Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 août 2006

En passant par la Lorraine

Article publié en 2002

La Lorraine a la réputation d’être rien moins qu’une région enchanteresse. Elle n’attire pas par ses paysages, uniment soumis à l’exploitation humaine, agricole ou industrielle. Seul, le département des Vosges échappe à la platitude et offre quelque pittoresque, c’est pourquoi il n’est presque pas lorrain, aux marches des marches de l’Est, à cheval entre la Lorraine et l’Alsace, liées au siècle dernier par un destin commun. Cette terre fut peu propice à l’inspiration littéraire. Pas de Giono, pas de Vialatte pour la chanter, tout juste peut-on convoquer au rang des souvenirs régionaux Barrès et la colline inspirée, Péguy et la Meuse endormeuse, bien peu lus aujourd’hui. Sa plus grande gloire littéraire, Verlaine n’a fait qu’y naître au hasard d’une garnison de son père. La Lorraine n’est pas absente pour autant parmi les paysages littéraires français, mais terre de passage, elle n’a pas donné naissance à une grande littérature régionaliste. Elle apparaît plutôt au détour d’un voyage, d’un séjour ou, plus souvent, d’une guerre — il faut dire qu’elle est fertile en champs de batailles et nécropoles militaires.
De la même manière, la Lorraine n’est pas parmi les régions les plus présentes parmi les paysages de la littérature de jeunesse. Elle ne fait pas partie des lieux de villégiature, les plus favorables aux recherches de trésors et aux aventures estivales ; son folklore est largement ignoré et ses monstres indigènes — Hans Trapp, Häckemann (l’homme au crochet, qui entraîne les enfants dans les rivières ou les étangs), le Graoully — ne dépassent guère une gentille petite notoriété locale ; ses deux grandes villes, Nancy et Metz, bien que chargées d’Histoire ont peu servi de décors à des romans historiques, pas plus que les romans noirs pour la jeunesse n’ont utilisé les nombreux décors de friches industrielles qui hantent le paysage depuis une vingtaine d’années.
Avant d’observer quelques représentations de la Lorraine contemporaine dans les livres de jeunesse, un petit retour sur ses figurations passées sera nécessaire, pour voir comment s’est constituée son image depuis le milieu du siècle dernier, en passant par les trois conflits qui opposèrent la France à son voisin al-lemand, et dont le sol lorrain fut le premier champ de bataille.

Le centre de la Lorraine littéraire du XIXe siècle est peut-être la petite ville de Phalsbourg. C’est d’abord la ville d’où Joseph Bertha, le conscrit de 1813, partit rejoindre la Grande Armée qui le conduira jusqu’à Waterloo. Dans toute l’œuvre d’Erckmann-Chatrian, dont les romans les plus populaires passeront des éditions Hetzel à la Bibliothèque verte et deviendront des classiques de la littérature de jeunesse, la ville de Phalsbourg, qui se dresse à portée de canon de l’Alsace, sous son nom ou sous un nom d’emprunt, fixera pour les Français une première image de la Lorraine. L’Histoire d’un conscrit de 1813 et Waterloo (1814), publiés en 1862 et 1864, dépeignent une petite cité qui malgré un mode de vie mi-français mi-germanique, affiche un patriotisme sans faille que Barrès exalte ainsi :

« Les livres d’Erckmann-Chatrian attestent, avec quelle unanime énergie, que les populations des cols des Vosges, gardiennes du seuil français, avaient fait leur choix entre les civilisations germaniques et françaises. »

C’est la geste impériale et son bellicisme, entretenus parallèlement par un autre biais, l’image populaire d’Épinal — une autre spécialité lorraine — qui vont constituer le premier soubassement de la représentation de la région dans l’imaginaire national.
C’est encore Phalsbourg qui apparaît dans l’incipit sans doute le plus lu de la fin du siècle dernier :
« Par un épais brouillard du mois de septembre deux enfants, deux frères, sortaient de la ville de Phalsbourg en Lorraine. Ils venaient de franchir la grande porte fortifiée qu’on appelle porte de France. »


medium_couverturesmall.jpg
Quand Julien et André quittent, comme Joseph Bertha la ville de Phalsbourg la situation géopolitique a changé. La guerre et la défaite sont passées. L’Alsace et la Moselle sont désormais allemandes. Le manuel de lectures suivies de Mme Fouillée (signé G. Bruno), Le Tour de la France de deux enfants : Devoir et Patrie, va suivre ces deux jeunes orphelins phalsbourgeois, qui partent à la recherche de leur oncle, resté en France, car ils ont besoin de sa signature pour pouvoir opter pour la nationalité française dans le délai d’un an accordé par les autorités allemandes. Ils ont chevillé à l’âme l’amour de la patrie et l’espoir du retour à la France des deux régions perdues. C’est la tradition guerrière de la Lorraine qui les entretient dans cette perspective, et Mme Gertrude, chez qui ils logent à Épinal au début de leur périple la leur rappelle :
« - Vous saurez d’abord, Julien, que, toutes les fois qu’il s’est agi de défendre la France, la Lorraine a fourni des hommes résolus et de grands capitaines. Vous vous rappelez que la Lorraine est placée sur la frontière française : nous sommes donc, nous autres Lorrains, comme l’avant-garde vigilante de la patrie, et nous n’avons pas manqué à notre rôle ; nous avons donné à la France de grands généraux pour la défendre. Nancy a vu naître Drouot […], Bar-le-Duc nous a donné Oudinot qui fut blessé trente-cinq fois dans les batailles, et Exelmans […]. Chevert de Verdun […] donna l’exemple d’une valeur inflexible. Et votre ville de Phalbourg, petit Julien, elle a vu naître le maréchal Mouton […]
Mais si les hommes en Lorraine, se sont illustré à défendre la patrie, sachez qu’une femme de la Lorraine, une jeune fille du peuple, Jeanne Darc, s’est rendue encore plus célèbre. »


Au-dessus des généraux d’Empire se profile la figure mythique de celle qui n’est pas encore sainte mais qui le deviendra à la faveur de ce retour dans l’imagerie officielle (elle sera béatifiée en 1909 et canonisée en 1920), et qui est l’incarnation idéale de la résistance des Lorrains à l’occupation étrangère. Elle va devenir le symbole de la Revanche qui est présente dans tous les esprits — N’en parler jamais, y penser toujours. Une image en est particulièrement frappante : la première de l’album hagiographique de Maurice Boutet de Monvel, qui présente Jeanne, à la tête d’un rang de fantassins, pantalons garance et capotes bleu horizon, sous un drapeau tricolore qui porte inscrit le nom de Valmy, conduisant les troupes prêtes à venger les débris agonisants de l’armée de 1870.
Après la défaite de 1870 et jusqu’en 1918, les deux provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine sont le point aveugle d’une grande partie de la production de livres pour la jeunesse. Ainsi, Job (Jacques Onfroy de Bréville, né à Bar-le-Duc), s’attachera-t-il à illustrer les gloires militaires nationales dans la Collection d’albums historiques des éditions Boivin ; ainsi, Hansi (Jean-Jacques Waltz) né à Colmar contribuera-t-il par ses caricatures de l’occupant à populariser les thèmes de la Revanche, préparant la génération montante à l’idée de l’inexorable conflit qui se profile. Le livre de jeunesse devient le pendant idéologique des bataillons scolaires qui militarisent l’enfance.

Pendant la Grande Guerre, le patriotisme revanchard des livres pour la jeunesse va évidemment se trouver décuplé. L’enfance est mobilisée. Il faut reprendre l’Alsace et la Lorraine. Tous les secteurs de la littérature de jeunesse contribuent à l’effort de guerre. L’imagerie populaire, qui vit ses dernières heures de gloire, propose chez Pellerin à Épinal une série de planches à découper intitulée Graines de poilus, la presse populaire pour la jeunesse des frères Offenstadt envoie les Pieds nickelés défier le Kaiser tandis que la presse bourgeoise mobilise dans la Semaine de Suzette la brave Bécassine. On met en avant les enfants héroïques, et les figures de Bara et de Viala redeviennent des héros de premier plan. Jusqu’aux animaux, qui prennent le parti de la France : C’est un oiseau qui vient de France : Histoire d’un petit coq français chez les boches ou Comment j’ai défendu Verdun dans les Mémoires d’un rat racontés aux enfants . Après la victoire, un grand cocorico envahit les livres pour enfants. Les poilus, réels ou d’occasion, racontent dans d’innombrables livres la guerre aux enfants. Le patriotisme exultant est à son comble. Mais la réintégration en 1918 au sein de la communauté nationale a fait disparaître la Lorraine des préoccupations des auteurs de livres pour enfants.

En 1919, Victor Demange fonde à Metz un quotidien en langue allemande, dont l’édition française en 1936 prendra le nom de Républicain lorrain. Dès 1933, un instituteur-imagier, Jean Morette va collaborer à ce quotidien régional qui deviendra hégémonique en Moselle après la Seconde guerre mondiale. Ancien élève de Victor Prouvé à l’École des Beaux-arts de Nancy et de Joseph Cressot à l’École normale de Metz, dont il illustrera en 1952 Le Pain au lièvre, petit classique de la littérature régionaliste, dont de nombreux extraits servirent de dictées dans les écoles primaires, Jean Morette s’adresse prioritairement aux enfants. D’abord dans des manuels scolaires, puis dans le quotidien et enfin dans des albums publiés à Metz, il façonne une image qu’il veut intemporelle de la région. De Mado, jeune Lorraine en 1937 à Clément le petit Lorrain en 1985, ses illustrations vont s’attacher à fixer le type idéal de l’enfant lorrain tout droit issu du siècle dernier, petit campagnard en galoches qui se partage entre l’école et les travaux des champs. Il dresse le tableau idyllique d’une société rurale dont il perpétue les valeurs :
« Qui dira le travail de la mère qui cuisait son pain, filait son chanvre, coulait sa lessive, allait aux champs, nourrissait bêtes et gens, allaitant ses enfants et en faisant des hommes ?
Qui dira le labeur obstiné du père, levé avant le jour, trimant sans jamais perdre un instant du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, grave, réfléchi, croyant en Dieu, en la valeur de la morale et en l’amour du pays ? »


Il se penche aussi sur la ville, revisitant l’histoire locale, ses grandes heures et ses monuments. La déclaration liminaire d’un de ses albums retrace bien l’esprit qui l’anime :
« J’aime Metz comme on aime une Dame. Nos pères l’ont aimée de la même façon. Ils avaient sommé son blason d’une tendre pucelle, jeunette et toute menue. […] J’aime aussi son nom : une unique syllabe qui naît de quatre lettres :
M capitale solide, bien plantée sur ses deux pieds
E sans accent, timide, qui s’appuie sur un
T effilé comme le fer d’une pertuisane
Z qui va et vient comme un nerveux paraphe et zigzaguant comme l’éclair. »

Ainsi , l’Histoire n’est pas réellement effacée, elle est édifiante, le passé est un modèle que l’on doit imiter. Les traditions, les épisodes glorieux de l’histoire militaire, les grands hommes sont l’objet d’albums illustrés par Jean Morette. Il y exalte les valeurs idéologiques prégnantes de la IIIe République, les valeurs religieuses du catholicisme du début du siècle et continue à cultiver le souvenir de l’Annexion et de la préparation de la Revanche. Dans la préface à Clément le petit Lorrain (1985), récit situé en 1871 avec un épilogue placé en 1918, l’Inspecteur départemental de l’Éducation nationale Michel Crané écrit :
« Il nous présente une série de tableaux empreints de sérénité, dans lesquels les valeurs ancestrales étaient cultivées, les traditions respectées, aussi bien dans le travail quotidien que dans la fête. Nous retrouvons, tout au fil des pages, une joie de vivre, un art de vivre. »


On voit bien que le refuge dans le passé n’est pas innocent, et qu’il a fonction de transmission de certaines valeurs. Les tableaux présentés dans ce livre entretiennent, comme le dit Monsieur l’Inspecteur le culte du passé. À leur façon.
L’œuvre de Jean Morette, qui est resté toute sa vie instituteur dans un village situé à quelques kilomètres de Metz, a trouvé un précieux relais dans l’enseignement primaire — il a illustré pendant des décennies des concours scolaires dans les pages du Républicain lorrain et a été utilisé par les instituteurs comme support pour leurs cours d’Histoire. Pour comprendre son succès auprès des enseignants, il faut rappeler que l’école en Alsace-Moselle est concordataire, et que les Écoles normales dispensaient des cours de religion, ce qui a produit des générations d’instituteurs à la laïcité tiède et au goût prononcé du juste milieu, qui ne pouvait qu’être séduits par l’apologie d’une ruralité traditionnelle idéale, fallacieusement exempte de conflits et d’injustices.
Cette entreprise d’imagerie, qui s’étend sur un demi-siècle, soutenue par les moyens importants d’un quotidien régional, va avoir pendant toute cette période le monopole de la représentation de la Lorraine à l’usage des enfants lorrains. Alors que dans le reste du pays la région a essentiellement une image liée à ses industries lourdes, dans les pages du Républicain lorrain, recueillies en albums, Jean Morette illustre et exemplifie la vie agricole, les contes et légendes régionaux, la vie dans les villages, le couarail, La Lorraine de dans le temps en somme. Il faut attendre 1977 et 1985 pour que Jean Morette présente dans deux volumes des images de la Lorraine industrielle avec La Lorraine du charbon et La Lorraine du fer, c'est-à-dire précisément le moment où les mines ferment et où les hauts-fourneaux s’éteignent. Comme s’il ne pouvait donner une représentation de la Lorraine qu’avec un décalage dans le temps, comme s’il fallait à tout prix éviter par avance tout sujet à résonance sociale.

L’image d’une Lorraine immuable, initiée par Jean Morette, a été reprise depuis une dizaine d’année par de jeunes auteurs régionaux publiés par les éditions Serpenoise (filiale du Républicain lorrain). Si le graphisme de ces livres a été mis au goût du jour, la vision de la Lorraine proposée aux enfants n’a pas pour autant évolué. C’est ainsi que Hélène Boulmant-Pierre dans Mirabelle raconte avec un entrain contraint et force mignardises les sorties pédagogiques d’une classe de cours moyen à Metz : on en découvre, dans un charmant babil, les principaux monuments et institutions, la cathédrale, le musée, la bibliothèque, le théâtre… André Faber, alors infographiste au Républicain lorrain a donné une version plus branchée de ce périple touristique et culturel dans Le Voyage de Souris bleue à Metz . Tandis que les éditions du Chat noir et les éditions du Bastberg de création plus récente cantonnent essentiellement leur production régionale dans l’illustration de légendes locales avec des albums comme Martin et le Graoully, L’Histoire de Saint Nicolas et du père Fouettard ou La légende de Saint Nicolas.
On peut légitimement s’interroger sur la permanence de cette production régionaliste et sur les fonctions de ces livres pour la jeunesse, qui promeuvent le passé idéalisé et déréalisé d’une Lorraine intemporelle. Sans doute chaque région produit-elle de semblables livres qui à mi-chemin entre le chromo et le dépliant touristique, sont offerts à des enfants qui n’en peuvent mais, par les grands-parents et les vieilles tantes de Bar-le-Duc. Mais ces livres, qui semblent sans importance, remplissent aussi une fonction sociale. C’est n’est pas un hasard si un grand quotidien régional, soutien sans faille des hommes politiques démocrates-chrétiens qui ont longtemps dominé la région trouve intérêt à entretenir cette représentation passéiste de la Lorraine. Le social en est évacué, la culture ouvrière en est ignorée, et les trois-quarts de la population lorraine en sont absents. L’univers de ces fictions et des ces docu-fictions, malgré quelques effets de réel (apparition de monuments connus, de paysages archétypiques…), est totalement déconnecté de la vie sociale des lecteurs. Et, il faut bien le dire, de par la piètre qualité des auteurs, est la plupart du temps inapte à toucher à l’affectif ou à l’imaginaire. Ce qui rend la fonction anesthésique de ces petits livres patente. L’intérêt de donner à plusieurs générations d’enfants pour toute image de la Lorraine une image archaïque ressort sans doute dans les périodes de crise sociale. Le déni d’existence fut ainsi une des stratégies d’évitement de la radicalisation, mises en place par les élites locales au moment des crises dans les charbonnages et la sidérurgie.

Bien sûr, toute la production littéraire pour la jeunesse qui évoque la Lorraine n’encourt pas les mêmes reproches. Ça et là, quelques titres isolés restituent avec honnêteté certains moments de l’histoire lorraine. On peut citer, par exemple, Une image de Lou de Nicole Schneegans , biographie de Lou Albert-Lasard, peintre née à Metz en 1885, dont l’enfance et l’adolescence messine, pendant la période de l’Annexion et la vie à cheval sur deux pays dévoile des aspects peu connus de la vie quotidienne de la haute bourgeoisie lorraine germanophile. De façon plus fugitive, dans La Nourriture des anges de Muriel Carminati le héros, peintre lorrain qui travaille à Venise, chez qui on peut reconnaître certains traits de Claude Gellée dit le Lorrain et de Nicolas Poussin, transporte sous le soleil italien des images de sa région natale et de la misère des classes paysannes dont il est issu.
Une autre posture, une autre vision du passé, qui fait appel à une mémoire sociale, tente timidement depuis quelques années de se faire jour. Des auteurs lorrains, nés après-guerre, ont entrepris sous diverses formes autobiographiques de restituer une part de la mémoire régionale jusqu’ici refoulée ou forcluse.
Christian Schott dans Le Chemin de la révolte , publié par les éditions Syros dans la collection Les uns les autres, en 1994, donne un récit autobiographique découpé en courts chapitres. Il retrace l’enfance lorraine de Thierry Becker dans les années 1960 et 1970, de la cité ouvrière natale à la maison villageoise à retaper, rêve de ses parents, enfin touché du doigt. Une enfance ouvrière ordinaire à la campagne marquée par l’amitié avec Robert, un fils de paysan, expert en bagarres, pêche aux grenouilles et maraudages. Parallèlement, bon élève, Daniel fréquente le collège, puis le lycée à Thionville où le surprend mai 68 dont il partage la révolte. Et puis, c’est un petit casse minable pendant lequel Robert, est blessé par un propriétaire armé, ce qui entraîne la rupture de Thierry avec le lycée et ses débuts dans le monde du travail. Enfin, trois ans plus tard, en 1976, lors de la grande manifestation qui rassembla à Metz mineurs, sidérurgistes, et tous ceux qui s’opposaient à la casse de l’appareil industriel régional, le héros retrouve Robert, l’homme des bois et des champs, qui ne s’était jamais intéressé à la politique et aux théories révolutionnaires que s’évertuait à lui expliquer le lycéen. Ce récit, qui peut paraître jdanovien, a toutefois le mérite de mettre en scène des personnages ordinaires et un milieu, celui où s’entrecroisaient culture ouvrière et culture paysanne, qui formait le substrat sociologique d’une part importante de la population.

L’œuvre de Baru, qui s’adresse à la fois aux adolescents et aux adultes, est sans doute l’entreprise littéraire la plus importante de ces vingt-cinq dernières années concernant la Lorraine et son image. Hervé Barulea, d’ascendance italienne comme une partie importante de la population du Pays-Haut en Meurthe-et-Moselle redonne dans ses bandes dessinées à voir un monde disparu, lui aussi, mais radicalement différent de celui de Jean Morette. Ses premiers albums, la trilogie Quéquette blues, La Piscine de Micheville et les deux albums parus chez Futuropolis La Communion du Mino et Vive la classe ! nous introduisent dans les cités ouvrières plantées à la campagne, loin de tout, mais près des mines et des usines qui ont été longtemps la source de la prospérité économique régionale. Quéquette blues et La Piscine de Micheville en s’attachant à la vie d’un groupe de grands adolescents et jeunes adultes — ils ont entre seize et vingt ans — dans le mitan des années 1960, décrit la fin des modèles régis par la religion et la tradition et l’émergence difficile à vivre d’une nouvelle société qui se cherche. Le biais du regard sur la sexualité, choisi par l’auteur permet d’observer particulièrement bien la mutation des valeurs qui touche les milieux ouvriers. Les enfants du baby-boom seront la première génération à ne pas reproduire fidèlement les modes de vie de leurs parents. Vive la Classe !, album quasi ethnologique en observant les derniers conscrits qui se soumettent dans une cité ouvrière, bon gré mal gré, au rituel traditionnel du défilé de la classe, se place aussi dans la perspective d’un tableau de l’évolution de la culture ouvrière encore emprunte dans les années 1960 des valeurs de la société paysanne. De même, La Communion du Mino, porte aussi un regard ethnologique sur la place de plus en plus congrue réservée à la religion et à ses rites, même dans les familles italiennes. Du catholicisme qui cimentait aussi bien la vie des paysans lorrains que celle des ouvriers italiens et polonais vivant dans le Pays-Haut, Baru montre que ne subsistent que des rites sociaux vides de sens religieux, mais riches encore de fraternité.
medium_baru_anneesspoutnik.jpg


Un autre aspect important du travail de Baru est qu’il montre le poids de l’immigration dans la population lorraine et le travail d’intégration qui s’accomplit dans les années 1960. Les Italiens et les Polonais arrivés avant-guerre sont en voie d’assimilation, les Algériens et les Marocains arrivés après-guerre ont plus de difficultés, mais dans les groupes de jeunes présentés par Baru les questions ethniques ne se posent pas encore. Les albums ultérieurs de Baru, dont l’intrigue se situe dans une période plus proche de nous, comme L’Autoroute du soleil, montreront les déchirements introduits dans les cités ouvrières par la crise économique attisée par les discours haineux de l’extrême-droite. Mais jusqu’à 1973 prévaut une solidarité de classe qui prend le pas sur les conflits individuels (d’ordre amoureux et sexuel essentiellement) qui ne manquent pas d’opposer les héros de Baru.
La volonté de Baru est claire de renouer avec une culture ouvrière, très forte en Lorraine, et de la faire avec des armes spécifiques, les seules que lui laisse la culture bourgeoise :
« J’ai essayé de rendre à la mémoire de mes lecteurs des tranches de vie, pas la mienne seulement et le gars qui s’appelle Baru, qui dit je, […] c’est un petit peu un archétype, de même que tous ses copains sont des archétypes […]. Je voulais vraiment parler à tous les gens du Pays-Haut et sincèrement je crois que je ne me suis pas planté. […] C’est pour ça que je pense que mon travail n’est pas autobiographique, mais plutôt que c’est la biographie d’une classe sociale.
Il fallait que je trouve un vecteur et ça ne pouvait pas être la littérature parce que pour moi, elle était dans le même sac que les tenants du pouvoir culturel. Il fallait que je trouve quelque chose qui me permette de dire que j’étais fier de mes origines mais d’une manière qui ne soit pas du côté du manche […]. La bande dessinée était mal vue par la culture dominante et je l’ai choisie parce que c’était un sous-produit de la culture et que c’était en concordance avec ma propre situation dans le champ de la culture. »
(1)

Tout le travail de Baru dans ses premiers albums est marqué du sceau de la nostalgie. Au moment où il commence à publier, la Lorraine vient de connaître une crise industrielle qui a entraîné la disparition des modes de vie et même des populations qui étaient assujetties à la production industrielle lourde. Ce n’est évidemment pas l’exploitation et la domination des ouvriers que regrette Baru, mais la culture qui s’était constituée dans les marges d’un temps presque entièrement dévolu au labeur. Mais surtout il éprouve de la nostalgie pour les quelques années (1963-1973), précisément celle de sa jeunesse, où ont coexisté les valeurs traditionnelles et la liberté, ou l’aspiration à la liberté qui marquent dans tout le monde occidental la décennie.

Plus jeune, venue d’un autre horizon social, Sophie Chérer écrit aussi sur le mode nostalgique. Deux de ses premiers romans pour la jeunesse Quand je pense à la Résistance et Ambassadeur de Sparte à Byzance relatent deux moments clés de l’adolescence de Marianne : le premier se situe alors qu’elle est élève de 4e dans un collège de Boulay-Moselle, le second pendant sa première année d’études supérieures à Paris. Ils sont tous deux qualifiés d’autobiographiques par l’auteur, malgré — pour le premier des deux — quelques incohérences chronologiques attribuées par l’auteur à son inexpérience qui la fit vouloir situer son récit dans le présent de son écriture. Quand je pense à la Résistance ne pouvait se passer qu’en Moselle. Dans les années 1970 encore, la remise des prix du Concours national de la Résistance donnait lieu à une cérémonie départementale qui réunissait les principaux généraux et officiers de la région. Le Gaullisme triomphant et le culte de la Résistance entretenu par la classe politique locale dans une région à forte tradition militaire avaient donné à ce moment une solennité dont le Républicain lorrain se faisait l’écho. Marianne, l’héroïne a treize ans et est hantée par la Résistance, dont elle a beaucoup entendu parler dans sa famille qui y a participé. Elle va gagner le premier prix du concours en trichant, et va en éprouver un sentiment de culpabilité qui est sans doute le sujet principal du livre. À travers cette mise en scène d’un sentiment somme toute banal, c’est un tableau de l’atmosphère socio-politique de la Lorraine du début des années 1970 que dresse Sophie Chérer, mais, à la différence du regard du héros de Baru, celui de la jeune Marianne provient du côté de la majorité silencieuse, ses parents étant probablement parmi les électeurs de la chambre gaulliste unanime élue en 1968.

Dans le second roman, Ambassadeur de Sparte à Byzance, la même héroïne, quelques années plus tard, toujours mue par le même goût de la justice et sous l’influence de Gilbert Cesbron entame des études de droit afin de devenir juge pour enfants. Sa première année de droit va être marquée par la personne d’un jeune juge atypique du Tribunal d’instance d’Hayange, Jacques Bidalou qu’elle va rencontrer et pour lequel elle va commencer à militer quand il aura ses premiers accrochages avec la hiérarchie judiciaire. Il faut rappeler que le juge Bidalou, disant le droit dans des arrêts qui maniaient les idiotismes juridiques avec ironie, n’hésita pas à mettre en cause la responsabilité du premier ministre dans un procès opposant un propriétaire à un locataire au chômage. Après la révocation du juge Bidalou, Marianne abandonne ses études de droit pour le journalisme qui lui paraît plus apte à rendre compte du réel.
Si le contexte social est le même que celui décrit par Baru ou par Christian Schott, l’approche en est radicalement différente. Le regard de l’héroïne de Sophie Chérer est celui d’une fille de la bourgeoisie, sensible aux injustices et voulant les réformer par la voie institutionnelle. Si divergentes que soit les positions des auteurs, quelque chose la vraie vie de la région passe dans les livres de Schott, Baru ou Chérer. Mais quelque chose de la vie d’il y a vingt ou trente ans, quelque chose de magnifié par le souvenir, embué du halo de la nostalgie.

Des pans entiers de la réalité sociale actuelle de la Lorraine comme la culture transfrontalière, les reconversions industrielles ou les paysages de friches laissés à l’abandon depuis vingt ans n’ont jamais été évoqués dans la production littéraire pour la jeunesse. Il y a là un espace d’expression laissé inoccupé, incongrûment, que pourraient investir des auteurs plus intéressés au réel qu’aux légendes ou aux idées reçues.
La question que pose, à travers l’exemple de la Lorraine, la littérature de jeunesse régionaliste pourrait être celle-ci : est-il possible aujourd’hui de représenter littérairement une région sans verser d’un côté dans le cliché ou de l’autre dans la nostalgie ?

1) Propos recueillis en 1993.