11 juin 2007

Gracquolâtrie

A l'occasion de la parution dans le numéro du Magazine littéraire de ce mois d'un remarquable entretien par écrit de Julien Gracq avec Dominique Rabourdin, j'extrais de Papiers collés 3 de Georges Perros cette lettre :

"Cher ami,

Alors j'ai relu quelques pages de Julien Gracq, en particulier dans Lettrines. C'est un homme auquel je pense souvent. Pas seulement à Quimper, cette ville à nattes où il a enseigné; pas seulement quand je passe par Argol pour m'enfoncer dans cette Norvège bretonne - tous les pays du monde sont en Bretagne, la Bretagne n'est nulle part qu'en elle-même, et Gracq en connaît les sortilèges -, cette route étroite qui par lacets et fjords me conduit au Faou et à Brest, avec, au passage, salut motorisé à l'abbaye de Landévennec où poussent des palmiers.
J'y pense comme à un homme que je ne verrai sans doute jamais, mais que je suis heureux, rassuré de savoir en même temps que moi sur cette terre ; que je me contente d'imaginer, difficilement, dans un monde qu'il a si bien entrepris de tenir, esprit, âme en pointe aiguë, hors de tout ce qui le rend de jour en jour plus irrespirable. C'est avec vous je crois, qu'un jour de l'été dernier, je m'étonnais de voir des vaches dans un pré ; qu'il y eût encore des vaches, des vraies, à traire, dans un pré, un vrai, à petites fleurs comestibles. Julien Gracq et le monde restitué, perpétué dans ses livres, eh bien, c'est un peu la même chose. La même surprise. Quand je le relis, et Gracq est surtout à relire, j'ai cette sensation d'un homme, d'un contemporain, qui n'a pas cédé ; que son nerf de polémiste n'a pas dévoyé ; que son intelligence n'a pas culpabilisé, fourvoyé dans les bas-fonds de la spécialisation intellectuelle ; que son penchant originel, et, en quelque sorte, ingénu, n'a pas fait délirer. C'est un homme de mesure, mais cette mesure, musicale. Gracq est aussi évident et invisible que le château d'Argol Sa fidélité exemplaire : à Breton, à José Corti, son éditeur; à Brocéliande. Gracq est un homme profondément engagé, et je ne conçois pas d'autre manière de l'être, car son engagement est d'amour. Mot dangereux. Achtung ! C'est pourtant le seul d'où tout engagement efficace découle. Nous le savons. Nous le croyons, malgré les batteurs de foire sociale à la petite semaine. Il s'agit d'un engagement dans le Temps, et c'est, dès lors, aussi bien celui de Jeanne d'Arc que des jeunes Tchèques qui s'incendient sur place. Auprès duquel le simili-terrorisme de nos jeunes ou moins jeunes Turcs définitivement tels quels relève de la plus haute farce.
Chaque fois que je suis tombé sur un texte de Gracq, j'ai ressenti une jubilation, ou mieux, une brûlure. Un peu comparable à celle que provoque une boule de neige dans la paume. Textes qui se tiennent au garde-à-vous face à l'inconnu(e), qui ne perdent jamais la hauteur d'attaque de leur diction, qui ne se laissent jamais prendre aux harmoniques de leur chant, qui ne s'écoutent pas, mais sont jaloux, fièrement jaloux, de leur situation extrêmement privilégiée dans le j'eu même qu'ils risquent. Il y a dans la prose de Gracq comme un cliquetis d'armes, sa phrase est chargée - charge émotive - et fait soudain craquer le texte entier, comme le dégel un étang. Il y a emportement, l'alcool métaphorique emporte le linéaire, l'enivre. On pourrait donc ici parler d'érotisme, au sens plein de ce terme extraordinairement galvaudé. Un fil électrique parcourt, fait vibrer, résonner, le cœur des mots, allumés ici et là, et le regard s'en trouve comme enchanté, quasiment « féminisé »; l'oreille alertée par une rumeur de fête lointaine, à figuration magique. Julien Gracq traverse la scène de profil, de dos, sans aucune concession au folklore de son imagination, emmuré dans son espace personnel qui ouvre, toute lézarde reconnue, entre le chien et le loup des saisons éternelles, sur l'ailleurs. Discrète, soumise à l'autorité du poète, son œuvre est une invitation au voyage absolu auquel nous sommes tous candidats, plus ou moins paralysés dans les algues de notre appétit, notre goût, notre désir d'être une fois pour toutes, hic et nunc, quoique branchés, par la grâce d'une foi sans investiture théâtrale, voire avouable. Julien Gracq est dans le secret du secret. Le vœu d'ignorance n'est pas autre chose. Il n'interdit, il n'empêche pas la culture. Il la force à être amoureuse. La lune ainsi retient la mer."

Perros, n'est pas le robinet d'eau tiède qu'imagine certain.

06 mai 2007

303 – Julien Gracq

La longévité de certains me fascine. Claude Lévi-Strauss, Julien Gracq… A l’occasion du quatre-vingt-seizième anniversaire de ce dernier, la revue 303 a publié un fort imposant numéro, qui rassemble hommages et iconographie. Le temps que je le lise, et Gracq frôle les quatre-vingt-dix sept ans.
Le format de la revue rappelle inévitablement le numéro des Cahiers de l’Herne de 1972 consacré au même. A l’époque, nombre de ses contemporains étaient encore vivants, et Mandiargues, Jünger, Béalu, Hellens ou Buzzati avaient contribué à la publication. Dans 303, les plus vieux des auteurs sont en âge d’être ses enfants, et la plupart pourraient être ses petits-enfants ou ses arrières petits-enfants. Les perspectives changent. On va aujourd’hui — c’est un genre littéraire, déclinaison de la traditionnelle visite au grand écrivain — visiter le monument Gracq, comme, j’imagine, on ne l’a fait que pour Hugo et Gide en leur grand âge. C’est le déjeuner des bords de Loire, pour reprendre le titre d’un livre qui appartient à ce genre. 303 nous offre une succession de ces déjeuners et de promenades en sa compagnie ; Gracq reçoit beaucoup. L’intérêt du moment dépend beaucoup de la qualité de l’interlocuteur. Parfois, à l’inverse, Gracq visite : son entretien à l’Élysée avec son ancien condisciple Georges Pompidou est, parmi les souvenirs rassemblés, un des plus plaisants.
Surtout, 303, ramène Gracq à sa dimension ligérienne, là où le Cahier de l’Herne tendait à l’universel. Il s’agit avant tout d’un voyage autour de Saint-Florent-le-Vieil, avec des échappées jusqu’à la Brière et à Nantes. Ça ne manque ni de charme ni d’intérêt, mais si Gracq demeure un écrivain majeur du vingtième siècle, c’est un peu parce qu’il déborde le Maine-et-Loire et la Loire-Inférieure.
Quelques bons écrivains vivants, Kadaré, Bergounioux, Bon, Chaillou, Claudel, Michon, Tournier dans de trop courts articles montrent l’influence qu’a Gracq sur la littérature contemporaine. On s’en contentera, et on regardera les photos bien choisies qui les accompagnent.

Je signale enfin un échange de lettres entre Mag Bodard et Gracq au moment de l’adaptation du Roi Cophetua qui deviendra Rendez-vous à Bray d’André Delvaux ; et un autre entre Ernestine Chasseboeuf et Gracq qui reprend toute leur correspondance à propos de la taxation de la lecture publique et à propos de Jean-Pierre Brisset. Voici la réponse, en 2001, de Gracq au courrier d'Ernestine lui demandant de signer la pétition réclamant que la ville d'Angers donnât le nom de Brisset au grand bassin du jardin du Mail :

" Madame,
Je ne signe guère les pétitions, en effet, et je ne signerai pas la votre. Je m'en excuse, et je m'en console. En effet, les visées du Prince des Penseurs étant gigantesques, pour lui rendre un hommage calibré, il ne faudrait pas moins que débaptiser la place du Ralliement ou le boulevard Foch. Et vous risquez, hélas ! de rencontrer là bien des difficultés.
Merci pour cet envoi qui m'a réjoui et mis de belle humeur."

04 septembre 2006

André Delvaux - Rendez-vous à Bray

Je viens de revoir, trente-cinq ans après la première vision, un film d’André Delvaux, Rendez-vous à Bray. J’ignorais au moment où je l’ai vu la première fois, bien excusable adolescent, Julien Gracq, Edward Burne-Jones et plus encore Thomas Percy. Je ne me souvenais que de l’atmosphère de ce film, absolument rien de l’intrigue ne m’était resté. Mais la lenteur, l’hiératisme des acteurs (en fait seulement d’Anna Karina), l’attente d’un dénouement qui ne vient pas m’avaient marqué au point que j’avais très envie de revoir ce film dont je me rappelais si peu. Il se fondait pour tout dire dans ma mémoire avec d’autres films vus à cette époque, Jeanne Dielman de Chantal Ackerman, La mort de Maria Malibran de Werner Schroeter, ou La Paloma de Daniel Schmid, qui à y réfléchir plus précisément n’ont pas grand chose de commun, hormis leur rythme.

On peut résumer facilement le scénario du film. En 1917, Julien, un pianiste, est invité par Jacques, son ami mobilisé, dans sa villa à Bray. Jacques n'est pas encore là, mais Julien est accueilli par une jeune femme qui l'attend. Une histoire muette semble se nouer entre eux dans l’attente de l’arrivée de Jacques. Mais la rencontre entre Jacques et Julien n'aura finalement pas lieu. Le lendemain, Julien, qui fuit sa compagne d’une nuit, lit dans le journal que l'escadron de Jacques a été retenu pour cause de mauvais temps. Est-ce vrai ? Ou est-ce un communiqué fallacieux de la censure militaire ?

Je regrette qu’André Delvaux n’ait pas conservé le titre de la nouvelle de Julien Gracq qu’il a adaptée. Le roi Cophetua est un titre autrement intriguant que Rendez-vous à Bray (Braye-la-Forêt, dans la nouvelle). On a trop le sentiment d’y attendre un Godot défait de sa métaphysique. Alors que le titre donné par Gracq centre l’interprétation de l’œuvre sur un autre aspect – pourtant bien présent dans le film – dont la scène représentée sur le tableau qu’observe son narrateur est la clé :

« Les couleurs du tableau étaient foncées et le jaune cireux du vernis écaillé qui avait dû le recouvrir en couches successives, égalisant et noyant les bruns d'atelier, lui donnait un aspect déteint et fondu qui le vieillissait, quoique la facture très conventionnelle - qui n'eût pas dépareillé un Salon du temps de Grévy ou de Carnot - n'en fût visiblement guère ancienne. Je dus approcher le flambeau tout près pour le déchiffrer. De la pénombre qui baignait le coin droit, au bas du tableau, je vis alors se dégager peu à peu un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d'un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d'un roi mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout - très droite, mais la tête basse - une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les cheveux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l'ombre, la verticalité hiératique de la silhouette pouvaient faire penser à quelque Vierge d'une Visitation, mais la robe n'était qu'un haillon blanc déchiré et poussiéreux, qui pourtant évoquait vivement et en même temps dérisoirement une robe de noces. Il semblait difficile de se taire au point où se taisaient ces deux silhouettes paralysées. Une tension que je localisais mal flottait autour de la scène inexplicable : honte et confusion brûlante, panique, qui semblait conjurer autour d'elle la pénombre épaisse du tableau comme une protection - aveu au-delà des mots - reddition ignoble et bienheureuse - acceptation stupéfiée de l'inconcevable. Je restai un moment devant le tableau, l'esprit remué, conscient qu'une accommodation nécessaire se faisait mal. Le visage de roi More me poussait à chercher du côté d'Othello, mais rien dans l'histoire de Desdémone n'évoquait le malaise de cette annonciation sordide. Non. Pas Othello. Mais pourtant Shakespeare... Le Roi Cophetua ! Le roi Cophetua amoureux d'une mendiante... »


Mathieu Carrière et Anna Karina rejouent à la mode de 1917 (le début au moins) de l’histoire du roi Cophetua et de la mendiante, telle qu’elle était chantée en Angleterre depuis des siècles :
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« Le roi Cophetua et la mendiante (1)

J’ai lu qu’autrefois en Afrique
Régnait un noble prince
Qui s’appelait Cophetua,
S’il faut en croire les poètes.
Il refusait la loi de nature
(Je suis certain qu’il avait tort)
Car il n’aimait pas les femmes
Et toutes il les méprisait.
Un beau jour, pourtant, il advint
Qu’en regardant par la fenêtre
Il vit une mendiante toute en gris
Qui lui causa peines de cœur.

Le petit dieu aveugle, avec son arc,
L’aperçut du haut du ciel ;
Il prit une flèche et visa
Juste à l’endroit qu’il fallait.
Il le transperça au vif,
Et, quand il sentit la flèche
S’enfoncer dans son tendre cœur,
Il parut près de mourir.
Il dit : « Que m’arrive-t-il ?
Me voilà sujet d’Amour,
Moi qui n’en ai jamais voulu,
Qui toujours l’ai défié ! »

Il partit de la fenêtre ;
Il se coucha sur son lit.
Mille soucis, comme une foule,
Vinrent envahir son cœur.
Et le voici qui supplie,
Qui cherche par quel moyen
Se libérer de son désir,
Mais sans épouser la mendiante.
Or Cupidon l’a pris au piège
Et la mendiante doit songer
A le guérir de son souci,
Sinon il irait à la mort.

Il était là à rêver,
A songer comment il pourrait
Avoir enfin pour compagne
Celle qui l’a ébloui.
Il dit : « Ma vie est toute en toi ;
Sans doute aucun, tu seras mienne ;
Ou ma main, avec ce couteau,
Donnera aux dieux ce qu’ils veulent. »
Il se leva en hâte de son lit,
Alla aux portes du palais.
La mendiante ne comprit rien
Quand elle aperçut le roi.

« Les dieux protègent Votre Grâce ! »
Criaient tous les mendiants.
« Faites-nous la charité,
Que nos enfants aient à manger. »
Le roi leur jeta sa bourse ;
En grand hâte ils la partagèrent ;
La sotte fille fut la dernière
A se jeter sur la provende.
Le roi la fit venir à lui ;
Il lui donna sa propre chaîne,
Et dit : « Nous serons ensemble,
Jusqu’au jour où nous mourrons.

Car, » dit-il, « tu seras ma femme,
Honorée comme une reine.
J’ai dessein de vivre avec toi,
Comme on le verra d’ici peu.
On va célébrer notre noce,
Tout sera selon l’ordonnance.
Viens, » dit-il, « viens et suis-moi.
Il faut que tu te mettes propre.
Quel est ton nom, » dit-il, « la belle fille ? »
« Penelophon, ô roi ! » dit-elle.
Elle fit une révérence,
Assez adroite, par ma foi.

Main dans la main, ils s’en allèrent
Jusqu’au palais du roi.
Non sans paroles fort courtoises,
Le roi embrassa la mendiante.
La mendiante devint écarlate,
Puis pâle comme le plomb.
Mais elle ne dit pas un mot,
Tant elle était ébahie.
Enfin d’une voix tremblante
Elle dit : « O roi, je suis heureuse
Que tu aies bien voulu me choisir ;
Je suis de si basse origine. »

Et quand vint le jour de la noce,
Le roi donna l’ordre absolu,
Aux gentilshommes de venir
Former la suite de la reine.
Qui la voyait, ce jour-là, disait :
« Jamais elle n’a vécu dans la rue ! »
Elle avait oublié la robe grise
Qu’elle portait quelques jours plus tôt.
Le vieux proverbe est toujours vrai :
Le prêtre en commençant sa messe
Oublie qu’il a été clergeon.
Il ne sait plus ce que c’était.

Voilà, lisez : Cophetua,
Après avoir longtemps musé,
Fut contraint par l’enfant aveugle
D’épouser une mendiante.
Il méprisait les regards des amants ;
Il fut heureux d’en faire autant.
Sinon il se serait tué,
Comme nous lisons dans l’histoire.
Assez de dédains, belle dame !
Prends en pitié ton serviteur
De peur que, cette année, Fortune
Ne te malmène comme ce roi.

Ils vécurent paisiblement
Tout au long de leur règne.
Ceux qui écrivent nous apprennent
Qu’on les mit en même tombeau.
Les seigneurs eurent de la peine ;
Les dames eurent du chagrin ;
Le peuple pleura piteusement.
Leur mort fut pour tous un malheur.
Leur renommée se répandit ;
Elle alla jusqu’au ciel étoilé,
Et s’envola par tout le monde,
Dans les domaines de tous les princes. »


Mais l’histoire tourne court, et le Cophetua d’occasion part au premier matin – un petit matin de Jour des morts. Et c'est cet amour sans paroles et incongru qui est le noeud du film. L'attente, dont Gracq avait fait la matière du Rivage des Syrtes, n'en est ici qu'une circonstance. L'incertitude et le doute dans lesquels est plongé Julien pesent sur la perception qu'on a de l'épiphanie gracquienne. L'apport d'André Delvaux, qui a rajouté une poignée de personnages secondaires (dont le savoureux Boby Lapointe en cuisinier…), grâce auxquels il précise la situation du narrateur de la nouvelle, lui invente une identité, un passé à l’aide de flashbacks, donne de la chair au film. Mais, ce faisant, il noie un peu le coeur du film sous d'aimables digressions. Heureusement, il s'est bien gardé de définir plus avant la servante-maîtresse qui maintient tout son mystère sur lequel tient le film.
L’impression qui se dégage du film correspond assez bien au souvenir que j’en avais gardé. Lent film d'amour et de brumes. Et aujourd’hui j’y retrouve Gracq (et derrière lui Nerval) que j’ai lu depuis. Il y est même plus présent que dans Un balcon en forêt de Mitrani que j’ai vu il n’y a pas si longtemps et qui m'a paru moins proche de l'écrivain.

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1 Il est fait allusion à cette ballade de Thomas Percy (1765), ou au moins à la légende qu’elle raconte, à plusieurs reprises dans Shakespeare : Roméo et Juliette, II.1 ; Peines d’amour perdues, IV.1 ; Richard II, V.3. On peut évoquer aussi le célèbre tableau du peintre préraphaélite Edward Burne-Jones (reproduit ci-dessus), et la longue nouvelle de Julien Gracq.
Traduction Jean-Louis Backes