plus légères, est utilisé ; ce sont alors des dizaines de boites à camembert qui sont enluminées. D’autres supports viennent ponctuellement faire leur petit tour entre les mains de Jules Mougin : vieux baigneur, croquenot et boutons d’uniforme pour La Déesse des Postes ; cailloux qu’il peint comme le faisait son contemporain René Char ; laine et tissus pour la confection de poupées à partir de ses dessins par Jeanne son épouse. Mais, ni marbre ni bronze. Mougin a l’art modeste.
A la valse des matériaux se superpose le jeu des styles. Il n’apparaît pas de cohérence apparente dans les manières de Mougin. Le dessin au trait, le gribouillage, le lavis, l’aquarelle, le pointillisme sont tour à tour convoqués. Toutes les techniques sont éprouvées, chacune pour ce qu’elle peut offrir d’unique. L’épure comme l’accumulation, la composition réfléchie comme les figures jetées au hasard remplissent les feuilles qui tombent de ses mains comme d’un arbre en automne. Ce qui finalement fait l’unité de l’œuvre profuse de Mougin c’est le culte de la spontanéité qu’a l’artiste. La création est un jaillissement. Mougin ne remet pas cent fois sur le métier son ouvrage. Il n’use pas de la gomme ou du repeint. Jamais de repen-tir, mais quand il pense tenir une idée, un effet intéressant, il creuse. Cela donne des séries d’œuvres, comme des gammes qu’il ferait pour se délier l’œil, qui cherchent à aller jusqu’au bout des possibilités conjuguées de la matière et du geste. Quand le matériau ou l’idée sont épuisés, il passe à autre chose. Il tente d’autres expériences plastiques, guidé par les circonstances, les hasards de la vie et des rencontres.
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Inévitablement une production aussi abondante (c’est par milliers qu’il faut compter les dessins ; par centaines les autres œuvres plastiques) convoque chez le spectateur réminiscences et références. Le jeu est un peu vain, car Mougin ne s’est jamais placé sur la ligne de départ de la grande course à l’originalité qui caractérise l’art du vingtième siècle. Il lui importe peu de départir influences et confluences. Il assume le pêle-mêle où se chevauchent hommages aux prédécesseurs et fulgurances novatrices. Nonobstant, des figures fraternelles, voire paternelles, cheminent au côté de Jules Mougin lorsqu’il dessine, peint ou bricole. La barbe de Joseph Roulin peinte par Van Gogh est ainsi une icône qui participe de sa mythologie personnelle — on la retrouvera par exemple sur une enveloppe adressée à Claude Billon. De même, on ne peut pas ne pas penser aux encres de Victor Hugo lorsqu’on voit certains dessins, qu’on pourrait dire automatiques, jetés sur le papier à partir de tâches ou d’irrégularités du papier. Bien sûr, les personnages de Dubuffet, et leurs barbes, sont les cousins des gueules de Mougin. Un air de famille entre eux ne peut nous tromper. Bien sûr, les totems de Mougin ont une indéniable parenté avec les œuvres de son ami Chaissac. Il est aussi, au moins dans les années quarante et cinquante, de la famille d’Appel et Jorn. Mais des rapprochements plus secrets peuvent nous effleurer. Des dessinateurs anglais, tous maîtres du portrait bizarre, marqués par l’expressionnisme, comme Mervyn Peake ou Ronald Searle, qui appartiennent à la même génération que Mougin, ou comme Ralph Steadman, plus jeune, peuvent évoquer, sans qu’une connexion entre eux soit établie, l’énorme production de visages, trognes et gueules dont Mougin a noirci des milliers de feuilles. Plus inattendu, son sens du trait et certains motifs (étoiles, yeux vides…) apparentent certains de ses dessins à ceux de Jean Cocteau. Se constitue ainsi une famille hétéroclite au sein de laquelle l’œuvre de Mougin a toute sa place, moins mineure assurément qu’il l’a toujours cru.

La petite manufacture d’œuvres d’art Jules Mougin qui fonctionne à plein depuis sept décennies a donc beaucoup produit, par séries toujours renouvelées. Mais, Mougin n’a jamais pu concevoir l’art comme un travail. Alors, cette manufacture est demeurée un îlot préservé dans notre société libérale — pas d’accumulation primitive du capital chez lui —, l’économie en est affectée toute entière au don. En effet, s’il conserve quelques pièces auxquelles il est attaché, il offre volontiers les autres aux amis, disséminant les images cocasses ou tragiques qui ont traversé son esprit, sans jamais avoir eu l’idée de bâtir une œuvre. Et c’est cette dimension qui donne son caractère unique à soixante-dix ans de création. Pas de carrière, pas de cravate, liberté totale.

16 février 2006

Lire Mougin

Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ? Est-ce que ce sont nos cœurs qu’un rien séduit, qu’un rien éloigne ?
(P. Michon. Vie de Joseph Roulin)





L’œuvre de Jules Mougin entamée il y a plus de soixante-dix ans est largement méconnue. Nous verrons que Mougin lui-même n’y est pas pour rien. Mais quoi qu’il en soit, des milliers de pages écrites et dessinées par lui n’ont eu pour seuls lecteurs que les amis proches avec lesquels il entretient depuis des décennies de fervents échanges épistolaires. Ce qui fut offert à un cercle plus large (oh jamais à de grosses cohortes !), édité par lui-même, par de petits éditeurs, dans des revues de poésie, ou chez un éditeur moins obscur comme Robert Morel, ne représente que quelques centaines de pages. Ce sont ces pages que nous allons lire.

Jules Mougin a publié son premier livre A la recherche du bonheur en 1938 dans la collection « Les écrits pacifistes, créée par Jean Souvenance » des éditions Debresse. Le livre déjà est dédié à Jeanne Mougin, la compagne de sa vie. Les réflexions de Mougin qui sent dès 1935, et tout facteur qu’il est, la montée d’une nouvelle guerre justifient le choix de la collection :

« Nous vivons dans l’attente d’un écrabouillage en règle. Nous vivons, et notre but final, c’est la guerre. On a l’air de nous dire : « Paie ta vie. » J’ai envie de gueuler : « Allons-y et que ça soit fini. Et de gueuler encore plus fort : fini pour tous. » Car je veux que le maître et le valet crèvent, que celui-ci dise à l’autre : « j’y vais et toi aussi ». Pour la grande partie chacun doit mettre sa mise.
24 janvier 1935 »


Malgré tout, de beaux textes lyriques, tranches de vie des bords de Loire viennent contrebalancer le pessimisme de la première partie et montrent du doigt un bonheur fugitif. Déjà Mougin, dans ce premier opus juxtapose, comme il fera souvent plus tard, des fragments de textes qui mêlent images de la vie quotidienne et réflexions sur la condition humaine. S’ébauche dès lors une esthétique du discontinu qui trouvera son accomplissement à partir de 1960.

En mars 1940, la revue Le Sol clair, dans sa collection « L’inédit accessible à tous » tire à 1000 exemplaires Usines. Il s’agit d’un texte autobiographique qui nous plonge dans l’enfance de Jules Mougin :
« Dans ce temps-là, Loti n’était pas mort, ni France. Millerand pouvait être encore Président de la République. Les copains d’école échangeaient des billes contre les poignées de marks. La France applaudissait Carpentier. La gueularde n’existait pas : on achetait des postes à galène. Au cinéma Récamier, on passait des films à quatre ou cinq épisodes. La salle applaudissait les musiciens.
Maman faisait des ménages pour je ne sais plus combien de l’heure. »

Il fait le récit d’une enfance ouvrière, de la misère ouvrière au début du vingtième siècle. La famille : Jules, sa sœur Dylla et leurs parents vivent alors dans des baraques plantées sur du mâchefer, à proximité de l’usine. Faire pousser un pied de tomate contre la baraque est un luxe inimaginable. La vie est si dure que la famille pourchasse sans arrêt la chimère d’un lendemain meilleur :
« Mon père était ouvrier d’usine, pointier de son métier. Je ne peux dire s’il était meilleur que les autres hommes de son âge. Avant sa maladie, nous nous déplacions avec lui. Je connus ainsi les Ardennes, l’Anjou et le Nord. Nous devions partir au Havre, quand la mort nous l’enleva. J’ai un peu hérité de son vagabondage. Je n’aime pas rester sur place… Peut-être ça lui permettait, ces départs, d’espérer une autre vie un peu moins pénible, un peu plus humaine. »

Mais en 1922, le père de Jules va mourir de la tuberculose. La mort dans le milieu ouvrier est omniprésente et Mougin n’a jamais digéré le mépris de l’humain qui oblige des hommes, des femmes et des enfants à vivre dans de telles conditions. Le spectacle de son père, crachant dans une bassine de créosote, de son père trop faible pour se lever de son lit, l’annonce par la voisine de sa mort, tout est resté gravé, et Mougin le restitue avec des phrases retenues, bien peignées. Comme si il était encore, lui, le jeune facteur de trente ans, l’élève qui vient de passer son certificat d’études.
Après la mort de son père, sa mère vient s’installer avec ses enfants à Paris, Cour du Dragon. Au cœur du VIe arrondissement la misère est la même. Partout la misère est la même. Heureusement, l’école de la République remplit alors son office :
« Je n’ai d’attache nulle part. Ce que je sais de la vie je l’ai appris sur les paliers ou dans les cours des misérables maisons que l’on octroie aux ouvriers. C’est parmi ceux des grandes usines que je fis mes premiers pas et ce sont eux qui m’ont appris à parler.
La misère, je l’ai frôlée. J’ai vu des enfants morts parce qu’il avait fait trop froid et à cause surtout du ventre creux. […]
Plus tard, l’endroit où tout de même nous nous sentions le moins deshérités [sic] c’était à l’école. On nous donnait des cahiers comme aux autres. On nous apprenait à lire comme aux autres, à écrire comme aux autres. Nous remportions chez nous des récompenses comme les autres. »

La vie, donc, Cour du Dragon et les personnages qui y habitent (comme Marie-aux-chats) forment la trame du texte qui suit chronologiquement la mort du père. Deux autres textes dont l’action est plus tardive complètent ce premier essai autobiographique de Mougin.
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Ensuite, pendant la guerre, en 1942, Jules Mougin édite lui-même, à Manosque et à 500 exemplaires, Faubourgs, un recueil de poèmes. Sept chapitres : Fumées, Guerre, La ville, Cœur, Campos, Les damnés, Les petiots, reprennent les thèmes déjà évoqués dans les deux livres précédents. Les influences de la poésie de Mougin oscillent à cette époque entre Émile Verhaeren pour la peinture d’un monde industriel consommateur de chair humaine et Paul Fort dont les ritournelles apparemment naïves exaltent une campagne qui n’a jamais existé que dans les rêves de poètes. Par moments, Mougin réussit à s’évader du convenu pour donner de beaux poèmes comme La place :
« La mitraille résonnait. Sa clameur s’étendait des murailles de Chine aux îles du Pacifique.
Un feu d’artifice embrassait le firmament.
Des fumées éclipsaient le soleil.
Des hurlements couvraient la voix des chiens.
On répétait souvent : « Demain ».
Les murs des échoppes vacillaient.
On se donnait la main pour avancer les canons.
On s’écrivait des lettres anonymes.
L’ironie gagnait quand Monsieur-Mensonge survint.
On vit sur les marchés des légumes contrefaits et des collectes catastrophi-ques.
De graves messieurs hochaient leur tête dénudée. Des monocles soulignaient les regards haineux. On se vendait.
On découvrit une nouvelle planète. A la fin, un grand brouhaha sur la place (surtout quand on voulut peindre le tréponème pâle).
On y voyait des rats, des bouledogues endiablés, vociférer les commères. Des croquemitaines en rupture de ban, des gnomes, des baguettes magiques, des laiderons aux seins, des pantouflards, des crapauds, des violons d’Ingre [sic], des tabliers raccommodés, des bagatelles, des alchimistes, un tas d’affaires incommodes, une pierre philosophale, des gens rassis, des mystérieux phénomènes, des techniciens à la recherche des ténèbres, des boutiquiers sans façon, d’anciens champions d’échecs. Le monde à l’envers.
Un marmot gentil comme tout, un petiot frileux, un petit garçon grand comme ça, si petit qu’on ne le voyait plus, un petit fou de rien du tout, assis à califourchon sur une borne disait :
— J’ai faim. »

Toutes les images qui l’obsèdent sont convoquées là pour danser une sarabande, une danse macabre, un dernier tour de piste avant l’Apocalypse qui ne sera pas joyeuse. Ce que n’a pas pris l’usine (« L’usine / jour et nuit / on entend gémir / son ventre de putain »), c’est le canon qui le prendra, pour le profit du même Capital.
Après la guerre, Jules Mougin se sent proche à la fois des écrivains prolétariens qui se fédèrent dans ces temps-là sous l’influence d’Henry Poulaille et des artistes « bruts » Jean Dubuffet et Gaston Chaissac avec lesquels il correspond dans les dernières années du premier demi-siècle. Il acquiert à leur contact une liberté formelle qui lui faisait encore défaut, respectueux qu’il était du bien écrit que lui avaient enseigné ses instituteurs. Au début des années cinquante, Mougin publie plusieurs titres, des poèmes de quelques pages, tirés à très peu d’exemplaires hors-commerce chez l’artiste-éditeur Pierre-André Benoît à Alès. C’est pendant cette période des années cinquante aussi que Jean Vodaine puis Pierre Seghers proposent aux lecteurs des poèmes de Mougin.
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Puis il rencontre un autre éditeur artiste, Robert Morel, installé comme lui près de Forcalquier, qui va publier les livres de la maturité, Poèmes, lettres et cartes postales, Le Comptable du ciel, La Grande Halourde, Mal de cœur.
Sous un élégant emboîtage bleu comme l’uniforme du facteur, gansé de rouge comme le pantalon du même, Poèmes, lettres et cartes postales présente 153 textes, sur des feuilles libres, qui marquent l’entrée éditoriale de Mougin dans la littérature qui compte. La forme désarticulée du livre sert le propos du poète qui annonce pour commencer :
« Je voudrais que mon livre donne envie de danser à toutes les rombières de la terre. Voilà.
mougin. »

Le saut du coq à l’âne, le propos à bâtons rompus, la notation fugace et saugrenue enchantent le lecteur qui peut tomber au détour d’une page sur un quasi haïku :
« L’hirondelle regagna
l’azur que la grenouille
flouque dans l’eau — creva »


Comme il peut relire de page en page la conviction jamais démentie d’un pacifisme intégral, d’une détestation absolue de la guerre, qui au moment des « événements » d’Algérie, trouve tous les jours à s’emporter contre la boucherie organisée par les plus hautes autorités de la République :
« Tu comprends ce que je veux dire, j’ai une idée fixe, elle, la guerre, la plus salope des saloperies ! Je pense à elle toujours, comme d’autres, des mil-lions d’autres pensent à leurs sous, à leurs vacances, à leur retraite, à leurs bons du Trésor, à la becquetansse, aux coucheries, aux moissons, à leur pe-tite peinture, à leur petite poésie, à leurs petites affaires. La jeunesse souffre. Oui, elle souffre. Alors, moi, Mougin, je suis avec elle. »

En Robert Morel, Jules Mougin a trouvé un éditeur complice. Leur collaboration se poursuit avec Le Comptable du ciel, autre recueil de poèmes et de cartes postales envoyées par Mougin :
« Le comptable du ciel
A beau compter et recompter
Il lui manque toujours une étoile.
C’est le facteur rural
Qui l’a retrouvée
Entre la Chaussée d’Antin
Et le Revest de Brousses.
Je vous prie d’en aviser
Le Préfet de Police. »

Le léger et le grave alternent là aussi. Nous étions chez Charles Trenet (« Quand un facteur s’envole… ») ; nous passons chez Louis-Ferdinand Céline. Les deux faces des années trente. La claire et la sombre. Des bouffées de la vie passée ressurgissent, qui n’étaient pas roses. L’autobiographique est au travail, il creuse son chemin de poème en poème :
« Aujourd'hui, j'y songe, c'est l'anniversaire
de la mort de mon père. En 1922, le 22 mai.
En ce temps-là, tous les tuberculeux mouraient.
Ils "allaient" jusqu'au bout.
Jusqu'à la dernière miette de leurs poumons.
J'ai vu.
J'entends encore la toux profonde.
Les yeux de mon père étaient immenses.
La mort, qu'est-ce donc ?
Chacun de nous marche sur la route,
toujours accompagné.
Car toujours il y aura à droite la vie
et à gauche son ombre
que l'on appelle la "mort".
Il faut aimer l'une et comprendre l'autre.
Je vous salue. »


Avec La Grande Halourde toujours éditée par Robert Morel, sous une couverture dessinée par Mougin, l’entrelacement des formes et des thèmes atteint un équilibre parfait. La construction qui semble s’être faite au fil de la plume est d’une grande subtilité. Se chevauchent des notes et poèmes titrés « Au jour le jour », « La chronique de la grande Halourde » elle-même, « Les belles lettres ou les anonymes » trop belles pour avoir été écrites par un autre que le facteur et « Petit B. » douloureuse chronique de l’agonie de Jean Belli, mort à trente ans de la maladie de Hodgkin. Se succèdent donc des petits poèmes cocasses, genre dans lequel Mougin excelle :medium_img_0281.jpg
« Voici. Un homme déguisé vient « me voir » pour me demander des comptes.
Il est assez drôle
avec sa cravate
et son faux-col
et sa serviette.
Je suis chef de bureau, qu’il me dit.
(Zut, moi qui ai envie d’aller visiter un nid de chardonnerets à la Halourde !)
— Bonjour Bureau, comment va ta cravate, que je réponds. »

Cocasses, certes, mais révélateurs du mépris constant de Mougin pour les importants, ou ceux qui se croient tels. Prolétaire il est, prolétaire il entend rester :
« Le « chemin parcouru » par moi dans les Postes n’est pas long du tout : en 1934 j’étais facteur-receveur, en 1960 je porte encore le même uniforme. Je ne suis donc pas un « parvenu » !
De ce côté-là ma conscience est satisfaite. »

Car contrairement à nombre d’écrivains, ses contemporains, issus comme lui du monde ouvrier, obligés comme lui de gagner très tôt leur vie dans des emplois mercenaires, jamais Mougin n’est tenté par une carrière littéraire qui signerait la mort de sa sainte liberté. Il est poète, il est dessinateur, il est peintre, bricoleur, il fait des choses… mais c’est pour le plaisir, c’est pour les amis. Ce n’est pas un métier, un métier ça s’arrête le jour de la retraite. La poésie ça ne s’arrête jamais.
La poésie ça sourd dans de petites ritournelles. Sérieuses, pas sérieuses ? Telle, en tout cas, est la Grande Halourde :
« J’ai dit à la souris : écoute, ne te prend pas pour un moulin à vent.
J’ai dit au crapaud : écoute, ne te prend pas pour Caruso.
J’ai dit à la libellule : écoute, ne te prend pas pour la femme du Préfet.
J’ai dit à la tendresse : dis, écoute, ne m’abandonne jamais.
J’ai dit à ma colère : sois toujours fière. Tu sais que je hais la guerre. »

Le pays, imaginaire (?), balance tout au long du livre entre cet optimisme révolté (ou cette révolte optimiste) et le poids de la tristesse quotidienne :
« Mon chien est mort.
Je l’ai placé dans un veston des Postes.
Ce soir, après le travail, je creuserai un trou profond, dans le jardin, parmi les fleurs.
Pour lui.
Pour mon chien
qui m’aimait bien. Oui.

Il a beaucoup souffert
avant de mourir.
Ici, c’est mon adieu. »

Mais plus qu’une simple tristesse, c’est la douleur sans merci d’un quinquagénaire qui voit mourir dans d’atroces souffrances un homme jeune qui aurait pu être son fils, qui fait son apparition dans La Grande Halourde. Le journal de l’agonie de Petit B., journal tenu jusqu’à sa mort est le contrepoint noir et plombé d’une poésie qui pourrait sembler par moments futile ou naïve.
« Ce qui me désespère c’est de savoir qu’un être, beau, sensible (si sensible)
et intelligent,
a été détruit par une ignoble maladie, par une maladie démoniaque.
Tout n’est donc pas parfait sur la terre.
Un ganglion lui fermait un œil.
D’autres lui bloquaient le cou.
Le sexe était énorme.
Toutes ses dents étaient rongées.
L’oreille droite suppurait.
Je le considère comme un martyr.
Son agonie a duré 5 ans.
Son courage a duré 5 ans.
C’était un être merveilleux.
Je parlerai souvent de lui, de Petit B. »



Ensuite, il publie Mal de cœur, chez Morel encore, sous une humble couverture de papier kraft. Le livre est un récit que l’éditeur a maladroitement sous-titré roman. Mais tout de suite, le lecteur d’Usines reconnaît ce qu’il sait déjà de l’enfance de Mougin. Six chapitres : Dylla ou le bonheur, La mort du père, Paris, Dabu, Le facteur rural, C’est mentir qui est facile, vont amplifier ce qui n’était un quart de siècle plus tôt qu’un bref récit appliqué. La description de la vie des ouvriers au début du vingtième siècle vue par les yeux d’un enfant, le rendu pathétique de la mort du père font du roman autobiographique de Mougin l’égal des plus grands de la période, Septentrion de Calaferte ou La Gana de Fred Deux (Jean Douassot), par exemple.
Mais Mal de cœur se poursuit après qu’Usines s’est arrêté. Mougin raconte ses débuts à treize ans aux Postes et Télégraphes et l’origine de sa conscience politique :
« Je sais lire et écrire (j’ai d’ailleurs ce qu’on a bien voulu me donner). C’est tout. Il a fallu me débrouiller tout seul. Avec le certificat d’étude je suis entré en plein dans la vie, en août 1926. Je gagnais deux cent cinquante francs par mois, plus trois sous par dépêche portée.
J’étais postier. Je me trimballais dans les rues qui avoisinent le Bon Marché avec la petite sacoche des télégraphistes. J’entrais au Lutétia et je pénétrais au bordel de la rue Saint-Placide. Je recevais dix sous du maquereau, une engueulade du « boock » (son télégramme lui arrivait trop tard disait-il), une bouffée de fumée de la dame en déshabillé du grand hôtel.
J’étais jeune, j’étais numéroté. En ce temps-là, au bureau de la rue Dupin, le « chef » nous parlait souvent de la Révolution et de la lutte des classes. « Lénine », commençait-il. Il faisait flotter sur nous autres, télés, l’ombre du drapeau rouge. « Lutte des classes. » J’achetais l’Humanité. il y avait une rubrique des martyrs du travail. C’était toujours triste à lire. »

Le chapitre consacré à Dabu est un long monologue célinien. Bardamu et Robinson. La vie du peuple entre 14 et 39, en direct. Du brut :
« — Tu n’avais donc jamais de plaisir ? Aucun ? Pas de trottinette, de soldats de plomb ? Pas de rire ? A quoi servait ta jeunesse ?…
« Je ne savais pas, moi, pourquoi je portais cette marque distinctive. Quand je suis venu au monde je n’étais pas tout seul, il y avait la guerre. On en oubliait les gosses. On parlait de la guerre tout le temps. Elle prenait place au foyer, la guerre. A l’usine on travaillait pour la guerre. La fête communale n’existait plus à cause de la guerre. C’est vrai qu’on ne s’occupait plus de nous vous savez ! La guerre, seulement la guerre. Tout pour elle. A croire qu’elle n’était pas venue toute seule, et qu’on y tenait à la guerre. Ça n’empêche pas que des noms de villes formaient pour moi d’effroyables images et que les vivants jouaient à cache-cache avec la mort. Oui. Ceux d’ici, du bourg, arrivaient à bien se mucher. Et la mort, tout bonnement ro-dait le jour et toutes les nuits à la recherche de quelques-uns. Elle barbouillait de sang, le ciel, le soir tombant. Elle haletait les après-midi d’hiver sur les chemins défoncés. Au jeu, les hommes ne triomphaient jamais. Elle arrivait sur eux à toute vitesse et elle les laissait pantelants. La guerre, c’est comme un brochet qui rode, puis, soudain, attaque.
Ce n’étaient plus que des choses secouées dans des habits de velours. (Pourtant, les portes étaient verrouillées, les volets clos, et on entendait pas de bruit.)
C’est précisément à ce moment-là que les petits enfants s’en allaient. Puisqu’on ne s’occupait plus d’eux… Oh ! on essayait bien de retenir les petits… Hélas, les fosses — si minuscules — et des tombes grosses comme des tas de sable agrandissaient notre cimetière. Sur les couronnes il y avait quand même des anges roses.»

Les enfants de la guerre de 14-18 ont la mort tatouée sur le cœur. Et ça fait mal. Ça fait toujours mal quatre-vingt-dix ans plus tard, alors cinquante ans après quand Mougin écrit, ou vingt ans après quand Dabu parle, on imagine la douleur. Et le vaccin définitif contre toutes les tentations belliqueuses.medium_img_0273.jpg
Les chapitres suivants sont plus apaisés. Le facteur rural du pays de Giono, au pied de la montagne de Lure a tout le loisir de méditer en marchant ou en pédalant sur les chemins. Les pages s’écrivent dans le mouvement, les yeux grands ouverts :
« J’ai devant moi de belles photos. Elles sont d’un homme de cœur. Elles déroulent devant mes yeux toute la richesse de ce pays.
Trop de gloire, de splendeur, éblouis. J’étais passé cent fois le long du Largue ; cent fois sur le plateau de Pierrefeu et cent fois je m’étais dit : « Tu prendras un peu de cette richesse. Pour les temps à venir. » et quand je me mis à l’ouvrage, je m’aperçus bientôt que ce « n’était pas près ».
C’est que pour avoir le droit de manger du pain il faut le gagner. Et pour « gagner » un arbre, vivre entre ciel et terre, il faut le mériter. Obtenir n’est pas si facile. C’est mentir qui est facile.
Les yeux, les sentiments sont tellement frottés à je ne sais quoi d’artificiel ! On nous a tellement abreuvé de piquette ! Le courant de la vie nous a chassés tellement loin de la vraie route. Oui, il faut bien admettre un apprentissage ardu et courageux.
Il faut tout réapprendre. Casser des liens, le plus possible de liens à grands coups de hache bien affûtée. Et je me dis encore : « Mon vieux, le peu que tu sais — ce peu qui ne doit rien à personne, sers-t’en. occupe-toi de ta propre joie. Ce ne sont pas les autres qui apprennent la joie. Ça s’apprend tout seul ou alors on est bon à rien. » Et puis je disais : « C’est d’abord ta mère qui t’a ouvert les yeux et elle avait — souviens-t’en toujours — les gestes qu’il fallait. C’est elle aussi qui a essayé tes premiers pas sur cette terre de malheur — c’est ce qu’on voit d’abord — cette terre riche quand même de toutes sortes de choses : fleurs, eau, ciel et papillons. Je sais que c’est incomplet, bien sûr. La richesse de la terre est illimitée. Un cœur d’homme ne peut tout contenir. »

Et le cœur, qui peine à cicatriser, est l’organe du facteur Mougin. En révolte et ouvert aux camarades.

Après les quelques années fastes (pour le lecteur) de la collaboration de Mougin avec Morel, le poète retourne à des publications plus aléatoires. Il donne des textes courts aux amis comme Vodaine qui l’éditent dans des revues . Mais ce qui réveille les lecteurs et les lectures de Mougin c’est la parution de Magma en 1985. C’est à ce moment qu’on s’aperçoit que les manuscrits de Mougin, sur les supports les plus divers, sont en eux-mêmes des œuvres plastiques. Magma est un splendide recueil (grand format, carré, sur feuilles libres non paginées enserrées dans une feuille d’un grand papier pliée et fermée par un cordon qui rappelle celui du sonotone de l’auteur) des écrits les plus divers de Mougin, autographes, accompagnés par une sélection de gueules griffonnées. On lit Mougin au plus profond de lui :
« On ne perd pas son temps en écoutant son cœur. »

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La poésie côtoie le quotidien. Tout remonte à la surface. La dureté du monde, l’espoir. Les éclats jaculatoires, les imprécations voisinent avec la liste des commissions, les commentaires sur la vie du village ou l’émission télévisée de la veille. Un magma d’où jaillissent les vérités de Mougin :
« Ma mère a été humiliée. Mon père a été humilié. Tout commence à partir de l’humiliation ! La colère et l’orage ! Petit à petit ! »

Ses obsessions : la guerre, la révolte, la mort, le sexe s’entrelacent pour former des brèves poétiques. Il navigue du particulier au général pour tirer morale de la vie :
« Quand Adrien Forclay
parlait
du con de sa « promise »
il disait
le nid de mésange !
Zut ! Au bout de la planche
On bascule
- et c’est la mort ! »


Mougin se laisse convaincre à partir de là de publier telles quelles les pages où se chevauchent textes et dessins. Opus incertum publié par la revue « L’écritoire » en 1991 est un poème entièrement calligraphié par son auteur. Philippe Marchal avec la complicité de Claude Billon organise deux numéros de la revue « Travers » autour de fac-similés des lettres que ce dernier échange depuis plus d’un quart de siècle avec Mougin. Au hasard des notations ou des aphorismes du facteur retraité surgissent encore des litanies poétiques :
« J’aime la voiture
Je n’aime pas la bagnole
Je n’aime pas le donneur de coups de pieds dans le cul
J’aime le café
J’aime croquer un grain de café
J’aime l’odeur du café frais
J’aime l’odeur des grains de café frais
J’aime le Soleil
J’aime les fleurs du pommier
J’aime le sable
Je n’aime pas le sablier
J’aime les yeux du crapaud
Je n’aime pas le regard du bourreau
Je n’aime pas Napoléon
Je n’aime pas Monsieur Thiers
J’aime Louise Michel
Je n’aime pas les colonisateurs
Je n’aime pas les menteurs
Je n’aime pas les ruines
J’aime Amsterdam
J’aime les oiseaux le piaf et la mésange
Je n’aime pas les cages
Je n’aime pas les prisons
J’aime les platanes de Lamanon
Je n’aime pas la mort des ormes
Je n’aime pas les arbres nains du Japon
J’aime les mots qui chantent
J’aime les désordres du bonheur
Je n’aime pas l’ordre de faire la guerre. »

Au jeu du j’aime/je n’aime pas se dessine le portrait d’un facteur humain. Et dieu sait l’importance du facteur humain. A quatre-vingts ans, il n’a pas varié d’un pouce. On retrouve l’enfant de treize ans qui découvrait le bolchevisme. Un enfant de treize ans avec la sagesse du vieil homme, ou un vieil homme avec la révolte de l’adolescent toujours vivante en lui. Jusqu’au bout s’affirmeront encore et toujours les inébranlables convictions nées de la boucherie de 14-18 :
« Je veux la mort de la guerre
!
Je suis plus courageux
a quatre vingt ans
qu’à dix huit ! »

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Il est agréable de penser, pour le lecteur qui a aimé Mougin qu’il reste des milliers de pages qui n’ont pas été publiées. Des florilèges doivent en être possibles. Et l’œuvre graphique déjà publiée ou exposée, en regard de ce qui dort dans des cartons n’est qu’écume autour d’un maelström. Il reste certainement beaucoup à faire pour que Mougin soit reconnu à sa juste place, lu par un plus grand nombre, en dépit de sa modestie. Les « choses » bricolées par le facteur, les fusées jetées sur un vieux registre des Postes, les figures et les trognes dessinées d’un trait au dos d’un paquet de lessive, tout ce continent encore inexploré mérite de parvenir aux yeux et aux cœurs des amateurs de la vérité. « C’est mentir qui est facile ».