18 octobre 2007

Patrick Modiano – Dans le café de la jeunesse perdue

« A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. »
Guy Debord


Quatre narrateurs successifs dressent un portrait de Louki.
Un jeune étudiant de l’Ecole des mines et qui ne demande qu’à ne l’être plus se souvient d’elle – apparition mystérieuse – dans un café du quartier de l’Odéon, le Condé. Dans ce café d’étudiants, travaillés par les idées des situationnistes, se croisent « gens de toutes sortes » qui « n’égalent pas leur destins ». Louki fascine ; elle donne l’impression de ne pas avoir de passé.
Pierre Caisley, détective, ancien des RG, qui se rêve éditeur d'art accepte de mener une enquête à la demande de Jean-Pierre Choureau, le mari de Louki, qui s’appelle dans la vraie vie Jacqueline Delanque. Elle a disparu depuis plusieurs mois. Le détective suit sa trace dans différents quartiers de Paris.
Louki, ensuite, prend la parole. Elle évoque son adolescence fugueuse, son amitié avec Jeannette Gaul, dite Tête-de-Mort avec qui elle découvre les fallacieux plaisirs de la neige. Elle parle de sa mère employée au Moulin-Rouge, de son mariage, de son ennui, du vide de sa vie.
Enfin, Roland, apprenti écrivain, amateur d’ésotérisme, comme Louki, raconte sa relation amoureuse avec Louki après qu’elle a quitté son mari. Il croit tenir quelque chose qui lui file entre les doigts jusqu’à ce qu’il apprenne un jour au Condé que Louki s’est défenestrée d’une chambre d’hôtel qu’elle occupait avec Jeannette Gaul. C’est Pierre Caisley qui lui raconte les circonstances de sa mort en sortant de Broussais où il l’a rencontré.

La chronologie des quatre récits est confuse, et on reste après une première lecture dans l’indécision. Le mouvement général du livre est celui d’une focalisation. On s’approche du mystère de Louki en partant de très loin. Et pour tout dire, les deux premiers récits sont peu convaincants ; ils sont chargés de donner au livre la touche Modiano. La seconde grosse moitié du roman est nettement plus prenante. Le récit de Louki, puis celui de Roland peignent un drame qui n’est plus seulement de ceux qu’on observe de loin en entomologiste. La vacuité de l’existence de Louki est terrible ; elle est résumée par cette image où l’on la voit descendre de Montmartre après avoir quitter son amie Tête-de-Mort. « Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. Mais la vie reprenais toujours le dessus. Quand j’ai atteint l’allée des Brouillards, j’étais sûre que quelqu’un m’avait donné un rendez-vous par ici et que ce serait pour moi un nouveau départ. » Mais il n’y a pas de nouveau départ pour les filles perdues chez Modiano. Le château des Brouillards est la figure tutélaire de Louki. Songeries et illusions…
Je parlais de touche Modiano, dans ce roman, elle est sur-affichée par un personnage que l’on croise à plusieurs reprises, au Condé, au Canter à Pigalle, un des rares à faire le lien entre rive gauche et rive droite. Il s’agit d’un écrivain, présenté sous le nom de Maurice Raphaël, qu’on aperçoit en compagnie d’Arthur Adamov. Maurice Raphaël est plus connu sous le pseudonyme d’Ange Bastiani, et je renvoie à un article de Pierre Favre dans Le Matricule des Anges, numéro 19 de mars-avril 1997 pour retracer le pedigree de cet individu :
« De sa véritable identité, Victor Marie Lepage ou Victor Maurice Lepage, né à Toulon ou à Brest, selon les époques et les écrits, l'écrivain signa encore Ralph Bertis, Vic Vorlier, Luigi da Costa et, récidivant dans ce choix, Ange, Ange Gabrielli. "Lepage dit Bastiani, lit-on dans l'article, multiplia les pseudonymes pour cacher son passé odieux." Ce passé était précisément celui d'un homme de la “Carlingue” lié aux sinistres caves du 93 de la rue Lauriston "où il torturait, au service de l'occupant, avec les braqueurs, faussaires bordeliers, bookmakers et tueurs à la lame facile qui constituaient la bande Bony-Lafont".
[…]
L'historien américain Christopher R. Browning a retracé (Des hommes ordinaires, Belles Lettres 1994) le parcours de ces "hommes ordinaires" qui acceptèrent de former le 101e bataillon de réserve de la police nazie appelé à abattre à bout portant 1 500 femmes, enfants et vieillards. Ces hommes avaient été, dit l'auteur, "recrutés dans le gris". Ils étaient souvent pères de famille, issus de couches modestes. Je ne sais toujours pas d'où venait cet autre homme gris, ordinaire, cette hydre à plusieurs têtes, ce démon dit Ange ou Raphaël. J'ignore dans quelles circonstances est né ce type de Lacombe Lucien qui, des bureaux du Commissariat aux Questions Juives, gagna les sinistres caves de la rue Lauriston et s'associa à la besogne de l'ex-premier policier de France (Bony, selon la presse des années 30) et du plus vulgaire des membres de la pègre (Lafont). Si je sais aujourd'hui que le futur antérieur du Bréviaire du crime, manuel pour supprimer son prochain, a commencé par torturer, par mettre à mort, au nom de l'occupant hitlérien et parfois pour son propre compte, je me demanderai toujours comment un tel individu aurait-il pu apparaître autrement qu'il n'apparût : en homme ordinaire ! »

Dix ans avant Dans le café de la jeunesse perdue, Favre avait déjà fait le rapprochement entre cet écrivain et un personnage de Modiano.
Toujours les mêmes histoires, diront certains. C’est précisément ce qu’on aime chez Modiano.

23 juin 2007

Patrick Modiano – Une aventure de Choura

En 1986 et 1987, Patrick Modiano, épaulé par l’illustratrice qui le connaît le mieux, Dominique Zehrfuss, publiait chez Gallimard deux albums pour enfants : Une aventure de Choura et Une fiancée pour Choura. Ce sont des albums paradoxaux comme l’album de Marguerite Duras évoqué déjà ici. Patrick Modiano n’eût-il été Patrick Modiano, aucun éditeur sensé n’aurait édité ces deux livres. Non qu’ils fussent mauvais ou simplement sans intérêt, mais ils ne s’adressent assurément pas à qui ils semblent être destinés.
medium_choura1.jpegChoura est un labrador aux yeux bleus, avec des grains de beauté sur le visage. Il vit chez M. et Mme Vervekken, ses maîtres, à Massy-Palaiseau. Ce sont de bons bourgeois, modernes (à la Jacques Tati). Chez eux, il écoute l’adagio d’Albinoni (sans se demander, comme un récent ministre désarmé, qui en est le compositeur), et lit Le Mouron rouge. Subjugué par ce livre, il écrit à la baronne Orczy pour lui dire son admiration ; en retour elle l’invite à Monte-Carlo, où elle réside, pour en faire son secrétaire particulier. Ses nouvelles fonctions consistent pour l’essentiel à lézarder dans la piscine, à faire du ski nautique et à danser lors de soirées pendant lesquelles la baronne et Porfirio Rubirosa papotent.
medium_choura2.jpeg
Dans le deuxième album, la baronne emmène son secrétaire particulier, Choura, aux sports d’hiver. A la patinoire, Choura fait la connaissance de Flor de Oro, une jeune chienne en vacances avec son maître. Les deux chiens se plaisent et le maître de Flor de Oro propose à la baronne de les fiancer. Il les embarque tous pour Santo-Rosario, l’île dont il est président. Choura se prend à rêver d’un jour lui succéder, pendant que la baronne écrit un nouveau roman d’aventures.
"Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree." écrit Modiano dans Un Pedigree. L’image vient de loin. Choura, le héros des ces deux aventures bien antérieures est un chien anthropomorphe. Il marche sur les pattes arrières, valse et s’initie au ski nautique. Il est allé à l’école, fréquente seul les cinémas, lit la baronne Orczy et apprend à taper à la machine. De là à l’imaginer substitut de l’auteur… Incontestablement la mythologie personnelle de Modiano affleure dans ces petits textes. Rubirosa qu’on a croisé aussi dans La place de l’étoile, Rue des boutiques obscures, et Quartier perdu est la figure centrale des deux récits. Dans le premier, il évoque les souvenirs de leur jeunesse avec la baronne (au mépris de toute vraisemblance, 44 ans les séparaient). Dans le second, la jolie fiancée de Choura se prénomme Flor de Oro, comme la fille du dictateur Trujillo, qu’épousa le séduisant Porfirio. Rubirosa précédé d’une réputation flatteuse (les maîtres d'hotel désigneraient de son nom les moulins à poivre king size) épousa ensuite Danielle Darrieux et on lui attribue des liaisons plus ou moins longues avec Eva Peron, Ava Gardner, Rita Hayworth, Kim Novak, Dolorès del Rio, Veronica Lake et Zsa Zsa Gabor. Une telle conjonction d’actrices de cinéma de l’âge d’or hollywoodien ne pouvait que fasciner Modiano, dont la mère elle-même connut une petite carrière cinématographique.
On voit que rien dans les thèmes ni dans les références ne destine Une aventure de Choura et Une fiancée pour Choura à de jeunes lecteurs. Néanmoins, ils demeurent, à les relire vingt ans plus tard, pleins de charme. Et si Dominique Zehrfuss n’égale pas Pierre Le Tan dans la fusion avec le texte, son travail (qui rappelle un peu celui de Régis Franc) convient tout à fait à l’atmosphère déréalisée des deux récits de Modiano.

10 juillet 2006

Patrick Modiano - Un pedigree

medium_t-pedigree.jpg
Un pedigree est un texte bref, cent vingt pages, environ, imprimées gros. Il est donné comme autobiographique par Patrick Modiano :

« J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence — ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. »

Il reprend en l’amplifiant un texte nommé Ephéméride, paru trois ans plus tôt, publié par le journal Le Monde, puis déjà remanié, au Mercure de France. Nul doute qu’il tient à cœur à son auteur.
Son projet annoncé est de raconter, le plus sobrement possible, sa vie jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans. Jusqu’au moment où il commence à écrire son premier livre, La place de l’Etoile. Le livre est sèchement factuel, la plupart du temps, mais comme toujours chez Modiano, des imprécisions subsistent, des questions sans réponses continuent à tarauder l’auteur. Jamais d’épanchement, juste des faits.
«A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. Je n'ai rien à confesser ni à élucider et je n'éprouve aucun goût pour les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l'intérêt. Et même, j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en avait aucun»

Evidemment, les parents de Patrick Modiano sont les protagonistes les plus importants d’Un pedigree :
«Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.»

Albert Modiano et Luisa Colpeyn. Un couple improbable, des personnages flous.
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif »

Sa mère :
«C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.»

« Jamais je n’ai pu me confier à elle ni lui demander une aide quelconque. Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et je lui pardonne. Tout cela est désormais si lointain… »

Son père, qui mourra plusieurs années après qu’ils avaient rompu tout contact :
« Il aurait été ravi que je lui parle de littérature, et moi je lui aurais posé des questions sur ses projets de haute finance et sur son passé mystérieux. Ainsi, dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous. »

Son petit frère Rudy, dont l’évocation de la mort est le seul moment poignant d’un livre distancié, Patrick Modiano n’en étant pas guéri un demi-siècle plus tard.
Si la constellation familiale, ces personnages s’éloignant les uns des autres les années passant, est au cœur du livre, les lieux où Patrick Modiano fut trimballé et souvent momentanément abandonné défilent aussi : 15 Quai Conti à Paris, Jouy-en-Josas, Annecy, Bordeaux, Megève, Monte-Carlo, Saint-Lô… et marquent l’auteur de leur empreinte.
Là où Simenon, dont il reprend en écho le titre — "précisé" par un article indéfini — proposait un épais roman matriciel, Patrick Modiano nous livre le squelette de son enfance et de son œuvre. A lire comme un rapport d’autopsie.

Mais pour qui a toujours apprécié Modiano, pour qui l’a beaucoup lu, qu’apporte Un pedigree ?
Nombre d’épisodes, de situations, de lieux, de personnages d’Un pedigree ont déjà été lus sous une autre forme dans les romans précédents de P.M, en particulier dans Accident nocturne (« L'état d'esprit du garçon, l'éther, et aussi, le nom des femmes: Jacqueline Beausergent. Hélène Lavachine. J'ai pris des noms qui avaient vraiment existé. Tous les noms propres, la figure de mon père, cette vision de cauchemar... Ce sont des choses que j'ai vécues. »), Les boulevards de ceinture (éléments de la vie du père pendant la guerre), Un cirque passe (gagne-pain du narrateur qui vend des livres), De si braves garçons (transposition des souvenirs de pension de Patrick Modiano), Dora Bruder (l’épisode du père faisant ramasser son fils par un panier à salade et déposant contre lui au commissariat), Fleurs de ruine (Le personnage de Pacheco est inspiré par Albert Modiano), Livret de famille (son père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère comme girl dans un music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple est entouré, son baptême, son adolescence… ), Memory Lane (la mère actrice, qui double des films avec un accent artificiel), Remise de peine (le narrateur et son petit frère sont laissés dans une maison de banlieue par leur mère, actrice partie en tournée), La ronde de nuit (héros travaillant à la fois pour la Gestapo et la Résistance, soupçon qui pèse sur son père), Villa triste (l’atmosphère d’Annecy dans les années 60)…
Il me semble que tout cela existe bien plus à travers la fiction, que le pouvoir d’évocation de Patrick Modiano est bien plus fort dans ses romans que dans ce récit pleinement autobiographique. Il en convient d’ailleurs lui-même à l’avance :
« Jérôme Garcin – Pourquoi éparpillez-vous dans vos romans, comme les pièces d’un puzzle, différents portraits de ce père plutôt que de lui consacrer un livre?
P. Modiano. – J’ai retracé son histoire dans des cahiers, et de manière très précise. Mais je ne pourrais pas en faire un roman, je veux dire que je ne pourrais pas transformer cela en littérature. Ça ressemblerait trop à un rapport de police. La scène du panier à salade passerait pour banale dans un livre de souvenirs, c’est la fiction qui lui donne son sens. Et puis si mon père est présent ici et là, c’est que je ne cesse de recoller des morceaux de réalité et que sans doute je n’arrive toujours pas à l’aborder de face, frontalement. Je tourne autour de lui. J’écris en rond. »
(Jérôme Garcin, Rencontre avec Patrick Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003)