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12 juin 2006

Gérard Genette – Bardadrac

Je dois beaucoup à Gérard Genette. Il m’a appris à lire. Il n’était pas le premier, mais le dernier, celui qui a achevé (à mon âge je n’attends plus de nouvelle révélation dans cet ordre) le long procès de l’apprentissage de la lecture littéraire. J’étais déjà largement un adulte quand j’ai commencé à le lire et que j’ai compris qu’il me donnait une boîte à outils pour démonter les textes littéraires (mais je ne suis pas capable d’en construire avec les mêmes outils). Donc, après Barthes, il est la brique faîtière de ma brinquebalante façon de lire et d’en rendre compte. C’est dire que son premier livre à paraître hors d’une collection consacrée à la théorie ne pouvait que trouver en moi un lecteur bien disposé.
Et bien, je ne suis pas déçu par ces 450 pages. Il s’agit d’un abécédaire qui mêle considérations théoriques, bribes mémorielles, ana, rêveries géographiques, sous la forme de fragments dont la longueur peut varier d’une phrase à plusieurs pages. La lecture en est plaisante, G.G. manifestant un sens certain de l’humour, de la chute inattendue et de l’autodérision de bon aloi.
Mais la dimension qui m’a le plus retenu est le récit, forcément éclaté, de l’enfance et de la jeunesse d’un petit banlieusard, né en 1930 dans un milieu qu’on disait modeste — c’est-à-dire dans la fraction supérieure de la classe ouvrière. D’une enfance passée à Conflans Fin-d’Oise, à une époque où l’on se baignait dans l’Oise et même dans la Seine, où des lignes de chemins de fer de dix kilomètres reliaient entre elles de petites villes au bénéfice exclusif des collégiens, les images me parlent, bien que né un quart de siècle plus tard, et dans la banlieue sud-est opposée à la sienne. Autant ses pages sur les beautés de Big Sur et de la côte Pacifique, sur Montevideo ou sur Kyoto me laissent froid, autant cette vie, qui a des traits communs avec celle de mes parents, est pour moi à la fois exotique et familière, pleine d’un charme qu’elle n’avait sans doute pas à qui la vivait alors.
Le Parti communiste et la musique, surtout le jazz, sont les grandes passions de G.G. dans les années 50. On voit bien comment il abandonne l’une sans jamais renoncer à l’autre. Les succès académiques qui viennent ensuite, les rencontres avec les grands intellectuels de notre temps (sauf ses rapports pleins de délicatesse, de scrupules, avec Roland Barthes) ne parviennent pas à me passionner autant que le récit nostalgique des séances devant le pick-up d’un sana pyrénéen, ou que les comparaisons sur l’acoustique des clubs de jazz.
C’est là où je l’attendais le moins, finalement, puisque j’ignorais tout de sa vie, que paradoxalement G.G. m’intéresse le plus. La littérature, fait-il remarquer, ne se limite pas à la fiction. Bardadrac, c’est de la bonne littérature.

Trois entrées de cet abécédaire présentent des listes dont je me resservirai sans doute.
Je me contente ici de citer un des Je me souviens de G.G. :

« Je me souviens de « Polop ! » qui signifiait à peu près « Pas de ça Lisette ! », ou peut-être « Arrête ton char ! » »

On ne saurait mieux dire.