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20 octobre 2006

Joseph Delteil - La Delteillerie

Une autre page de Delteil pour compléter les lignes d'hier. La Delteillerie, d'où je la tire a été publiée en 1968.
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Le travail. - L'essentiel de la civilisation c'est le travail, le Travail avec un grand T, le nouveau Dieu. C'est la pire invention, c'est la grande aliénation de l'homme, la parfaite mystification.
L'animal naturellement ne travaille pas. Tout animal, oiseau ou poisson, possède son domaine propre> un lopin d'air, un arpent de sol, où il chasse et pèche de plein droit. Pendant des millions d'années, l'homme n'a pas plus travaillé que le condor, la gazelle ou le rhinocéros. C'était le paradis terrestre.
Je n'ai jamais travaillé, sauf à contrecœur les travaux forcés. Mais travailler pour faire fortune, pour l'industrialisation de la patrie, pour l'honneur, par devoir, voire pour le plaisir - pour le diable quoi ! nenni ! nada ! niente ! niet !
Le mot travail n'existe pas en grec. Il n'y a que le mot agir, faire : faire l'amour, faire la sieste.
Travailler est chose d'esclave. Platon ne travaille pas.
Bien sûr, du temps où j'étais esclave, de mon papa, de mon curé, de mon professeur, de mon colonel, j'ai travaillé comme un âne. « Dieu d'abord, plaisir ensuite et le travail c'est pour les ânes », dit le proverbe espagnol.
Il y en a trois catégories :
1. Le travail animal, picorer, la becquée. L'hirondelle qui rafle au vol son insecte, l'écureuil qui casse noisette, le renard au cul du lièvre travaillent huit heures par jour. C'est le travail paléolithique.
2. Le travail stratégique : un ignoble moyen en vue d'une fin sublime. Affaire d'intelligence. J'ai travaillé dix-huit heures par jour à vingt ans, mais c'était stratagème, stratégie. Du « prix fait ». Quand je piochais la vigne avec maman, je faisais mon pacte : dès que nous aurions terminé l'arpent je serais libre ; et travaille que travailleras-tu !
3. Le travail con : tous les autres.
Le travail c'est le temps « perdu », ô Proust !
Rimbaud n'a jamais travaillé. Rimbaud commerçant a fait du travail stratégique, sous le soleil du Harrar, pour ramasser trente-sept mille francs-or (qu'il serrait amoureusement dans sa ceinture en mourant).
Tout le monde travaille, c'est écrit. Il y a le travail-habitude, le travail-devoir, le travail-cadeau (le riche donne du travail au pauvre), le travail-d'enfant (maternité), le travail-Dieu (le pape).
Oui jusqu'au pape qui vient de dénoncer le « mythe du travail ».
Le travail humain est quelque chose de spécial, une valeur métaphysique, l'idée de péché. Gagner son pain est autrement tragique que de bouffer sa proie (d'autant que s'y ajoute : à la sueur de son front).
C'est l'erreur fabuleuse, grandiose de Marx : il a pris le moyen pour la fin. « Le travail est un moyen de vivre, et rien de plus », dit Valéry. Marx n'était qu'un travailliste, et non un Sage.
Si un jour (bientôt) les machines font tout le travail, bonsoir le travail !
Les hommes sur la terre n'ont que deux jouets : le jeu et le travail. Les enfants, les poètes, les anges ont le jeu, les bêtes de somme le travail. La civilisation du travail voilà l'ennemi !
« Travaillons à bien penser », dit Pascal. C'est tout le travail que je vous souhaite.