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19 mai 2006

Anciennes impressions d'Afrique

S'il fallait trouver le dernier héritier des grands romanciers de l'aventure tropicale, Kipling, Rider Haggard, Burroughs, Conrad... il faudrait s'arrêter à un écrivain, qui n'écrivit que pour la jeunesse, parvint au faîte des honneurs, et est pratiquement tombé dans l'oubli depuis sa mort, voici quarante ans. Car il faut bien le constater, on ne lit presque plus René Guillot, lui qui était si présent dans les collections pour la jeunesse dans les années soixante. De son œuvre protéiforme, le versant africain, celui qui lui importait le plus, offre une part de rêve et une richesse telles qu'elles nous incitent à nous y replonger.

Le blanc Marlow, personnage de plusieurs romans de René Guillot, a recréé au cœur des ténèbres un monde où règne l'harmonie au sein de la forêt africaine. Hommes blancs, hommes noirs et bêtes vivent et se comprennent dans cette enclave régie par un animisme primordial.

«On s'arrête dans un grand parc, en face d'une soukala pareille à celle des Lobis.
C'est la demeure de Marlow.
L'endroit se nomme Larouna.
Le ruisseau Bambassou coule à travers le parc où poussent des herbes fines comme sur la Comoé et qui sont parfumées.
Sama s'éveille quand on le dépose sur le sol. Le blanc défait ses liens. Il l'aide à se mettre debout.
-Allons, Sama..., n'aie pas peur.
Sama vacille sur ses jambes qui ne le porte plus. Il est épuisé par cette randonnée. Il crève de soif !
Vite, vite ! crie le blanc Marlow. Allons, qu'on apporte le lait du seigneur Sama !»
(Sama, prince des éléphants)

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Marlow, c'est Nemo.
Le proscrit vernien a trouvé son île au cœur de l'Afrique. Une Afrique moins idéelle que celle de Raymond Roussel, mais une Afrique mythifiée, qui au moment même de la décolonisation se donne pour éternelle. La soukala de Marlow ne vit pas en 1950, comme semblent l'indiquer quelques éléments matériels, elle est intemporelle, les mythes y sont toujours à l'action, qui règlent les conduites.

«La viande est mûre... Les petits nains se cachent déjà sous les marmites.
[…]
Près de chaque foyer, voici ce que les nains entendent :
- Le Vieux est plein de graisse... Le père a un ventre plein de tripes. Le père de la viande a plus de cent femmes... Tout un troupeau de femmes !»
(Marouana du Bambassou)

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Marlow, qui a fui le monde occidental, n'est pas un simple colon, il est l'âme de l'Afrique, comme Tarzan est l'âme de la Jungle. Comme Tarzan, il communique avec les animaux, faisant de sa soukala, une véritable arche de Noé. Tous les animaux, près de lui vivent en bonne intelligence. Ce qui ne l'empêche pas d’être le meilleur chasseur de la région. Mais en un lieu où l'éthique cynégétique est l'aune des comportements humains, il est le chasseur le plus noble, se refusant à piéger les animaux, se mesurant d'égal à égal avec ses proies, parce qu'ils se comprennent intimement.
Car l’Afrique de René Guillot, n'est pas un continent idyllique, c'est un endroit où la peur, le sang et la mort ont leur place, qui souvent est la première.

«C'est la forêt qui tourmente... murmura Bruce. La peur est partout sous le bois. On la chasse, on l'arrête en battant les tam-tams, en allumant les feux de brousse. Mais ici, c'est la forêt qui mange le feu ! Les sorciers ont tout essayé. Ils savent bien leur métier de sorciers et, leur brousse, ils la connaissent. Ils savent que la peur, la plus sauvage des peurs, cela s'apprivoise, comme une bête. Ils ont essayé. Ils n'ont pas réussi. Ecoutez-les, mais écoutez-les donc se saouler de bruits et de chants ... » (Marouana du Bambassou)


Les sorciers, les féticheurs, les croyances des Africains sont montrés sans ironie, avec distance, mais sans condescendance. Les Africains ne sont pas ici de grands enfants, mais des hommes qui vivaient là avant l'arrivée des blancs, et dont on doit respecter la civilisation.
René Guillot, longtemps professeur à Dakar, aimait l'Afrique et ses habitants, et si rien n'indique qu'il pressentait la chute des Empires coloniaux, tout montre qu'il n'en appréciait pas certains aspects. Si son œuvre nous semble, à bien des égards, datée, (bien moins que celle de la comtesse de Ségur, ce qui ne paraît pas gêner ses jeunes lecteurs d'aujourd'hui), il ne verse jamais ni dans l'épopée coloniale, genre qui fit florès jusqu'en 1960 dans la littérature pour la jeunesse, ni à l'inverse, dans l'humanisme gluant qui s'empara des bonnes âmes pédagogues lorsque leur apparut le caractère génocidaire du fait colonial. Son propos est ailleurs, il est dans le plaisir de conter un monde autre, dont l'altérité même sera exemplaire.
Car, plus que Marlow, plus que les Lobis, les Gourous, les Bambarras, les héros de René Guillot sont des enfants et des animaux. Son univers rejoint là, à un continent de distance, celui du Kipling du Livre de la jungle.
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«Il était fier, presque hautain, comme les guerriers de cette terre du Lobi où les hommes sont libres. Mais en même temps Yago avait, en face de ces blancs, ces étrangers qu'il venait attendre pour les conduire à son maître, cette timidité des enfants noirs de la brousse. Cela se voyait dans son regard. Je marchais à côté de lui. J'aurais voulu lui parler. Je n'osais pas. Et lui, jetait parfois de mon côté un regard à la dérobée. Un regard craintif, un peu effarouché, comme celui que Baou la panthère fauve, et les bêtes sauvages vivant à Kotokro, dans la maison du blanc Marlow, donnaient timidement au maître de la brousse.» (Tam-tam de Kotokro)



La symbiose entre l'enfant et l'animal (Fonabio et le lion Naba, Yann et la lionne Saada, Oulé et la lionne Sirga ... ), voilà le thème auquel René Guillot revient toujours dans ses romans africains. Car pour lui les enfants et les bêtes parlent la même langue, réagissent de la même manière instinctive, sont complices, en marge du monde des adultes (Marlow excepté, qui comprend à l'égal bêtes et enfants). L'exemplarité que recherche Guillot, pédagogue, est dans la peinture de cette société exempte de mensonge et d'artifice qui réunit les petits d'homme et les bêtes qui leur parlent. La parenté de ce thème récurrent avec celui du Livre de la jungle est flagrante, et René Guillot lui-même, acceptait comme un hommage la filiation de Kipling. Dans plusieurs contes ou romans de Guillot, la symbiose est si totale entre l'enfant et l'animal que l'on peut parler de bessonage ; ils interagissent comme des jumeaux, sentant même à distance, ce que l'autre ressent, pouvant aller jusqu'à mourir au même instant, s' il arrive un accident à l'un des deux. Evidemment cette connivence est un appel au rêve, peu d'enfants étant capables de résister à la description d'une telle vision idyllique : un monde dans lequel l'amour va de soi, dans lequel la compréhension ne passe pas par le langage!

Mais en plus, chez René Guillot le style colle de façon étonnante à ce monde qu'il raconte. Ecoutez-donc un extrait de l'histoire du Borgne :

«Charognard-Ancêtre, le plus subtil, le plus fourbe aussi de la tribu lourde qui se traîne dans le ciel on ne sait comment, Charognard-Ancêtre, en plein vol, pour apaiser une démangeaison insupportable, usa un peu violemment de ses ongles qu'il avait fort aiguisés et, malencontreusement se fit sauter un œil. Un œil, le droit, et qui tomba...
Il faut dire que les oiseaux, dont la fantaisie est médiocre comparée à celle des abeilles, des cigales et autres insectes, ne volent pas avec la même aisance qu'eux, de l'aile légère. Ceux de l'aile légère, c'est leur chanson qui les conduit. Les oiseaux, en vol, sont presque tous muets !... Aussi, pour se diriger, ils ont besoin de suivre une ligne qui leur passe entre les deux yeux, exactement entre les deux yeux... En se servant de celui de droite et de celui de gauche, ils réussissent à tracer leur vol. Mais quand il manque un œil ! ...
C'était ce qui arrivait à Charognard-Ancêtre... Plus de ligne de vol ! Et il se mit à tourner en rond, pendant des jours et des jours. Toutes les bêtes vinrent voir. Et la lune même fut intéressée. Elle eut pendant cette ronde, une façon de rire toute particulière. Et tous les morceaux de lune qui se trouvent sur la terre, les vers luisants, les insectes de verre, riaient comme la mère-lune.
Il fallut un grand coup de vent pour jeter bas le charognard qui, sans cela, serait peut-être encore occupé à tracer des cercles dans le ciel.»
(Le grand livre de la brousse)

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Comment n'être pas emporté par cette langue qui retrouve les rythmes de la mélopée africaine et nous transporte en imagination au pays des mots de la tribu ? René Guillot se montre là très proche des Petits contes nègres pour les enfants des blancs de Cendrars ; comme lui, il invente la langue probable d'une Afrique noire fantasmée.
C'est grâce à cette langue recréée et l'immédiateté des sentiments qui la traversent, que l'œuvre de René Guillot peut aujourd'hui encore être lue avec plaisir.