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28 janvier 2008

Une enfance d'hier aujourd'hui

Article publié en 1996.

"Aux vêpres de juin quand le latin chanté à tue-tête empourpre les joues et vibre comme une trompette sous la nef ensoleillée avec cette inutile ardeur qui glace d'ironie parfois le cœur insurgé, quand la cloche à toute volée carillonne dans les cours et qu'au fond d'une chambre étouffante se détourne le visage de celui qu'on cherche à capter par des caresses et d'intimes approches avant d'en venir à l'argument qui fait filer doux les enfants inaccessibles aux, conseils et à la raison, lorsqu'à l'heure chaude de l'étude où grince par les fenêtres grandes ouvertes l'archet d'un violoniste apprenti, le corps se voûte sur la leçon à repasser avec ce jeune fruit au ventre qui gonfle la culotte d'été et attire la main sous le pupitre, que les doigts barbouillés de craie s'embrouillent au tableau où un coup brutal vient rectifier la formule et qu'il faudra encore quitter son banc pour se balancer d'une jambe sur l'autre devant la chaire les mains au dos et s'offrir à la risée en oubliant tous les mots, le monde poursuit à distance le fiévreux mouvement de son histoire, ignoré en ces murs impénétrables où le temps se vit au passé sous une règle de fer. " Louis-René Des Forêts (Ostinato)

- Dis bonjour à la dame !
- Tu veux mon doigt ?
- Mais ! Qu'est-ce que tu fabriques ?
- C'est pour ton bien !
- "Merci" qui ?
- N'oublie pas ta capuche ?
Que d'injonctions ! Six titres parus, quatre points d'exclamation, trois d'interrogation !
Délibérément le lecteur est apostrophé. Mais est-ce bien à lui qu'on s'adresse ? Le propre de l'humour étant de feindre de s'adresser à quelqu'un pour parler à quelqu'un d'autre, on peut dire du Petit Spirou qu'il joue bien dans sa catégorie. Mais alors à qui s'adresse-t-il, s'il ne s'adresse pas à l'enfant d'une dizaine d'années qui semble être son lecteur naturel ? Il parle d'abord aux enfants qu'ont été ses auteurs, Tome et Janry aux noms joyeusement polysémiques. Il parle ensuite à tous les enfants qu'on a tous été. Il parle à tous les enfants qu'ont été les enfants de dix ans. Tout le secret du Petit Spirou est dans ce recul ironique, ce décalage de quelque temps qui permet de voir de l'enfance un tas de petits secrets, si peu misérables, réagencés, filtrés par la feintise d'y être encore.
C'est que derrière les doubles sens transparents de ces injonctions, il est question de ce qui perce toujours sous l'humour, et qu'on voit rarement transparaître dans les livres pour enfants, le pouvoir et le sexe, ou plutôt le sexe et le pouvoir. Six albums — pour l'instant — pour se replonger dans une période dite de latence où les choses du sexe, encore bien mystérieuses, ordonnent l'existence d'un petit rouquin sur-infantilisé par son costume de groom.
La seule question qui vaille, chantée par ailleurs : qu'y a-t-il sous les jupes des filles ? À celle-ci le Petit Spirou va s'efforcer de trouver une réponse. Mais la quête est forcément déceptive pour être éternellement réitérable (c'est la loi de la série). La question de la différence sexuelle —trilili ou roudoudou — est la grande affaire qui préoccupe jour et nuit le Petit Spirou, ses copains, en tête desquels Antoine Vertignasse son alter ego, mais aussi les filles. Suzette Berlingot, présentée comme sa fiancée officielle, (dont le nom signifie à la fois sucrerie et clitoris ou pucelage en argot) et ses amies cèdent à la même interrogation fondamentale. Elles organisent comme les garçons des séances diapos coquines pour approcher ce mystère, quand elles ne se cachent pas dans une armoire pour espionner un rendez-vous galant entre le Petit Spirou et Suzette, avec la complicité de cette dernière.
À ces jeux du trilili, le Petit Spirou risque plusieurs fois de laisser le plus cher de lui-même. Les fantasmes de castration, récurrents, viennent rappeler que tout cela n'est pas sans dangers (ce que souligne aussi un titre comme N'oublie pas ta capuche) même si la multitude d'objets tranchants qui menacent le trilili du Petit Spirou l'épargnent toujours au final.
La sexualité enfantine, dans ce monde du souvenir, si elle était laissée au contrôle des enfants seuls, serait un vert paradis. Mais les adultes veillent. Ils sont représentés principalement par deux personnages symboliques qui régissent l'un l'ordre du corps et l'autre l'ordre de l'âme. Le pouvoir qu'ils incarnent, comme de juste dans une bande dessinée (et même parfois ailleurs), est stupide, et ses représentants aveugles.
L'âme est la préoccupation professionnelle de l'abbé Hyacinthe Langélusse, abbé en soutane. La soutane, dans son cas, n'est pas une robe sans sexe, comme les adultes font semblant de le croire, mais une robe anti-sexe qui traque le malin jusque dans les cabinets d'où s'échappe la fumée démoniaque des premières cigarettes. Sous sa soutane battent d'autres intérêts — le jeune André-Baptiste, belle âme de délateur, tout le portrait de son père, en est la preuve vivante. Quoi qu'il en soit l'abbé traque tout ce qui pourrait ressembler à un plaisir fugitivement arraché à cette chienne de vie d'écolier. Il serait l'ennemi numéro un des enfants si son aveuglement face à la vie réelle, tout empêtré qu'il est dans ses propres fantasmes, n'en faisait en définitive le complice involontaire de ses jeunes ouailles, les entraînant tantôt dans au cabaret crapoteux de Gaudriol-sur-Gironde, tantôt dans un cinéma porno — malignité du retour du refoulé.
Le pouvoir c'est aussi la force avachie de monsieur Désiré Mégot le professeur de gymnastique. Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. Discours qu'il ne cesse de manier avec une inconscience qui fait plaisir à voir. Qu'une jeune femme vienne à passer dans les alentours du sportif tabagique et houblonophile, aussitôt le voilà qui tente de rentrer son ventre et de faire oublier trente années de vie en désaccord avec ses propres principes, à la grande joie de ses élèves qui guettent là encore le retour du refoulé qui ne manque jamais de survenir, anéantissant les efforts dérisoires du professeur. Ses prétentions de coq de village en font, malgré les redoutables punitions qu'il distribue, la victime toute désignée des farces vengeresses des enfants. Du côté de l'ordre encore, le surveillant général, tyranneau terrorisé à la maison par une mère à la carrure de première ligne de rugby. L'image de l'ordre et de l'autorité dont ces trois figures sont les hérauts ne peut que rasséréner les jeunes victimes de l'ordre du temple scolaire et leur permettre de compenser dans la fiction le quotidien.
Heureusement, tous les adultes ne sont pas semblablement acharnés à éradiquer le plaisir de la vie des enfants. Claudia Chiffre, l'enseignante préférée du Petit Spirou, est généralement bienveillante, même si elle n'est pas toujours consciente des ravages que produit son physique de mannequin parmi les rangs masculins de sa classe. Mais surtout le Petit Spirou a trouvé parmi les adultes un complice, son grand-père, prêt à toutes les sottises pour l'aider à faire ses expériences. L'enfance et le troisième âge, à l'écart de la société des adultes productifs, sont, dans la série de Tome et Janry, curieusement homothétiques. Les couples ne s'y rencontrent qu'à la sauvette dans des carcasses de voitures abandonnées, le square et son bac à sable y sont le lieu central de la drague et par-dessus tout l'amour est le seul souci, commun aux deux extrémités de la vie.
Rien de démonstratif dans les albums du Petit Spirou. Tout passe par l'humour — l'humour, pas le comique. C'est-à-dire qu'à la fabrique traditionnelle de gags comiques à la Greg ou Cauvin, pain quotidien des éditions Dupuis, les auteurs ont adjoint une petite annexe dans laquelle un malin esprit a pour charge de dérégler la mécanique, grossissant les effets, les déclinant à l'absurde, les tirant vers l'improbable et surtout les enduisant de libido.
La vraie vie existe donc, à l'écart du champ de production, et elle est belle. La sexualité s'y oppose au pouvoir ; elle est découvertes et promesses ; il est enfermement et refoulement. Telle est la morale du Petit Spirou à l'usage des enfants. Mais cette lecture saine quoique simpliste n'est pas nécessairement celle des adultes, car s'immisce forcément entre l'album et eux, la nostalgie. L'uchronie particulière de la série, qui mêle toutes les strates de l'après-guerre, ne peut que les entraîner sur la voie des remembrances et ratiocinations sur un temps perdu à jamais recherché, un temps magnifié par l'écart ravivé par Tome et Janry.