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11 novembre 2007

Zo d’Axa – De Mazas à Jérusalem ou Le grand trimard

deb9fd8e6e41af1e5120b46045ea3562.jpgOn republie Zo d’Axa, le flamboyant barbu rouquin. Cent douze ans plus tard, revoici De Mazas à Jérusalem. Il faut dire d'abord que le personnage est admirable d’intransigeance. Son livre, récit autobiographique, ne cède rien à l’ennemi. Zo d’Axa maintient quoi qu’il arrive ses positions, et avec style.
Enfant de la bonne bourgeoisie, Zo d’Axa rompt très tôt les amarres. Saint-Cyrien, il s’engage dans les bataillons d’Afrique dont il déserte rapidement après avoir séduit la femme de son capitaine. Rentré en France après huit ans d’errance d’abord en Belgique puis en Italie, il crée un journal L’En-dehors.
Après les attentats anarchistes du début des années 1890, il lance une souscription pour les enfants des détenus, et distribue l'argent aux familles. Il est arrêté alors pour association de malfaiteurs(c'est à ce moment que démarre le livre). Emprisonné à Mazas, où sont regroupés des détenus politique, il refuse avec morgue et ironie de répondre aux interrogatoires ou de signer quelque papier que ce soit. On le met au secret, sans visite ni avocat. Au bout d'un mois, il est remis en liberté provisoire.
Mazas n’a rien calmé, Zo d’Axa repart à l’assaut. Et se trouve à nouveau poursuivi. Il part pour Londres pour fuir ses procès à répétition. Quelques mois plus tard, le démon des voyages le reprend. Il embarque pour la Hollande avec une troupe de musiciens ambulants. À Rotterdam, il se fait embaucher sur une péniche qui l'emmène à Mayence par le Rhin. Il séjourne quelque temps avec des bûcherons au cœur de la Forêt Noire. Puis il se rend à Milan où il arrive quand se déroule un procès d'anarchistes. Il est arrêté en pleine nuit. On l’expulse d'Italie. Il s'embarque à Trieste pour le Pirée avec un groupe de déserteurs italiens. Ils se révoltent ensemble contre la tyrannie du capitaine. Il débarque en Grèce et dort, en chemineau dans les ruines du Parthénon.
Zo d’Axa ne s’arrête pas là. L'Orient l’appelle. Il traverse le Bosphore. Constantinople. Il adore cette ville. Mais pris pour un espion russe, il est arrêté puis relâché, il quitte Constantinople pour Jaffa, où il met le pied le premier janvier 1893. Il est à nouveau arrêté, gardé à vue pendant quelques semaines. Il s'évade pendant un orage, et se réfugie au consulat d’Angleterre. Contre toutes les règles diplomatiques, les Britanniques le livrent aux autorités françaises.
Enchaîné comme un bagnard, Zo d’Axa est embarqué de force sur "La Gironde" à destination de Marseille. Il voyage les fers aux pieds. En arrivant, il est emprisonné quelques jours à Marseille, au régime des droits communs avant d’être transféré à Paris, où il passe dix-huit mois à Sainte Pélagie comme politique, ayant, évidemment, refusé de signer une demande en grâce. Il est libéré en juillet 1894. Il publie l’année suivante De Mazas à Jérusalem qu'il a écrit en prison et qui raconte, précisément ces tribulations.
Le récit de Zo d’Axa est inégal, elliptique concernant ses voyages, il est plus disert sur ses prisons. Ça tombe bien. C’est là que son personnage donne sa mesure. Il est, au sens propre, indomptable. Avec panache. C’est un Fénéon en à peine plus gras. Qu’on en juge par cet épisode :

« INTERMÉDE.
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On serait trop à plaindre, je crois, si l'on avait la romanesque tendance de dramatiser les choses. La réalité suffit. On est victime, cela ne fait pas de doute. L'existence cellulaire est ignoble, c'est entendu. Mais enfin, on garde, je l'avoue, une heureuse tournure d'esprit qui permet d'entendre quand même parfois tinter la note gaie. Ainsi au moment de la fouille il y eut un incident qui me paraît un intermède. J'avais déjà retiré mes effets, les gardiens accroupis retournaient mes poches. Tout à coup l'un d'eux, en lâchant mon veston, pousse un cri:
- Quelque chose a bougé, là-dedans !
- Allons donc !
- Je vous dis que quelque chose a bougé !
Ce fut une panique: bombe, explosion, marmite à renversement! Un silence où planait de l'effroi - on eût entendu brûler une mèche.
Cependant le plus déterminé des gardiens, tel un héros esclave du devoir, s'avance et, avec mille et une précautions, reprend ma veste. Chacun de ses mouvements est mesuré, compté, décomposé, subtil, moelleux si j'ose dire.
Il palpe d'un geste lent, scrutant les doublures.
il glisse sa main dans une poche et en retire, à demi détournant la tête, un corps qui semble en effet s'agiter - humblement dissimulé dans des feuilles de salade... C'est une modeste tortue.
- Ah! celle-là est roide.
- Il faut en rendre compte au brigadier.
Mais voici bien une autre histoire. Le brigadier ne veut pas assumer la responsabilité d'une décision. Pensez donc! Que doit-on faire - le cas n'a pas été prévu - que doit-on faire de l'animal ?
Problème ardu.
La scène se prolonge et tourne au plus intense grotesque. au milieu de la double rangée de cellules, le groupe d'hommes en uniforme gesticule, autour de la petite tortue.
Le gardien-chef est accouru ; il examine, pèse et juge :
- Où est la bête ?
- Là, là, indiquent tous les doigts tendus.
- Fourrez cette vermine au vestiaire !

Pellisson eut moins de chance encore avec sa célèbre amie. Je m'amuse à certains détails ; mais les petits côtés qu'ils évoquent ne sont pas pour faire simplement sourire. Le très sommaire mobilier dans lequel je me prélasse aujourd'hui, qui sait si ce ne sera pas demain l'installation rudimentaire du plus sceptique des lecteurs ? L'hospitalité cellulaire est, à Mazas, éclectique : tout le monde est à la merci des caprices d'un magistrat. Ces minuscules incidents, contés comme ils se présentent, offrent, à n'en pas douter, une saveur spéciale d'avant-goût !
Pauvre tortue ! jolie d'ailleurs sous sa carapace d'ocre chaud décorée d'hexagones frangés de noir. En l'emportant j'avais pu croire que, dans ma prison, elle romprait la monotone immobilité des choses. Espoir déçu. Quelques jours après, le brigadier des gardiens, un vieux à moustaches grises, pénètre chez moi, l'air courroucé :
- Votre bête fait un train du diable au vestiaire!
Le même jour, un monsieur au képi triplement galonné, mais de figure paterne cependant, passe en tournée d'inspection.
Ce monsieur est le directeur. Il aime les animaux, m'explique-t-il : la tortue sera donnée à n'importe qui du dehors.
- Pourquoi ne la laisserait-on pas dans ma cellule ?
- Elle y mourrait ...
- Hein ? ...
- Oui, le manque d'air. »

12:25 Publié dans Zo d'Axa | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Zo d'Axa