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18 juillet 2006

Comtesse de Ségur - La fortune de Gaspard

La nostalgie n’est pas toujours bonne conseillère. De fallacieux souvenirs de lectures enfantines créditent souvent la comtesse de Ségur d’une vague indulgence, qu’elle ne mérite assurément pas. Pour preuve ce roman toujours disponible chez Casterman.
Publié en 1866, avec trente-deux vignettes sur bois de Gerlier, La Fortune de Gaspard est dédicacé à Paul de Pitray, fils d'Émile Simard de Pitray et d'Olga, née de Ségur. Marc Soriano dans sa préface pour l'édition de Jean-Jacques Pauvert en 1964 proposait une remarquable analyse de ce roman tout à fait curieux de la comtesse de Ségur.
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Deux jeunes garçons, les fils du père Thomas, un paysan de l’Orne, Gaspard et Lucas ont des caractères bien différents. Lucas ne vit que pour les travaux des champs et déteste les heures passées à l'école. Gaspard à l’inverse refuse de travailler à la ferme et ne pense qu’à l'école ou à ses livres.
Le père Thomas, qui ne comprend pas son fils, maltraite Gaspard pour l'obliger à l'aider dans ses travaux. Selon lui Lucas "a du courage et du cœur pour ce qui est du vrai travail ", alors que son frère "n'est qu'une poule mouillée". Un des ouvriers du père Thomas reflète l’opinion générale en déclarant : "J'aime mieux devenir rouge comme un radis en travaillant la terre, que pâle comme un navet en piochant dans des livres."
Gaspard, enfant, est déjà dévoré par l’ambition. Il veut gagner des millions. Pour le maître d'école, il est "un martyr de la science". alors que Lucas "ne sera jamais rien." Leur père rejette l'ambition que montre Gaspard : " …je me contente de ce que m'envoie le bon Dieu et…je ne me ronge pas le cœur à désirer de millions que le bon Dieu n'a pas voulu me donner, puisqu'il m'a fait naître paysan." Admirable résignation, donnée en exemple par la comtesse.
A la distribution des prix de fin d’année, Lucas remporte le prix de bonne humeur, alors que Gaspard remporte tous les premiers prix. C’est ce triomphe va changer son destin.
Il est remarqué à cette occasion par un industriel qui a "une belle manufacture". Il s'agit d'un Allemand, nommé Frölichen qui va trouver le père Thomas pour lui demander son fils dont il voudrait faire un contremaître. Frölichen s'exprime avec un très fort accent tudesque, (il faut souligner que le roman entier, est dialogué, et que la langue des protagonistes est socialement marquée) qui en fait un personnage peu sympathique.
Le père Thomas rejette énergiquement cette offre. Pour lui les usines fabriquent avant tout "des vauriens, des fumeurs, des coureurs de café". Un deuxième industriel vient aussi réclamer Gaspard. C'est un Français celui là, M. Feréor (onomastique quand tu nous tiens !) Finalement le père Thomas acceptera de voir partir son fils chez Feréor après une année de tergiversations.

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Dès lors, Gaspard ne songe qu'à son avenir. Il débute dans le métier par la délation :

"M. FEREOR. – On me craint donc dans le pays ?
GASPARD. – Ah, je crois bien, M’sieur. Quand on vous attend à l’usine, M’sieur, chacun est à son affaire ; pas de danger qu’on se détourne de l’ouvrage.
M. FEREOR. – Et quand je suis absent ?
GASPARD. – Oh ! M’sieur, c’est tout autre chose ! On travaille, mais on rit, on cause, on quitte parfois les outils, les bobines et ça ne fait pas bien. M’sieur sait qu’il faut être tout à son affaire pour réussir, et que qui veut rire ne travaille pas comme il faut travailler.
M. FEREOR. – Mais les contremaîtres ne surveillent donc pas ?
GASPARD. – Si fait, M’sieur, mais pas comme Monsieur lui-même."
Il s'attribue les idées intéressantes des autres ouvriers, et veille à écarter de possibles rivaux pour "arrêter les faveurs naissantes". Il espionne le personnel et rapporte à M. Feréor, lors de rendez-vous secrets, tout ce qui peut se dire dans la fabrique. Une scène montre bien la stratégie de Gaspard :
" Comment se comporte Urbain ? demanda un jour M. Féréor à Gaspard. Est-il bien "actionné" au travail ?
GASPARD. - Oui Monsieur, il se fera ; il a eu l'autre jour une affaire avec M. Chrétien, le contremaître. Monsieur la connaît sans doute!
M. FÉRÉOR. - Non, Chrétien ne m'a rien dit.
GASPARD. – Comment ! il n'en a pas fait son rapport à Monsieur? Il faut pourtant que Monsieur sache tout. Voilà ce que c'est, Monsieur. Urbain travaillait aux fils de fer pour clôtures ; le soir, il s'en va à son heure, et, au lieu de passer par la route que nous devons tous prendre, il escalade la barrière et passe au travers du bois. Une fois, deux fois, il recommence. Cela me paraît drôle qu'il ne fasse pas comme les autres, qu'il s'en aille seul de son côté. J'avertis M. Chrétien ; il me dit qu'il le surveillera. Je guette à la lisière du bois, et je vois Urbain qui arrive en regardant de tous côtés ; il tenait comme des baguettes à la main. Je sors du bois ; il s'arrête, laisse tomber dans l'ornière ce qu'il tenait à la main, et continue son chemin.
Quand il me rejoint, car j'avais pris un sentier de traverse pour le rencontrer, je lui trouve l'air un peu embarrassé, je lui dis :
- Pourquoi passes-tu par ici, Urbain? l'autre route est bien meilleure.
- C'est le plus court, et c'est pour ça que j'y passe.
- Tu sais que M. Féréor n'aime pas que chacun se fasse un chemin de sortie, et qu’il ordonne même de faire sortir tous les ouvriers par la route ferrée.
- Je ne lui fais pas de tort en traversant ce bois et j'abrège mon chemin.
Je ne lui dis plus rien ; il continue son chemin, et moi je reviens sur mes pas ; j'arrive à l'ornière, je vois deux tringles de fer grosses comme le petit doigt ; je les ramasse, je les porte chez M. Chrétien, et je lui raconte ce qui s'est passé.
- C'est bon, me dit M. Chrétien, mets ça là ; je ferai mon rapport. »
M. FÉRÉOR. - Chrétien ne m'en a pas dit un mot. Quand c'est-il arrivé?
GASPARD. - Il y a trois jours, Monsieur.
M. FÉRÉOR. - C'est singulier que Chrétien ne m'en ait pas parlé ; c'est une chose grave, ça.
GASPARD. - C'est peut-être, Monsieur, parce que M. Chrétien voit beaucoup les parents d'Urbain et qu'il veut épouser sa sœur. Alors il ne veut pas les mécontenter ni les mettre mal avec Monsieur.
M. FÉRÉOR. - Ferais-tu comme lui, à sa place?
GASPARD. - Pour cela, non, Monsieur. Il n'y a pas de parent, d'ami, de fiancée, qui m'empêcherait de faire mon devoir. C'est un poste de confiance que celui de M. Chrétien ; et il doit s'en rendre digne en faisant passer l'intérêt de Monsieur avant et par-dessus tout.
M. FÉRÉOR. - Tu as de bons sentiments, Gaspard. Tu portes donc intérêt à mes affaires ?
GASPARD. - Moi, Monsieur ? Mais les affaires de Monsieur sont le plus grand intérêt de ma vie. Et puis, la reconnaissance que je dois à Monsieur me rend désireux de me consacrer tout entier aux intérêts de mon bienfaiteur.
M. FÉRÉOR. - C'est bien, Gaspard, je n'oublierai pas les services que tu me rends ; trouve-toi tous les jeudis et les lundis, à une heure, près du pont d'arrivée ; c'est l'heure du dîner des ouvriers ; quand tu me verras venir, tu passeras par le bois et tu iras m'attendre à mon berceau de houx, dans lequel personne n'a droit d'entrer ; ainsi nous pourrons causer tranquillement, et tu me tiendras au courant de ce qui se passe.
GASPARD. - Merci bien, Monsieur; les moments que je suis avec Monsieur sont les plus heureux de ma journée ; ils me font du bien au cœur.
Gaspard disait vrai : M. Féréor était pour lui un moyen d'avancement, le plus commode, le seul pour arriver à la position et à la fortune qu'il voulait gagner à tout prix ; et il était de la plus grande importance pour lui d'obtenir la confiance absolue de M. Féréor. Il pouvait, au moyen de ces conversations toutes confidentielles, empêcher que la faveur et la confiance de son maître ne se reportassent sur tout autre que sur lui-même ; c'était le chemin de la fortune et du pouvoir; lui seul devait y marcher, tous les autres devaient en être évincés.
"

Ces rapports de Gaspard se transforment souvent, en mises à la porte autocratiques et violentes. M. Feréor dit par exemple à un ouvrier coupable d'avoir fumé dans l'usine : "…tu vas déguerpir, et tu ne mettras plus le pieds dans mon usine.. " Et au caissier compatissant qui a donné une petite gratification au partant, M. Feréor annonce : "Il faut que demain tu sois parti, pour ne plus jamais revenir."

A force de flatteries mais de travail aussi Gaspard gagne peu à peu la confiance de Feréor, et commence même à éprouver une certaine affection pour son maître. Ceci au point que Feréor veut adopter Gaspard comme son fils. Une grande fête est organisée. Un banquet est commandé à Paris, chez un grand restaurateur. Des quantités d'invitations sont lancées et dans les ateliers transformés en salles de fête on lit des inscriptions telles que " A NOTRE PERE ! A NOTRE BIENFAITEUR ! AU SOLEIL BIENFAISANT DU PAYS ! AU ROI DES CŒURS ! AU GENIE !" ou bien "A NOTRE MAÎTRE VENERE , LA GLOIRE DE L’INDUSTRIE, SES OUVRIERS RECONNAISSANTS ! A NOTRE JEUNE MAITRE, L’ESPOIR DE L’INDUSTRIE !". Et quand pendant la messe M. Feréor met un billet de mille francs pour les pauvres, le curé "faillit tomber à la renverse".
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Cependant Frölichen n'a pas désarmé. Soudoyant un ouvrier de Feréor il vole un secret de fabrication, et menace Gaspard de lui faire concurrence dans une lettre d’anthologie :
"Mon cheune ami, Mina fous a fu à la pelle cérémonie t'auchourt'hui; elle fous droufe drés à son cré. Ché fous brobose engore une fois de fous la tonner en mariache. Tites à fotre baba gue s'il me rebousse engore une fois, que ché ruinerai son industrie. Che droufé mieux que fous pour le guifre et le singue ; ché caagne la moitié de la main t'oeuvre. Si fous foulez Mina, not intusdrie marchera ensemple ; ché ne fous ferai pas de rifalité ; nous serons ensemple et pons amis. Si fous revusez, ché fous ferai une querre enrachée. Répontez fite et pien ; alors, ch'irai parler avec fous tans deux chours. Pien le ponsoir, 'mon cheune ami, ché fous enfoie un ejantillon de ma doile-guifre et singue.
FRÔLICHEIN. "


Il pose une condition pour renoncer : que Gaspard épouse sa fille Mina, qui est, dit il, tout son portrait, ce qui n’incite pas à l’hymenée. Gaspard, finit par accepter le marché, malgré les protestations de Feréor. Or contre toute attente, Mina est une jeune fille charmante d'à peine seize ans et ne ressemble en rien à la "grosse rousse, maussade et dégoûtante" qu'il avait imaginée.
Avec toute sa douceur elle conquiert les cœurs : elle obtient la confiance et l'affection de Gaspard, de la mère Thomas, de Feréor et de tous ceux qui la côtoient. Elle apprend la charité à Gaspard et Feréor et comble la région de bienfaits. Voici quelques uns des changements dont elle est cause :
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"Gaspard ne manqua pas aux promesses qu'il avait faites à Mina : il devint de plus en plus religieux et charitable. Il chercha à réparer le tort qu'il avait fait jadis à quelques ouvriers intelligents que ses rapports trop sévères avaient empêchés d'avancer. Il protégea particulièrement André qui obtint de M. Féréor le poste de confiance, très avantageux, qu'avait jadis occupé Gaspard. M. Féréor, amélioré par exemple et la tendresse de son fils et de sa fille, devint la providence du pays, après en avoir été l'oppresseur. Mina obtint sans peine que les ouvriers eussent leur dimanche entièrement libre. Ils n'en travaillèrent que mieux, et reçurent souvent des gratifications qu'ils méritaient et dont ils furent reconnaissants. Tout le pays changea d'aspect : les cafés se fermèrent faute de pratiques ; l'église devint trop petite pour la population qui s'y pressait. On ne trouvait plus dans la commune un seul individu qui ne fit pas ses pâques et qui ne sût lire. Gaspard établit, par le conseil de Mina, pour l'usine et le village, une bibliothèque considérable et composée de livres instructifs, intéressants et amusants. Les autres propriétés de Gaspard jouirent des mêmes avantages ; la misère y était inconnue. Gaspard devint aussi un bon fils et un bon frère ; Mina resta toujours la fille et la sœur bien-aimée de la mère Thomas et de Lucas, qu'elle visitait souvent et qu'elle continua à aider dans les soins du ménage. Celui de Mina s'augmenta de deux garçons ; le premier a quatre ans, le second en a deux. M. Fèrèor les aime tendrement ; il est le meilleur des grands-pères, comme il avait toujours été pour Gaspard le meilleur des pères. Il a quatre-vingt-quatre ans, et il a le cœur plus jeune qu'il ne l'avait eu dans sa jeunesse; il se trouve réellement heureux depuis qu'il a compris l'amour pour son prochain et pour son Dieu. Il répète souvent qu'il doit à Gaspard sa première affection, et à Mina le développement des sentiments de son cœur, Mina et Gaspard s’aiment comme aux premiers jours de leur union. Les affaires de M. Féréor et de Gaspard prospèrent plus que jamais ; Gaspard jouit maintenant de son bonheur sans aucune réserve : ses pensées d'ambition ne viennent plus, comme par le passé jeter l'amertume au milieu de ses joies et de ses succès. Depuis le changement qu'a subit son cœur, il sent que la richesse et les honneurs ne procurent de véritables jouissances qu'autant qu'on les emploie à faire le bien. "

Lucas, de son côté, épouse une " bonne, grosse, forte fille, pieuse, active…", ce qu'il faut à un paysan, car c'est bien sûr Lucas seul qui reprend les biens de son père. Quand à Frölichen, le mauvais riche, il se tue "en faisant des expériences chimiques absurdes". Personne ne le regretta et si Mina fit dire des messes et pria pour lui, c'est plus par convenance que regrets d'un père qui l'avait, pour ainsi dire, vendue aux Feréor.

On peine aujourd’hui à distinguer ce qui fondait pour la comtesse la différence entre le bon et le mauvais riche, qui est pourtant le sujet du roman. Hormis, bien sûr, l’origine germanique du méchant… Soriano montrait bien comment le roman est un tableau fidèle des débuts de l’industrialisation pendant le Second Empire vus par les yeux des premiers entrepreneurs capitalistes. C’est une lecture passionnante pour les historiens. Je doute qu’il en aille de même pour les enfants auxquels l’édition semble encore adresser ce livre.