28 janvier 2008
Une enfance d'hier aujourd'hui
Article publié en 1996.
"Aux vêpres de juin quand le latin chanté à tue-tête empourpre les joues et vibre comme une trompette sous la nef ensoleillée avec cette inutile ardeur qui glace d'ironie parfois le cœur insurgé, quand la cloche à toute volée carillonne dans les cours et qu'au fond d'une chambre étouffante se détourne le visage de celui qu'on cherche à capter par des caresses et d'intimes approches avant d'en venir à l'argument qui fait filer doux les enfants inaccessibles aux, conseils et à la raison, lorsqu'à l'heure chaude de l'étude où grince par les fenêtres grandes ouvertes l'archet d'un violoniste apprenti, le corps se voûte sur la leçon à repasser avec ce jeune fruit au ventre qui gonfle la culotte d'été et attire la main sous le pupitre, que les doigts barbouillés de craie s'embrouillent au tableau où un coup brutal vient rectifier la formule et qu'il faudra encore quitter son banc pour se balancer d'une jambe sur l'autre devant la chaire les mains au dos et s'offrir à la risée en oubliant tous les mots, le monde poursuit à distance le fiévreux mouvement de son histoire, ignoré en ces murs impénétrables où le temps se vit au passé sous une règle de fer. " Louis-René Des Forêts (Ostinato)
- Dis bonjour à la dame !
- Tu veux mon doigt ?
- Mais ! Qu'est-ce que tu fabriques ?
- C'est pour ton bien !
- "Merci" qui ?
- N'oublie pas ta capuche ?
Que d'injonctions ! Six titres parus, quatre points d'exclamation, trois d'interrogation !
Délibérément le lecteur est apostrophé. Mais est-ce bien à lui qu'on s'adresse ? Le propre de l'humour étant de feindre de s'adresser à quelqu'un pour parler à quelqu'un d'autre, on peut dire du Petit Spirou qu'il joue bien dans sa catégorie. Mais alors à qui s'adresse-t-il, s'il ne s'adresse pas à l'enfant d'une dizaine d'années qui semble être son lecteur naturel ? Il parle d'abord aux enfants qu'ont été ses auteurs, Tome et Janry aux noms joyeusement polysémiques. Il parle ensuite à tous les enfants qu'on a tous été. Il parle à tous les enfants qu'ont été les enfants de dix ans. Tout le secret du Petit Spirou est dans ce recul ironique, ce décalage de quelque temps qui permet de voir de l'enfance un tas de petits secrets, si peu misérables, réagencés, filtrés par la feintise d'y être encore.
C'est que derrière les doubles sens transparents de ces injonctions, il est question de ce qui perce toujours sous l'humour, et qu'on voit rarement transparaître dans les livres pour enfants, le pouvoir et le sexe, ou plutôt le sexe et le pouvoir. Six albums — pour l'instant — pour se replonger dans une période dite de latence où les choses du sexe, encore bien mystérieuses, ordonnent l'existence d'un petit rouquin sur-infantilisé par son costume de groom.
La seule question qui vaille, chantée par ailleurs : qu'y a-t-il sous les jupes des filles ? À celle-ci le Petit Spirou va s'efforcer de trouver une réponse. Mais la quête est forcément déceptive pour être éternellement réitérable (c'est la loi de la série). La question de la différence sexuelle —trilili ou roudoudou — est la grande affaire qui préoccupe jour et nuit le Petit Spirou, ses copains, en tête desquels Antoine Vertignasse son alter ego, mais aussi les filles. Suzette Berlingot, présentée comme sa fiancée officielle, (dont le nom signifie à la fois sucrerie et clitoris ou pucelage en argot) et ses amies cèdent à la même interrogation fondamentale. Elles organisent comme les garçons des séances diapos coquines pour approcher ce mystère, quand elles ne se cachent pas dans une armoire pour espionner un rendez-vous galant entre le Petit Spirou et Suzette, avec la complicité de cette dernière.
À ces jeux du trilili, le Petit Spirou risque plusieurs fois de laisser le plus cher de lui-même. Les fantasmes de castration, récurrents, viennent rappeler que tout cela n'est pas sans dangers (ce que souligne aussi un titre comme N'oublie pas ta capuche) même si la multitude d'objets tranchants qui menacent le trilili du Petit Spirou l'épargnent toujours au final.
La sexualité enfantine, dans ce monde du souvenir, si elle était laissée au contrôle des enfants seuls, serait un vert paradis. Mais les adultes veillent. Ils sont représentés principalement par deux personnages symboliques qui régissent l'un l'ordre du corps et l'autre l'ordre de l'âme. Le pouvoir qu'ils incarnent, comme de juste dans une bande dessinée (et même parfois ailleurs), est stupide, et ses représentants aveugles.
L'âme est la préoccupation professionnelle de l'abbé Hyacinthe Langélusse, abbé en soutane. La soutane, dans son cas, n'est pas une robe sans sexe, comme les adultes font semblant de le croire, mais une robe anti-sexe qui traque le malin jusque dans les cabinets d'où s'échappe la fumée démoniaque des premières cigarettes. Sous sa soutane battent d'autres intérêts — le jeune André-Baptiste, belle âme de délateur, tout le portrait de son père, en est la preuve vivante. Quoi qu'il en soit l'abbé traque tout ce qui pourrait ressembler à un plaisir fugitivement arraché à cette chienne de vie d'écolier. Il serait l'ennemi numéro un des enfants si son aveuglement face à la vie réelle, tout empêtré qu'il est dans ses propres fantasmes, n'en faisait en définitive le complice involontaire de ses jeunes ouailles, les entraînant tantôt dans au cabaret crapoteux de Gaudriol-sur-Gironde, tantôt dans un cinéma porno — malignité du retour du refoulé.
Le pouvoir c'est aussi la force avachie de monsieur Désiré Mégot le professeur de gymnastique. Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. Discours qu'il ne cesse de manier avec une inconscience qui fait plaisir à voir. Qu'une jeune femme vienne à passer dans les alentours du sportif tabagique et houblonophile, aussitôt le voilà qui tente de rentrer son ventre et de faire oublier trente années de vie en désaccord avec ses propres principes, à la grande joie de ses élèves qui guettent là encore le retour du refoulé qui ne manque jamais de survenir, anéantissant les efforts dérisoires du professeur. Ses prétentions de coq de village en font, malgré les redoutables punitions qu'il distribue, la victime toute désignée des farces vengeresses des enfants. Du côté de l'ordre encore, le surveillant général, tyranneau terrorisé à la maison par une mère à la carrure de première ligne de rugby. L'image de l'ordre et de l'autorité dont ces trois figures sont les hérauts ne peut que rasséréner les jeunes victimes de l'ordre du temple scolaire et leur permettre de compenser dans la fiction le quotidien.
Heureusement, tous les adultes ne sont pas semblablement acharnés à éradiquer le plaisir de la vie des enfants. Claudia Chiffre, l'enseignante préférée du Petit Spirou, est généralement bienveillante, même si elle n'est pas toujours consciente des ravages que produit son physique de mannequin parmi les rangs masculins de sa classe. Mais surtout le Petit Spirou a trouvé parmi les adultes un complice, son grand-père, prêt à toutes les sottises pour l'aider à faire ses expériences. L'enfance et le troisième âge, à l'écart de la société des adultes productifs, sont, dans la série de Tome et Janry, curieusement homothétiques. Les couples ne s'y rencontrent qu'à la sauvette dans des carcasses de voitures abandonnées, le square et son bac à sable y sont le lieu central de la drague et par-dessus tout l'amour est le seul souci, commun aux deux extrémités de la vie.
Rien de démonstratif dans les albums du Petit Spirou. Tout passe par l'humour — l'humour, pas le comique. C'est-à-dire qu'à la fabrique traditionnelle de gags comiques à la Greg ou Cauvin, pain quotidien des éditions Dupuis, les auteurs ont adjoint une petite annexe dans laquelle un malin esprit a pour charge de dérégler la mécanique, grossissant les effets, les déclinant à l'absurde, les tirant vers l'improbable et surtout les enduisant de libido.
La vraie vie existe donc, à l'écart du champ de production, et elle est belle. La sexualité s'y oppose au pouvoir ; elle est découvertes et promesses ; il est enfermement et refoulement. Telle est la morale du Petit Spirou à l'usage des enfants. Mais cette lecture saine quoique simpliste n'est pas nécessairement celle des adultes, car s'immisce forcément entre l'album et eux, la nostalgie. L'uchronie particulière de la série, qui mêle toutes les strates de l'après-guerre, ne peut que les entraîner sur la voie des remembrances et ratiocinations sur un temps perdu à jamais recherché, un temps magnifié par l'écart ravivé par Tome et Janry.
16:20 Publié dans Bande dessinée , Lectures d'enfance | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Tome, Janry, Petit Spirou
17 septembre 2007
Golo – B. Traven : portrait d’un anonyme célèbre

On a déjà remarqué mon intérêt pour les biographies en bandes dessinées et les problèmes narratifs qu'elles posent. Je viens d’en lire deux coup sur coup. Par charité, je ne parlerai pas de Kiki de Montparnasse de José-Louis Bocquet et Catel. L’autre est une entreprise paradoxale comme je les aime : il s’agit de la tentative de Golo (le dessinateur qui a le mérite d’avoir fait connaître Cossery à de nouvelles générations) de raconter la vie de B. Traven. B. Traven, mort au Mexique en 1969, est l’auteur de quelques romans âpres qui ont connu un succès dans le monde entier : Le trésor de la Sierra Madre (porté à l’écran par John Huston, avec Humphrey Bogart), Le vaisseau des morts, Rosa blanca, La révolte des pendus et d’articles politiques recueillis en français sous le titre Dans l’état le plus libre du monde. B. Traven, écrivit principalement en allemand, mais aussi en anglais et en espagnol. Surtout il passa sa vie à se protéger, à masquer son identité, à se créer des pseudonymes, à se faire passer pour quelqu’un d’autre :
« J’aimerais le dire très clairement. La biographie d’un créateur n’a pas la moindre importance. Si on ne reconnaît pas l’homme à ses œuvres, de deux choses l’une : soit c’est l’homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages. C’est pourquoi l’homme créateur ne devrait pas avoir d’autre biographie que ses œuvres. C’est dans ses œuvres qu’il expose à la critique sa personnalité et sa vie. »
Il paraît assuré aujourd’hui qu’il était né à la fin du 19e siècle aux Etats-Unis, qu’il était venu en Allemagne en 1907, où il avait travaillé dans le milieu du théâtre, sous le nom de Ret Marut. Anarchiste, il avait activement participé à la République des conseils de Bavière. Après la chute de la République, il était parvenu à échapper à la répression et quelques années plus tard avait réussi à gagner le Mexique où il exerça des métiers de traîne-misère avant de publier son premier roman en 1925 sous le nom de B. Traven. Désormais il vivra principalement dans ce pays, séjournant au Chiapas, puis s’installant à Mexico. Des zones d’ombre demeurent dans sa vie et les hypothèses les plus fantaisistes continuent de courir quant à son identité.
C’est à cette biographie pleine de trous que s’attaque Golo. Il s’appuie à la fois sur le travail des chercheurs et sur les romans de B. Traven qu’il traite comme purement autobiographique. L’album est de ce fait un peu déséquilibré. La partie allemande, sur laquelle on possède le plus de renseignements, est assez ardue et pleine de discours alors que la partie mexicaine (qui dura trois fois plus longtemps) est nettement plus superficielle, prenant pour argent comptant les écrits de B. Traven. Malgré tout, l’album de Golo, dont le découpage régulier est interrompu de temps à autre par des planches en pleine page qui apportent une respiration graphique bienvenue, fonctionne suffisamment bien pour donner envie de lire ou relire les romans de B. Traven.
La légende dit qu'Albert Einstein aurait répondu, alors qu’on lui demandait quel livre il emporterait sur une île déserte : « N’importe lequel, pourvu qu’il soit de Traven. »
Les informations sures dont on dispose sur la vie de B. Traven : ici
16:25 Publié dans Bande dessinée , Golo , Traven B. | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Golo, B. Traven
30 mai 2007
Peter Kuper – La jungle

On se souvient, dans Tintin en Amérique, du bœuf pénétrant sur un tapis roulant dans une monstrueuse usine de Chicago, pour en ressortir sous la forme de corned-beef. Hergé avait tiré la séquence d’un livre de Georges Duhamel, Scènes de la vie future, paru en 1930. L’idée semblait ahurissante aux Européens, le comble de la modernité. Pourtant, un quart de siècle plus tôt déjà, Upton Sinclair avait situé son roman La jungle : les empoisonneurs de Chicago dans le même décor (1). C’est ce livre — qui connut un grand succès dans son pays et fut traduit dès 1906 en français — que Peter Kuper, dessinateur américain, vient d’adapter en bandes dessinées.
Jurgis Rudkus, émigrant lithuanien, un colosse, se marie avec Ona et trouve un emploi dans les abattoirs de Chicago :
« C’était la plus importante concentration de travail et de capitaux jamais rassemblée en un seul endroit. La production était expédiée dans tous les pays du monde civilisé et alimentait pas moins de trente millions de personnes. »
Le ménage s’endette pour se payer une maison. Jurgis, méprise le syndicat qui veut fédérer les ouvriers. Il s’en sortira seul. Il travaillera plus pour gagner plus. Mais les risques sanitaires dans les abattoirs, pour les ouvriers comme pour les clients décillent Jurgis. Rapidement, il est victime d’un accident du travail, et perd sa place. Il finit par retrouver un travail dans une usine d’engrais puante, et se met à boire pour pouvoir le supporter. Ona est violée par son patron, Jurgis lui casse la gueule et passe quelque temps en prison. Tout va de mal en pis. Jurgis perd Ona qui meurt en couches, puis son fils. Il travaille pour la pègre locale, il doit briser des grèves ouvrières mais il est toujours dans la même misère. En assistant à un meeting du syndicat, il comprend enfin où se situe l’avenir :
« C’était comme si le ciel s’était ouvert au-dessus de lui. Même s’il devait encore souffrir, il ne vivrait plus au gré des circonstance. Il serait un homme, riche d’une volonté et d’un but. Il fallait arrêter de parler et passer à l’action. comme celui d’un seul homme, un cri s’éleva d’un millier d’individu. Chicago sera nôtre ! Chicago sera nôtre ! Chicago sera nôtre ! »

Il est évident qu’adapter un roman en 46 planches est un exercice réducteur. En fait, il semble que Kuper s’est contenté d’élaguer le roman, et que le texte qu’il a gardé est celui de Sinclair. On imagine que beaucoup de détails ont sauté, mais l’album reste compréhensible. Le propos de toute façon est d’une grande simplicité. Sinclair dénonce les conditions de travail abominables des ouvriers des abattoirs de Chicago, mais plus largement le système régulé à la fois par la police et la mafia qui permet le fonctionnement d’une telle industrie sans règles. Sinclair inverse la vision d’Hergé, pour lui, ce n’est pas le bœuf qui entre dans l’usine pour en ressortir en miettes, mais l’homme. Et le dessin de Kuper qui emprunte à la fois à l’expressionnisme allemand et au futurisme russe correspond particulièrement bien à l’atmosphère misérabiliste du texte. Ce qui fait qu’en lisant cette version de La jungle on a un peu l’impression de feuilleter une collection de tracts anciens ou de vieilles affiches révolutionnaires. Une réussite, donc.
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1) Sinclair, ardent propagandiste socialiste, se présenta, avec quelque chance de l’emporter, sous la bannière démocrate aux élections pour le poste de Gouverneur de Californie en 1934. Son programme donna lieu à la publication d’un livre : Moi, gouverneur de Californie, et comment j’ai mis fin à la pauvreté : La vraie histoire de l’avenir. Ce qui n’est pas sans évoquer les Scènes de la vie future de Duhamel. Malheureusement, il ne fut pas élu, sa candidature ayant donné lieu à un déchaînement médiatique encore inédit (les 700 journaux californiens ayant pris tous position pour son adversaire, sans qu’il ne s'en trouvât un seul qui le soutînt, lui).
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22 mars 2007
Shaun Tan – Là où vont nos pères
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D’aucune, s’y connaissant en bandes dessinées, et sachant mon goût pour les albums hors normes m’a fait le plaisir de m’offrir Là où vont nos pères de Shaun Tan, alors que c’est elle qui s’en va. Chiasme et magnifique cadeau. Il s’agit d’un épais album sans texte lisible. Il est composé de vignettes de tailles très inégales, du format timbre-poste à la double-page, traité en sépia et en noir en blanc. Voilà pour l’apparence générale et on a encore rien dit.
Un homme fait sa valise, et part en laissant sur place sa femme et sa petite fille dans une ville sur laquelle plane l’ombre de tentacules inquiétants. Il émigre. Train, paquebot. De drôles d’exocets l’accompagnent. Il débarque dans un lieu étrange. Tout est désormais étrange. L’arrivée se fait dans un New York fantasmatique, statue veillant sur le port, immeubles immenses et centre de tri pour émigrants. Je me souviens alors du film de Perec et Bober. On découvre à ce moment des inscriptions, pour nous illisibles comme pour lui. Tests, photos, papiers officiels. L’homme découvre la ville, tout y est incompréhensible, architectures, transports, métiers, animaux… Le seul moyen que l’homme trouve pour communiquer est son carnet sur lequel il dessine. Il trouve à se loger, et découvre dans sa chambre un animal domestique (qui tient du chien, du poisson-chat et du spermatozoïde) qui va devenir son seul compagnon. Grâce à la fraternité qui unit les pauvres, il trouve du travail. Il s’installe dans sa nouvelle vie, se rappelle l’ancienne. Il parvient à faire venir dans son nouveau pays sa femme et sa fille.
Aucun mot n’est écrit, tout passe par le dessin. Et pourtant tout est très clair, Shaun Tan se paye même le luxe de quitter la narration linéaire pour des flash-back ou l’évocation de souvenirs en passant simplement du sépia au noir et blanc (à l’inverse de l’effet attendu).
La grande habileté de Shaun Tan, est de placer le lecteur dans la situation de l’émigrant éberlué. Le lecteur ne comprend pas plus le nouveau monde que l’homme perdu dans la ville démesurée. La symbolisation de l’étrange crée un langage planétaire devant lequel l’incompréhension de chacun est égale. Un inconnu radical pour tout le monde. Si le spectre d’Ellis Island est bien présent, si New York est une matrice, les grandes villes asiatiques (Shaun Tan est un Australien d’origine malaise) sont aussi en filigrane sous les dessins.
Shaun Tan réussit avec Là où vont nos pères (dont le titre original est The Arrival, qui implique un point de vue différent du titre français) ce qui s’approche le plus d’un livre universel.
Shaun Tan propose par ailleurs un site remarquable.
14:31 Publié dans Bande dessinée , Tan Shaun | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Shaun Tan
16 mars 2007
Thierry Groensteen – Un objet culturel non identifié
C’est un livre que j’aurais pu écrire. D’ailleurs, je l’ai écrit. Le même sujet, mais un objet différent. Un autre objet culturel, pas mieux identifié. Thierry Groensteen, pour sa part, rend compte de plus d’un demi-siècle d’efforts aléatoires pour légitimer la bande dessinée. Il met l’accent sur l’incroyable et persistante confusion qui veut faire de la bande un genre littéraire comme le roman de terroir ou le haïku et nie ce qu’elle est, un autre médium, qui n’est ni la littérature ni l’illustration. Ça n’a l’air de rien, mais faire de la bande dessinée un genre autorise à considérer la production dans son ensemble et à l’assigner aux enfants et aux demeurés. La regarder comme un médium, permet de la caractériser selon ses publics, selon ses propres genres, et de hiérarchiser ses auteurs selon les valeurs qu’on adopte. Groensteen montre comment les présupposés et approximations des amateurs de la première génération à avoir bataillé pour la reconnaissance de la bande dessinée (Lacassin, Resnais, Moliterni, Couperie…) dans les années 60 se sont transformés en dogme intangible. Comment ils se sont transmis de livre en livre, alors même que leur ineptie était prouvée. Il se fait plus autobiographique pour analyser l’échec (ou le semi-échec) de l’institutionnalisation de la bande dessinée dont il fut un des acteurs, à travers l’exposition « Les maîtres de la bande dessinée européenne » à la BNF en 2001 et son passage à la direction du musée d’Angoulême. Le constat qu’il dresse de la situation présente n’est pas très optimiste. Il y a trente ans on pouvait s’attendre à un avenir radieux pour la bande dessinée. Aujourd’hui on doit reconnaître que sa situation symbolique a peu évoluée, et que l’invasion du marché par la réplication des albums d’Heroic Fantasy et par les mangas en pagaille ne pousse pas à sa légitimation. De la même manière, il fait remarquer la diminution du nombre d’ouvrages et de revues théoriques consacrés à la bande dessinée. Il cite à ce propos une phrase de Christian Prigent : « Quand il n’y a pas de médiatisation théorique de la chose littéraire, la littérature va toujours vers son penchant qui est le narcissisme simple ou la soumission aux exigences du marché […], à la demande d’époque. » qui ne laisse pas d’inquiéter.
Comme on est jamais mieux servi que par soi-même, Thierry Groensteen est le rédacteur en chef de la seule revue de réflexion d’importance consacrée à la bande dessinée : Neuvième art. (La preuve qu’elle est une revue d’importance, la librairie spécialisée en bandes dessinées de ma ville de province — qui ne vend que des bandes dessinées et des figurines de bon goût — n’a jamais entendu parler de cette revue. Voir ci-dessus la phrase de Prigent). C’est une excellente revue annuelle (et je ne dis pas cela parce que ma fille y a publié une remarquable étude l’année dernière). Le numéro 13 est paru au mois de janvier, 280 pages d’analyses. Dans ce massif touffu, trois dossiers m’ont plus particulièrement retenu : BD et philosophie, Questions de mise en page et surtout un dossier Trondheim qui rappellent les numéros thématiques des défunts et regrettés Cahiers de la bande dessinée.
Une telle revue devrait être trimestrielle.
17:05 Publié dans Bande dessinée | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Thierry Groensteen
09 janvier 2007
Kris et Etienne Davodeau – Un homme est mort
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En un demi-siècle la manière dont on perçoit les images a étonnamment changé. L’image photographique et plus encore cinématographique était rare et crédible. On la considérait. Aujourd’hui, elle est profuse. Les téléphones filment, les ordinateurs photoshopent, pinnaclent, youtubent ou dailymotionnent. Elle est déconsidérée. A l’inverse, l’image dessinée était méprisée, particulièrement sous son aspect bande dessinée. Fripounet et Marisette d’un côté, comme Vaillant de l’autre, n’étaient que des bêtises pour les mômes. Aujourd’hui, elle est légitime.
Brest 1950, la ville entièrement détruite pendant la guerre n’est qu’un vaste chantier. Les conditions de vie des ouvriers du bâtiment, des dockers et des ouvriers de l’arsenal sont très difficiles et des grèves éclatent en 1950. Un ouvrier Édouard Mazé est tué par la police lors d’une manifestation. Pour populariser la lutte, la CGT va demander à René Vautier, jeune cinéaste communiste qui vient de réaliser son premier film en Afrique, de filmer l’insurrection bretonne et les manifestations qui suivent la mort de Mazé. Vautier ne bénéficie d’aucun moyen pour accomplir sa mission militante. Il filme avec des bouts de ficelle. Ne pouvant enregistrer de son direct, il détourne un poème d’Eluard qu’il fait enregistrer par un jeune ouvrier et qu’il synchronise avec ses images. Son film, dont il n’existe pas de copie, se consume à être projeté dans les mois qui suivent sur tous les lieux de conflits sociaux. Il n’en reste rien. Que trente secondes d’images, retrouvées cinquante ans plus tard à l’occasion de l’écriture de cet album. Trente secondes pendant lesquelles on aperçoit le visage du grand-père du scénariste Kris. La boucle est bouclée.
Un homme est mort est une entreprise paradoxale qui vise à substituer aux images anciennes tournées par Vautier, des images nouvelles dessinées par Davodeau. Le film de 1950 est en partie redessiné. Mais le film n’est pas donné nu, il est accompagné du work in progress, des conditions de sa réalisation. C’est aujourd’hui la bande dessinée qui témoigne là où le cinéma ne peut plus le faire.
Le travail de Davodeau, comme dans Les mauvaises gens, est un équilibre réussi entre la restitution de la mémoire ouvrière et militante et la subtilité formelle. Ce sont des albums qui ne prennent pas le lecteur pour un idiot et lui laissent une part du travail à effectuer.
10:55 Publié dans Bande dessinée , Davodeau Etienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Etienne Davodeau
10 septembre 2006
Will Eisner - Le Complot
Will Eisner (1917-2005), a créé le Spirit en 1940. Ce personnage a sans doute été le premier super-héros décalé de la bande dessinée américaine, jouant à la fois sur le premier et le second degré. Anti-héros plus que super-héros. Plus tard Eisner donna un portrait sensible des quartiers juifs de sa ville de New-York dans des romans graphiques — genre dont il fut le promoteur. Il fut un des auteurs qui firent passer dans les années 1970 la bande dessinée du divertissement infantile à une lecture intelligente pour les adultes. Le Complot : l’histoire secrète du Protocole des sages de Sion est son dernier livre, publié à l’âge de 88 ans. Il a passé plusieurs années à enquêter et dessiner cet album qui est son testament.

Will Eisner part du pamphlet anti-bonapartiste que Maurice Joly a publié en 1864 Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, puis il suit le fil de l'histoire jusqu'en Russie. Là, les aristocrates conservateurs qui dirigent l'Okhrana, la police secrète du Tsar, veulent mettre fin à la libéralisation de l’empire entamée par le premier ministre Witte. Ils engagent en France un indicateur et provocateur russe Mathieu Golovinski, faussaire spécialisé déjà utilisé par la police. Son œuvre, largement copiée sur le livre de Joly, est titrée Les Protocoles des Sages de Sion et présente la manière dont les juifs projettent de détruire la civilisation chrétienne et de s'emparer du monde. Bien entendu les libéraux russes sont soit juifs, soit entre leurs mains et participent au complot. Les Protocoles sont publiés en 1905, ils entraînent la fin de la libéralisation du régime, et ne sont pas étrangers à la chute du Tsar. Ensuite, l’histoire se déplace : Turquie, Allemagne, Egypte, Inde, de nombreux pays publieront les Protocoles chacun leur tour, alors que tout le monde sait depuis 1921 qu’il s’agit de faux. Le texte continuera d’avoir des effets dans chacun de ces pays et ce jusqu’à aujourd’hui. C’est probablement avec Que faire ? et Mein Kampf un des livres les plus gros de catastrophes au siècle dernier.
L’enquête est passionnante, argumentée. Difficile à suivre dans ses ellipses. Et là, on en vient à la seule réserve, mais d’importance qu’appelle Le Complot : la bande dessinée n’est pas le genre narratif le plus adapté au sujet. Une histoire qui s’étale sur un siècle et demi, se déroule dans plusieurs pays, ne présente aucune continuité graphique possible. La seule unité de ces 130 pages est donnée par le style très caractéristique d’Eisner. La meilleure preuve de son embarras à plier son projet aux contraintes de bande dessinée se trouve entre la page 73 et la page 89. Seize pages de comparaison terme à terme entre le Dialogue de Joly et les Protocoles. Deux colonnes de texte imprimé sous lesquelles on voit dessinés les personnages qui sont censés les lire devant nous. L’artifice ne fonctionne pas. La philologie en BD est un exercice impossible.
Force est de constater que tout au long de l’album, pratiquement aucune information n’est donnée par le graphisme. Tout passe par le texte, ce qui implique un récitatif envahissant et des bulles bavardes et tellement informatives qu’elles en deviennent anti-réalistes. Le dessin ne raconte plus rien et est réduit à un rôle d’excipient illustratif.
Il est paradoxal qu’un des très grands de la bande dessinée termine une œuvre magistrale sur un tel constat d’impuissance.
Sur un sujet qui n’est pas sans rapport, le premier tome de Klezmer de Joann Sfar — lu en même temps — fait preuve une fois de plus de l’incroyable liberté graphique de l’auteur. Là, on voit des petits miquets qui racontent une histoire.
14:00 Publié dans Bande dessinée , Eisner Will | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Will Eisner
30 mai 2006
Etienne Davodeau - Les mauvaises gens

Je n’avais pas lu d’aventures syndicales en bandes dessinées depuis les Aventures épatantes et véridiques de Benoît Broutchoux de Phil Casoar & Callens en 1979, mais je ne lis pas tout. Il s’agissait dans cet album de raconter la vie du susnommé, à la manière de Forton. Benoît Broutchoux était un militant anarchiste et syndicaliste, leader de la grande grève des mineurs de 1906 après la catastrophe de Courrières. On était dans l’épopée, l’imagerie d’Épinal, la geste fondatrice du syndicalisme. Rien de tel avec Les mauvaises gens d’Etienne Davodeau. Le syndicalisme y est aussi au cœur de l’album, mais sous une forme plus modeste, moins flamboyante. L’époque n’est plus la même. Davodeau raconte la vie de ses parents Marie-Jo et Maurice, ouvriers dans les Mauges, région rurale, catholique, et conservatrice situé entre Angers et Chollet (région qui abrita jusqu’il y a peu trois vaillants nonagénaires des lettres françaises, Ernestine Chasseboeuf, hélas disparue, Jules Mougin et Julien Gracq). La couverture de l’album qui place en parallèle le clocher de l’église et la cheminée de l’usine semble résumer à elle seule l’atmosphère de la région en ces années pas si lointaines.

L’histoire, qui commence à la Libération, est l’histoire d’une longue émancipation, qui survient d’abord par l’intermédiaire du catholicisme social et des ses mouvements de jeunesse comme la JOC qui donnent un sens au collectif et du goût pour la discussion. Les parents de l’auteur passent naturellement de ces mouvements de jeunesse à l’ACO (Action catholique ouvrière) puis au syndicalisme chrétien. Ils vont militer de longues années à la CFTC puis à la CFDT, arrachant par une succession de petits combats des conditions de travail et d’existence plus décentes à un patronat particulièrement ancré dans le XIXe siècle. Le livre s’achève sur le visage de François Mitterrand se dévoilant sur une télévision le soir du 10 mai 1981. Fin d’une époque.
Rien que pour ce contenu riche, qui met en images une histoire des français vue sous un angle peu fréquent, Les mauvaises gens mérite amplement la lecture. Mais si l’album a reçu le Prix du scénario du festival d’Angoulême en 2006, c’est qu’il ne se contente pas de raconter de façon linéaire l’histoire des parents Davodeau entre 1945 et 1981. A la manière d’Art Spiegelman dans Maus, qui reste le modèle de l’autobiographie familiale dessinée, l’auteur jongle entre les époques. Il se met en scène dans le présent, comme enquêteur (voir par exemple la remarquable planche page 38 où il retourne avec sa mère sur les lieux de son ancienne usine et où on en voit l’état actuel et le dessin — donné pour un dessin, lui — qu’il fait sur les indications de sa mère), et dans le passé comme personnage secondaire. Là où Spiegelman, qui a commencé son livre dans les années 70, peu subtiles encore en économie narrative, marquait les changement d’époque par le passage de cases décadrées à des cases cadrées, Davodeau ne joue d’aucun artifice. Les sauts chronologiques ne sont marqués par aucun code idéographique. Comme le roman contemporain qui s’épargne, au moins depuis Nathalie Sarraute, les « dit-il », « répondit-elle », « pensa-t-il », la bande dessinée se fluidifie et cesse de souligner l’évidence. La polyphonie et la « polychronie » envahissent le petit monde de la BD intelligente, et c’est tant mieux. A chacun de s’y retrouver, et on s’y retrouve parfaitement, les lecteurs de bandes dessinées ayant eux aussi fait des progrès considérables depuis trente ans.
Les mauvaises gens est une véritable réussite qui allie l’exigence formelle à l’histoire sociale, par le biais de la biographie familiale et de l’autobiographie. Que la bande dessinée puisse désormais traiter ce type de sujets et de cette manière tout en obtenant la reconnaissance institutionnelle (prix à Angoulême, prix France Info, etc.) est rassurant pour l’avenir d’un genre dont on peut toujours craindre qu’il s’enferme dans le ressassement du même qui caractérise la majeure partie du commerce bédéique.
16:10 Publié dans Bande dessinée , Davodeau Etienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Etienne Davodeau
02 mars 2006
David Vandermeulen. - Fritz Haber, l'esprit du temps
J’ai pu donner l’impression jusqu’à maintenant de ne m’intéresser qu’à de vieux livres. Non pas, la date de publication n’a pas grande importance pour moi. On fait son miel de tout bois, comme on dit à Champignac.
Je vais commencer aujourd’hui une série de notes de lectures, qui mêlera nouveautés et livres tirés de leur poussière, par une bande dessinée qui figurait dans la sélection pour le meilleur album au dernier festival d’Angoulême : Fritz Haber, tome 1 : L’esprit du temps de David Vandermeulen. - Delcourt (Mirages), 2005.
Je n’ai jamais pensé que la bande dessinée était un genre qui convient à la biographie. D’ailleurs rares ont été les tentatives en cent dix ans de raconter en images la vie de personnages plus ou moins connus. On se souvient des albums de Jijé, qui par le choix de ses sujets se rapproche plus de l’hagiographie que de la biographie. Des œuvres plus pitoyables ont été produites jadis par la maison Larousse dans sa collection L’histoire de France en bandes dessinées. C’est seulement depuis quelques années que, parallèlement à l’émergence de l’autobiographie dessinée, des biographies de qualité paraissent en France comme la vie de Winsor McCay par Smolderen et Bramanti ou encore la vie d’Osamu Tezuka réalisée par son studio.
Si la biographie et la bande dessinée ont eu du mal à s’accorder c’est pour des raisons constitutives. Sans jouer le pédant, il me semble le différentiel entre le temps de l’histoire et le temps du récit, pour reprendre les concepts de Genette, est dans le cas de la biographie source de difficultés. La bande dessinée est un art séquentiel qui fonctionne idéalement sur le mode de la scène (temps du récit plus ou moins équivalent au temps de l’histoire), elle peut très bien produire des temps de pause descriptive (temps du récit plus important que le temps de l’histoire), elle peut utiliser l’ellipse (temps du récit nul pour un temps de l’histoire effectif) grâce à la plasticité sémantique de l’espace inter-iconique (espace entre deux cases), mais elle peine à rendre le mode appelé sommaire qui couvre l’éventail entre la scène et l’ellipse, c’est-à-dire un temps du récit plus rapide que le temps de l’histoire. C’est à mon sens ce qui entrave les auteurs de bandes dessinées dans la construction de récits biographiques.
David Vandermeulen, comme ses prédécesseurs immédiats résout la question par l’abondance. Il pense que l’œuvre terminée comptera entre 500 et 800 pages. On est loin de Jijé (qui ne parvenait pourtant pas à tenir dans le format d’un album standard). C’est probablement la seule solution pour aboutir à un résultat probant. Et c’est la première fois que je lis une biographie en bande dessinée qui ne tombe ni dans la caricature ni dans l’imagerie hagiographique. L’épaisseur du personnage est rendue par la durée.
Mais qui est le sujet de cette biographie autour de laquelle je tourne depuis un moment ? Fritz Haber, prix Nobel allemand de Chimie 1918. Drôle d’idée. Qui peut être tenté de lire la vie d’un tel personnage ?
Et pourtant, juif, tenté par le sionisme mais luttant en même temps pour son intégration dans la société allemande, il fait la synthèse de l’ammoniaque, met au point des gaz de combat pendant le premier conflit mondial, et le tristement fameux Zyklon B. Beau palmarès scientifique. Il mourra en Suisse en 1934 fuyant le nouveau régime de son pays.
Fritz Haber est donc un personnage à plusieurs titres symbolique, qui permet à l’auteur d’aborder avec subtilité la description de l’Allemagne entre 1888 et 1906 (dans le premier tome). Le scénario est subtil, jamais il n’insiste alors qu’il aborde des questions comme la tentation sioniste ou le nationalisme qui provoquent encore aujourd’hui bien des polémiques. De plus à l’inverse des autres biographies, il élit comme modèle un homme sans doute plus proche du salaud sartrien (ses rapports avec sa femme, comme ceux d'Einstein avec sa première épouse, sont d'une phallocratie d'époque) que du saint jijéen. Rien que cela est remarquable parce que radicalement nouveau dans l’acceptation de la complexité et dans le jeu entre les scènes et les ellipses.
Mais le traitement esthétique et graphique de cette bande dessinée est tout aussi original. Vandermeulen prend comme référent le cinéma muet. Pas le vrai cinéma muet, mais une idée du cinéma muet, un cinéma muet réinventé. L’album est entièrement sépia, les textes récitatifs sont présentés sur des simili-cartons à la manière du cinéma expressionniste, et les phylactères sont disposés comme les sous-titres d’un film en V.O. Jamais on ne vit pareil dispositif au cinéma. Vandermeulen met en place un syncrétisme imaginatif, à la manière des premiers films de Guy Maddin. Un certain nombre d’éléments signifiants nous évoquent le cinéma muet de Murnau (qui d’ailleurs chronologiquement correspond à la seconde moitié de la vie de Fritz Haber) et nous acceptons de bonne grâce ces artifices. C’est très fort et très malin.
Donc, Fritz Haber, l’esprit du temps, propose à mes yeux un double tour de force : un scénario qui sait jouer de la vitesse de narration particulière de la bande dessinée et un appareil graphique qui parvient à donner au lecteur l’illusion qu’il regarde un film. C’est incontestablement une des bandes dessinées les plus atypiques et convaincantes du siècle. Enfin, des cinq dernières années.
21:25 Publié dans Bande dessinée , Vandermeulen David | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Vandermeulen, Frit Haber, Guy Maddin







