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07 mai 2006

François Bégaudeau - Entre les murs

On va penser que je suis obnubilé par les problèmes éducatifs. Il n’en est rien. C’est le hasard qui m’a fait lire dans la même période deux livres qui abordent — de manière radicalement différente — des questions proches.
Le dernier roman de François Bégaudeau, donc. Il a obtenu le premier prix France Culture, est chroniqué (favorablement) dans de nombreuses gazettes et est promis à une belle carrière éditoriale. Ce début de succès est justifié car c’est un roman subtil qui accepte plusieurs lectures. Il est constitué de brèves séquences qui se déroulent dans un lieu unique : un collège d’un quartier populaire parisien, tantôt en salle de classe, tantôt en salle des professeurs. Selon son prisme idéologique on y verra un tableau de l’inexorable baisse du niveau scolaire, un ferment d’espoir dans la vitalité des élèves des quartiers ou une philippique dressée de l’intérieur contre un corps enseignant sans idéal.
Mais Entre les murs est aussi sous les dehors d’un roman un petit traité de sémiotique. François Bégaudeau s’attache à décrire et transcrire plusieurs systèmes signifiants. Quelques systèmes secondaires ou satellites comme les codes vestimentaires, les publicités et les marques, les appréciations des bulletins scolaires, ou les résultats sportifs sont scrutés de séquence en séquence. L’auteur montre que ces systèmes font sens, et que leurs variations internes sont des indices qui aident à comprendre le monde. Au-delà de ces systèmes, il y a deux langages dont la description est le cœur du livre : le langage du corps et celui de la parole. Bégaudeau décrypte les postures corporelles de ses personnages — c’est particulièrement évident dans les scènes itératives où le narrateur conduit Dico au bureau du principal. Les attitudes des élèves et des enseignants sont montrées comme un mode de communication à part entière, sur lequel la pédagogie n’a que peu de prise.
Mais c’est surtout le langage verbal qui retient l’attention de Bégaudeau. Il essaie de transcrire la syntaxe particulière des élèves. Il s’applique, comme il l'explique, à rendre les scansions (venues du rap ou du slam) de leur discours. Là où le texte devient réjouissant, c’est quand l’auteur dans une forme de mise en abyme évoque (dans un pseudo-oral écrit) les difficultés qu’il y a faire passer de l’oral à l’écrit :

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« Bon, je reviens un peu sur l’oralité, je rappelle que c’est pas parce qu’on vous demande d’écrire un dialogue qu’il faut écrire comme on parle, vous voyez ? D’ailleurs on arrive jamais à écrire comme on parle, c’est impossible, tout ce qu’on peut faire c’est donner une impression d’oralité, c’est tout, alors on évite de commencer les phrases par « franchement » on évite de dire « on » pour « nous », on évite d’utiliser « sérieux » comme adverbe, comme vous faites en permanence à l’oral. C’est comme ça, y’a des choses qui doivent rester de l’oral, par exemple là je viens de dire « y’a des choses », et à l’oral on dit toujours « y’a » plutôt que « il y a », mais à l’écrit, même quand c’est un dialogue, on écrit « il y a », c’est comme ça, il suffit d’y penser et si vous y pensez pas, eh bien on peut pas dire que ça retire des points mais ça vous aide pas, et là vous voyez je viens de dire « vous y pensez pas, et ça vous aide pas », eh bien à chaque fois j’ai négligé de mettre le « ne » de négation. Pourquoi ? Parce que je parle, parce que c’est de l’oral, et qu’à l’oral il est rare qu’on mette le ne de négation, sauf quand on affecte un langage soutenu, vous voyez ? Mais à l’écrit on le met. »

Bégaudeau se livre là à un exercice funambulesque entre l’oral et l’écrit qui illustre à merveille une des questions centrales du roman depuis un siècle.
Le même thème du passage de l’oral à l’écrit permet à un autre moment de marquer les limites de l’enseignement :
« - Surtout que les expressions orales c’est souvent sur celles-là qu’on fait des fautes, parce que comme on est pas habitué à les voir écrites, on les connaît que d’oreille, et l’oreille ça trompe.
Une salve de postillons a atterri sur sa trousse badigeonnée au marqueur d’un Mali En Force.
- Par exemple on écrit pas « ça se trouve » mais « si ça se trouve ». Ou encore on écrit pas « ranchement » mais « franchement ». De toute façon tu ne peux pas écrire « franchement » en début de phrase comme on fait à l’oral. C’est comme « déjà ». On écrit pas « déjà », on écrit premièrement, ou « d’une part ». Il y a des choses qui se disent et qui ne s’écrivent pas, voilà.
Alyssa, crayon subtil entre dents pugnaces, Los Angeles Addiction écrit vingt centimètres au-dessous, et des cils qui s’ouvrent en enfilade.
- Mais m’sieur comment on peut savoir si une expression elle se dit qu’à l’oral ?
J’ai reposé la copie de Salimata pour me donner du temps.
- Normalement c’est des choses qu’on sait. C’est des choses qu’on sent, voilà. »

Nous sommes là proches de la question soulevée par Ernesto dans un billet précédent. Que nous apprend l’école ? Ce qu’on sait ou ce qu’on ne sait pas ?
En attendant, Bégaudeau ;-) se lit avec plaisir et profit, ce qui n’est pas si courant pour un roman primé.