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29 septembre 2007

Fred Deux – Entrée de secours

J’ai déjà écrit dans ce blogue que je tenais La Gana pour un bildungsroman remarquable, l’égal de Mort à crédit ou de Septentrion. La Gana a été publié, il y a maintenant un demi-siècle, sous le nom de Jean Douassot. Jean Douassot, Fred Deux, c’est tout un. Depuis les années 70, l’écrivain signe ses livres de vrai nom, comme il signe ses tableaux.
Entrée de secours est le journal, tenu dans les années 2000 par un peintre-écrivain qui aborde les quatre-vingt ans. Il se noie souvent dans le quotidien domestique d’un vieux couple. C’est sans grand intérêt. Mais par moments ressurgissent les souvenirs. Et là, cinquante ans après, il réécrit La Gana. La même horreur ordinaire d’une famille du lumpenproletariat parisien hantée par la folie et la mort. A son âge, il revit en boucle son enfance et sa jeunesse. C’est un cinéma intérieur permanent et ineffaçable.
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« Le père se préparait – j’avais dix-huit ans lorsque je le compris. Il avait introduit une baïonnette à la maison, qu’il passait des soirées à affûter jusqu’à ce qu’avec il pût raser les poils de ses bras. Ayant découvert sa cachette sous une lame du parquet de leurs chambre, près de la cheminée, j’allais la jeter dans la Seine.
Il en trouva une autre, c’est ma mère qui me l’apprit. je la cherchais dans les tiroirs et les fonds de meubles, je sondais les plinthes, le dessus de portes, la cheminée, sous la plaque de fonte, et le fond du foyer qui était mobile. Avant de partir dans les bois, je découvris la dernière, sous une fenêtre au fond d’une niche pouvant servir à tenir au frais des légumes.
Il ne soupçonna jamais personne, sa mémoire était morte.

Une des enveloppes reçues à Lacoux ne contenait que des photographies de la baïonnette. Posée sur la table, placée sur une serviette blanche, de près, de loin, à la verticale, son obsession s’élargissait. sur l’enveloppe, il avait écrit « Souvenirs », sans terminer sa phrase.

Peu avant sa mort, j’allai le voir à l’hôpital. il était devenu sourd, mais m’entendait encore si collais mes lèvres contre son oreille. Je lui dit que j’avais trouvé une baïonnette entre les ressorts de son sommier. Il me fit un clin d’œil.
- Qu’est-ce que tu voulais ?
- Rien.
- C’est fini maintenant ?
- Ah oui, dit-il à haute voix, dans sa chambre à quatre lits.
- Tu es plus calme ?
- Non.

Il pleura. Je m’en allai. Il ouvrit ses yeux. Immenses. Comme si j’étais une menace ou une surprise.

Il est mort.
Ma mère voulut qu’on place un crucifix sur sa poitrine. Une baïonnette eût été mieux. »


Le temps ne l’a pas guéri.