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17 septembre 2006

Gérard Mordillat - Les Vivants et les Morts

Gérard Mordillat bénéficie, au moins de ma part, d’un préjugé favorable. L’homme qui a adapté au cinéma le journal de Jacques Prével, En compagnie d’Antonin Artaud, ne saurait être mauvais. Son roman Les Vivants et les Morts paru l’an dernier a reçu un excellent accueil dans la presse et sur la toile. La tonalité dominante de la critique était : enfin, un roman qui prend des ouvriers pour héros. Il est certainement louable de se préoccuper à nouveau du prolétariat, mais est-ce suffisant pour faire un bon roman ?
650 pages pour raconter la mort d’une usine de matière plastique de l’Est de la France, la Kos, constituent ce roman choral, largement dialogué. Les personnages autour desquels gravite l’action, Rudi et Dallas forment un jeune couple d’ouvriers d’une vingtaine d’années. Ils n’acceptent pas la fermeture programmée de leur usine, qui fait vivre la région, au nom du simple profit des propriétaires des moyens de production. Rudi organise la résistance, quand tout le monde trahit, politiques, journalistes, syndicalistes, simples ouvriers même…Les vivants et les morts. La dernière grande manif pour sauver l’usine dégénère, il y a mort d’homme. L’usine ferme définitivement et Rudi est emprisonné.
Pourquoi ne croit-on pas longtemps à cette « grande fresque sociale » ? A mon sens, principalement pour deux raisons. Une raison structurelle d'abord. Mordillat, qui se revendique héritier de Steinbeck et de Dos Passos, a construit son roman en une succession de courtes scènes, juxtaposées sans transitions. Il ne fait prendre en charge par le narrateur (extérieur à l’histoire et omniscient), que ce qu'on pourrait considérer comme des didascalies. L’essentiel de la diégèse passe donc par des dialogues entre une cinquantaine de personnages qui la commentent puisqu’elle n’est pas énoncée par le narrateur. Et pour ne pas laisser le lecteur en chemin, qui la sur-commentent. Ce qui produit un roman très bavard et sans point de vue, mais clos sur lui-même. La société française et les questions qui la préoccupent pénètrent peu dans les conversations qui sont toujours des conversations nécessaires à la suite de l’histoire. Pas de dialogues gratuits, pas de digressions...
L’autre raison est que Mordillat s’est trompé d’une génération. Son roman censé se dérouler dans les années 2000 est en réalité interprété par les acteurs du conflit Lip en 1973. Rien ne sonne actuel dans sa peinture du monde ouvrier. Nous nous trouvons, par exemple, dans la seule ville de France où les jeunes gens de vingt ans ignorent l’usage du courrier électronique et du sms. La « famille Le Quesnoy » du roman était concevable en 1970, elle est invraisemblable aujourd’hui. Quelle famille bourgeoise chasserait sa fille de seize ans enceinte ? Peu de ce qui fait la vie actuelle, trouve écho dans les pages de Mordillat en dehors du mécanisme financier qui implique la fermeture de la Kos.
Et puis de grosses incohérences gênent le lecteur. La femme du médecin, dont la psychose n’existe que pour aboutir au cliché d’une femme nue traversant la manifestation. L’arrestation et la condamnation de Rudi (à trois de prison !) pour la mort d’un CRS, alors que le véritable responsable du geste est allé se dénoncer à la gendarmerie.
Finalement, ce pavé est décevant. Il se lit sans ennui, mais est si démonstratif... D’un côté les vivants, qui ont raison, de l’autre les morts, qui ont tort. « On a raison de se révolter » criaient les maos au début des années 1970. Mordillat ne dit pas autre chose. C’est un peu court.