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19 novembre 2006

Umberto Eco – La mystérieuse flamme de la reine Loana

Comment un roman raté peut-il néanmoins demeurer un livre passionnant ?
Umberto Eco dans son dernier roman veut faire découvrir et partager la culture populaire enfantine des italiens nés au début des années 1930. Pour ce faire, il invente un dispositif narratif qui lui permettra de faire un tour complet de ce que lurent ces enfants jusqu’à ce que la guerre efface leur enfance. Son héros, Giambattista Bodoni (mais que fait la police ?), dit Yambo, un libraire d’ancien, se réveille après un accident, amnésique. Il a perdu tous ses souvenirs personnels, mais lui reste une mémoire de papier. Il se souvient miraculeusement de ce qu’il a lu jadis. Commence alors un bildungsroman à rebours. Yambo remonte le fil de sa mémoire. Il part, pour guérir, séjourner dans sa maison d’enfance, dont le grenier et quelque bureau secret recèlent encore, par brassées et jonchées, toutes ses lectures anciennes. Et tout lui revient, sauf son propre passé.
Nous sommes aux deux tiers du livre. Il ne s’est rien passé, nous avons feuilleté avec Yambo les livres de son enfance. Les images en sont d’ailleurs reproduites dans le roman. C’est alors que Yambo plonge une seconde fois dans le coma. Sa mémoire personnelle émerge peu à peu dans le brouillard. Il se souvient de la fin de la guerre et de sa participation - il a treize, quatorze ans - à un véritable acte de guerre. Lui revient aussi, le souvenir, sinon l’image de son premier amour, Lila Saba. Le maelström de ses souvenirs tournoie dans sa tête. Le soleil devient noir.
Yambo est trop clairement un prétexte pour qu’on attache le moindre intérêt à son existence. Ce libraire est un pur être de papier, et on se fiche de savoir ce qui lui est arrivé dans le passé comme ce qui va lui arriver à la page suivante (spoiler : rien). Pourtant la longue première partie du roman est passionnante. Eco se replonge dans ses propres lectures d’enfance, que bien sûr il complète avec son érudition coutumière. Il y a d’abord le vieux fonds italien de livres pour la jeunesse, Collodi, De Amicis, Salgari. Et puis, en Italie mussolinienne comme en France, la littérature de masse étatsunienne – particulièrement sous la forme de fumetti – fait une entrée en force. La culture enfantine s’internationalise au milieu des années 30. Mandrake, le premier et le moins belliqueux des super-héros saute les frontières et règne sur les imaginaires enfantins européens. Mickey-Topolino est encore pour quelque temps un personnage plus important que Picsou. Eco décrit avec force détails cette période charnière où la culture populaire américaine s’installe en Europe, essentiellement par l’intermédiaire de la bande dessinée. Elle s’y ancrera définitivement après guerre grâce au cinéma.
Plutôt qu’une traduction, une adaptation, comme on les pratiquait encore dans la littérature populaire de cette époque aurait été plus oulipo-ludique : un Claude Garamond (Cloga ?), amnésique se serait replongé dans La famille Illico et Bicot, président de club… ça aurait plus parlé au lecteur ! Pour peu qu’il fût septuagénaire… ou passionné par ces littératures mineures qui sont le substrat de la culture contemporaine la plus légitime.

Eco s’explique sur Loana à la télévision suisse.

Qu'Eco me pardonne de citer un si long passage, mais il renvoie à ce que j'écrivais il y a quelques temps :
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"Quelque chose m'avait amené là, où peut-être je me rendais jadis et précisément avec ces livres. J'ai accepté ce choix de mes esprits animaux, et je me suis plongé dans mes petits volumes. Souvent me revenait à l'esprit toute l'histoire à travers une seule illustration.
On comprenait que quelques-uns étaient italiens, par les dessins plutôt années 1940, comme
Le Téléphérique mystérieux ou Eclair, pur-sang milanais, et beaucoup s'inspiraient de sentiments patriotiques et nationalistes. Mais la plupart étaient traduits du français, écrits par certains B. Bernage, M. Goudareau, E. de Cys, J. Rosmer, Valdor, P. Besbre, C. Péronnet, A. Bruyère, M. Catalany - une éminente troupe d'inconnus dont l'éditeur italien ignorait probablement jusqu'au nom de baptême. Mon grand-père avait recueilli même des originaux parus dans la Bibliothèque de Suzette. Les éditions italiennes étaient sorties avec une décennie de retard ou plus, et les illustrations renvoyaient au moins aux années 1920. En tant que lecteur enfant j'aurais dû respirer un climat aimablement défraîchi, et tant mieux : tout un monde d'hier se projetait, narré par des messieurs qui avaient tout l'air d'être des dames, qui écrivaient pour des jeunes filles de bonne famille.
À la fin, il me semblait que tous ces livres racontaient tous la même histoire : d'habitude, trois ou quatre garçons de noble lignée (avec des parents, Dieu sait pourquoi, toujours en voyage) arrivent chez un oncle dans un vieux château, ou une étrange propriété agricole, et ils donnent dans de passionnantes et mystérieuses aventures, à travers cryptes et donjons, finissant par découvrir un trésor, les manigances d'un intendant infidèle, le document qui restitue à une famille déchue les propriétés usurpées par un cousin félon. Heureux dénouement, célébration du courage des garçons, observations débonnaires des oncles et des grands-parents sur les dangers de la témérité, fût-elle généreuse.
Que les histoires fussent situées en France, on le voyait d'après les sarraus et les sabots des paysans, mais les traducteurs avaient fait des miracles d'équilibre pour rendre les noms en italien et faire apparaître que les événements se déroulent dans quelqu'une de nos régions, malgré le paysage et l'architecture tantôt bretonne tantôt auvergnate.
J'avais deux éditions de ce qui était évidemment le même livre (de M. Bourcet), mais dans l'édition 1932 il s'intitulait
L'Héritière de Ferlac (et les noms des personnages étaient français) et dans l'édition 1941 il était devenu L'Héritière de Ferralba, avec les protagonistes de chez nous. Il était clair qu'entre-temps quelque disposition supérieure ou une censure spontanée avait imposé d'italianiser les histoires.
Et voici enfin expliquée cette expression qui m'était passée par la tête en entrant dans les combles : de la série faisait partie
Otto giorni in una soffitta (j’avais aussi l'original, Huit jours dans un grenier), délicieuse aventure d'enfants qui hébergent pendant une semaine Nicoletta dans le grenier de leur villa, une fillette en fugue, - et je ne savais pas si mon amour du grenier m'était venu de cette lecture ou si ce livre je l'avais trouvé précisément en errant sous les combles. Et pourquoi ai-je appelé ma fille Nicoletta?
Dans le grenier, Nicoletta se trouvait avec le chat Matou, une sorte d'angora très noir et majestueux, et voilà d'où m'était venue l'idée d'avoir tout pour moi ce Matou. Les dessins représentaient des enfants menus et bien habillés, parfois avec des dentelles, les cheveux blonds et les traits délicats, et les mères n'étaient pas en reste, cheveux à la garçonne bien soignés, taille basse, jupe jusqu'aux genoux à triple volant, sein aristo très peu prononcé.
Pendant deux jours près de la fontaine, quand la lumière décroissait et que je pouvais seulement repérer les silhouettes, je pensais que dans les pages de la
Bibliothèque de mes Enfants j'avais à coup sûr éduqué mon goût du fantastique, mais en vivant dans un pays où, même si l'auteur s'appelait Catalany, les protagonistes devaient s'appeler Liliana ou Maurizio.
Etait-ce là l'éducation nationaliste? Comprenais-je que ces garçons, qu'on me présentait comme de petits et courageux compatriotes de mon temps, avaient vécu dans une atmosphère étrangère des dizaines d'années avant ma naissance?"

18:35 Publié dans Eco Umberto | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Umberto Eco