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08 mai 2006

La ville d'Hardellet

A situer souvent ses textes aux marges de la ville, il était naturel qu'ils en vinssent aussi à la pénétrer et à l'explorer. Nous avons dit, déjà, que pour Hardellet, par ville, il fallait entendre Paris, et accessoirement Londres ou Amsterdam. Nous pouvons être plus précis : de Paris, il ne retient que les quartiers du centre chargés d'histoire comme le IVème et le Vème arrondissement, et les quartiers populaires, les anciens faubourgs comme Ménilmontant, Belleville, ou La Villette. C'est un Paris qui ignore les beaux quartiers, les zones à forte densité humaine et touristique. Un Paris qui leur préfère, une fois encore, les zones floues et les zones de mémoire de la ville, un Paris affectif, distant de la modernité, en marge du pouvoir économique, politique et social.
Si ce Paris-là n'est pas fondamentalement éloigné de la banlieue — au moins sociologiquement : l'exode des couches populaires hors de la ville n'avait pas encore commencé — il comporte une dimension supplémentaire, qui était la plupart du temps absente de son appréhension de la banlieue, la dimension historique, qui produit une valeur ajoutée au lieu lui-même. C'est une ville patinée que parcourent les personnages d'Hardellet. La ville a une épaisseur que n'avaient ni la banlieue, ni la campagne.

Il est toutefois un point d'importance qui distingue la ville de la banlieue, comme il avait distingué la banlieue de la campagne. Les images féminines attachées à ce territoire ne ressortissent pas aux mêmes catégories. Le personnage féminin de la ville, que l'on songe à Florence Van Acker du Parc des Archers, styliste de mode au charme de laquelle il était impossible de résister, à Lady Long Solo qui :

"... portait une crinoline pareille à celle que je froissais entre mes mains — écolier pris en faute ; elle avait vingt-huit ou trente ans et de magnifiques yeux vert foncés dont son maquillage accentuait les cernes plutôt qu'il ne les dissimulait. Sa beauté d'automne, de ciel lourd ne me frappa guère, tout d'abord ; elle était de celles qui exigent un temps d'épreuve et ne deviennent irrésistibles qu'après un obscur consentement. " (Lady long Solo)

que l'on songe aussi à Vanessa, l'hôtesse de l'air hollandaise de Lourdes, lentes... et à ses trente cinq ans un peu las, plus âgée que les nymphettes des bois ou que les marinières de dix-huit ans qui fréquentent les guinches de banlieue. C'est une femme épanouie et sophistiquée, qui laisse le naturel aux gamines sauvageonnes, et dont la sexualité raffinée s'accorde au décor urbain.

La ville peut transformer la femme la plus quelconque, Hélène Jeanteur dans Le seuil du jardin, par exemple en femme mystérieuse, prostituée de haut vol :
"Puis Hélène Jeanteur entra.
Masson la reconnut aussitôt bien qu'il y eût peu de rapport entre la pensionnaire ef-facée de maman Temporel et le splendide Rubens qu'il avait sous les yeux. Ses cheveux étaient noués en chignon, elle portait un manteau de fourrure sur des lingeries bleu pâle et ocre, presque impalpables."
(Le seuil du jardin)

Car la prostituée est la quintessence de la femme sophistiquée de la ville, une demi-déesse, tutélaire en quelque sorte du monde urbain :
"Le soir, quand j'avais des ronds en poche je m'offrais le Chabanais ou le One Two Two. Il y avait dans ces maisons un potentiel de sensualité qui écartait toute consi-dération métaphysique, ne fût-ce que par le droit de choisir . [...] A me figurer l'instant où l'on m'annoncerait dans l'escalier, ce mauvais lieu devenait un temple de l'Imaginaire ; il se trouverait parmi le "choix" une fille d'une incroyable beauté, une demi-déesse venue se prêter pour une nuit aux mains des hommes, une grande dame en rupture d'honorabilité." (La promenade imaginaire)

Les personnages féminins chez Hardellet sont toujours tributaires de l'espace dans lequel on les rencontre. Il distribue dans l'ordre du fantasme les femmes selon une correspondance topologique. Ces figures fantasmatiques ne sont pas hiérarchisées, simplement, chacune, femme improbable, corrèle la charge érotique propre à chaque lieu à la représentation de ce lieu.
Comme les figures féminines qui l'accompagnent, Paris est, dans l'oeuvre d'Hardellet, un milieu plus complexe que ne l'étaient la campagne et même la banlieue, en particulier à cause du poids du passé et à cause de la superposition de différentes villes sur un même emplacement. Ces superpositions sont de deux types, chronologique, le plus souvent, et sociologique, parfois.

Les affleurements de l'Histoire
L'état réceptif des personnages d'Hardellet dans leurs dérives parisiennes les incline à percevoir de chaque lieu, simultanément le présent et le passé. Nous reviendrons sur ces paradoxes temporels, mais retenons pour l'instant le poids de l'Histoire et de la mémoire collective qui pèse sur la vision de la ville qu'ils éprouvent. Il existe un Paris secret sous Paris. C'est un Paris du passé qui persiste, malgré les apparences, à survivre, et dont quelques signes attestent la présence :
"Le mystère — c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange-Batelière sous l'Opéra." (Poème in La Cité Montgol)

La rivière dans laquelle pêchaient nos ancêtres coule toujours sous l'Opéra, preuve que le passé ne disparaît pas, qu'il s'efface seulement en surface, mais reste agissant en profondeur. Régulièrement les personnages d'Hardellet en font le constat :
"Je suis l'homme des ruelles qui débouchent sur un terrain inutilisé, sur une rivière louche — une Biévre clandestine — ne coulant que là, à ciel ouvert.
Crois-moi : les bulldozers ne détruisent rien qu'en apparence, les murs abattus ne dénouent pas un secret aussi volatile et tenace que le parfum de la Dame en Noir. Tends l'oreille : n'entends-tu pas encore les derniers coups de chassepot, rue de la Fontaine-au-Roi, pendant la Commune ? "
(Lady Long Solo)


Les textes d'Hardellet sont souvent les vecteurs d'une mémoire collective de la ville. Il explique dans la Préface à Paris, ses poètes, ses chansons que, jusqu'à la Deuxième guerre mondiale, la ville, malgré Haussman, a peu changé, et qu'à l'échelle d'une génération les transformations étaient imperceptibles. Les strates se superposaient alors sans se détruire. Il n'en va évidement plus de même depuis. Mais Hardellet, né avant la guerre de 14, sait encore lire la ville ancienne sous le béton et la modernité architecturale qu'il abhorre. Pour accomplir ce déchiffrage, il n'est pas seul. Sa connaissance de la littérature consacrée à Paris, et en particulier des poètes de la ville, de Villon à Desnos, lui est d'un précieux secours lorsqu'il s'agit de naviguer dans l'épaisseur du tissu urbain. Nerval, Lautréamont, Fargue ou Aragon sont à ses côtés, affirme-t-il, quand il arpente, aux aguets, le pavé parisien. A cette mémoire littéraire, s'ajoute une mémoire familiale, sensible comme la sienne aux survivances du passé :
"Le père Hardellet... décrivait la ville qu'il avait exploré vers 1895. La Biévre à ciel ouvert, le Point du Jour et ses caf' conc', les fortifs, les abords de l'Hopital Hérold où des chèvres broutaient une herbe pauvre, le marché aux chevaux, avec ses maquignons en blouses et armés de triques d'assommeurs, les fossés de la Muette où les équipes de bonneteurs se partageaient les louis destinés à appâter les pigeons — tout cela évoquait à mes yeux un folklore des bas-quartiers à l'emblème d'Eugène Sue et de dandies des faubourgs. Il y avait en lui du Paysan de Paris avant la lettre et j'avais de qui tenir." (La promenade imaginaire)


Cette histoire de la ville, lue, racontée ou simplement imaginée, est présente, toujours, derrière chaque pas des personnages hardelletiens dans Paris. Mais l'histoire qui retient Hardellet n'est pas une science exacte, c'est l'affectif qui la domine. De l'histoire, il n'élit qu'un petit nombre de sites, de personnages, d'époques — se créant ainsi une vision mythologique personnelle qui agit comme un prisme à travers lequel il décrypte la ville. L'histoire de Paris selon Hardellet, si elle s'appuie sur des faits réels, est néanmoins dans une large mesure une histoire fantasmée, une histoire dont les prolongements secrets courent toujours à l'époque actuelle au seul bénéfice du piéton rêveur. La Commune, ainsi, une période élue d'Hardellet, fait retour à plusieurs reprises dans le présent, par exemple :
"Le coeur de Paris n'a jamais battu aussi fort et aussi généreusement que pendant la Commune.
[...] Bizarrement, je vais en chercher l'ombre dans les coins qui ne furent pas tou-jours ses hauts lieux ; dans le faubourg Saint-Antoine, par exemple. Les cours intérieures profondes, compliquées, que l'on y aperçoit par les portes cochères, me suggèrent l'idée d'un labyrinthe où une poignée d'irréductibles disparaissent sous le nez des versaillais..."
(Donnez-moi le temps)

Il existe, pour Hardellet, dans "Paris, port de songe", un complot du présent qui vise à effacer du décor cette histoire qui est pérenne. Lui, qui chemine en compagnie de Labrunie dans Lady Long Solo, sait pourtant qu'il ne faut pas s'étonner des retours du passé, car ils sont une conquête de l'arpenteur de ruelles et d'impasses et de l'application qu'il prend à écarter les faux-semblants que le présent et le réel glissent avec malveillance sur son itinéraire.

C'est à travers ces particulières dispositions d'esprit que nous pouvons comprendre le poids de l'histoire dans les textes d'Hardellet qui ont trait à Paris. La ville a un passé qui influe sur le présent. Mais ce passé n'est pas homogène, il est fait d'îlots de mémoire sauvegardés, et cette mémoire, nous l'avons dit, emprunte aussi bien à l'histoire réelle — avec une dilection pour les moments insurrectionnels, 1830, 1848, la Commune — qu'au monde de la fiction. Les poètes sont, bien sûr, convoqués, mais aussi les personnages de romans :
"L'appartement de monsieur Petitfils, rue de Richelieu, colle parfaitement au personnage. Un immeuble et un escalier vétuste, mais chez lui, une impression de luxe sournois, de repliement confortable. J'enfourche mon vélo à rétrograder le Temps. Peyrade, Contenson, les tueurs à gages de l'abbé Carlos Herrera. Isidore Ducasse a dû suivre souvent cette rue, transparent. Les Mystères de Paris, les mystères de..." (Lourdes, lentes...)


La ville devient pour Hardellet un support pour l'imaginaire. Son Paris est radicalement différent de celui que ses millions de contemporains ont pu parcourir. Il ne s'étend pas seulement sur la surface d'un plan, mais aussi dans la mémoire individuelle et collective, et déborde toutes les limites grâce au tremplin que fournit l'onomastique au candidat au songe :
"J'imagine qu'il subsiste dans Paris, invisibles derrière leurs murs, des jardins et des parcs à l'abandon qui constituent son maquis secret ; c'est là que trouvent tout naturellement leur refuge idéal des personnages qui ne se sentent plus à l'aise parmi nous. Certains noms — la Grange-aux-Belles, la Butte-aux-cailles, la rue des Moulins — se dépouillent facilement de leur apparence quotidienne, dont j'ai décidé, une fois pour toutes, de ne plus tenir compte. En fait je me promène dans un Paris que j'invente au fur et à mesure de mes pas, en compagnie des mes ombres familières." (Donnez-moi le temps)


Paris, malgré ses traits réels, est dans l'oeuvre d'Hardellet une ville essentiellement inventée. Les promenades de ses personnages, comme les déambulations du Hibou de Restif de la Bretonne, sont des promenades hallucinées. La nuit au Jardin des plantes de La belle lurette évoque les chimères du Hibou dans l'île Saint-Louis. Le promeneur hardelletien, accompagné de ses ombres familières, crée son propre décor, qui ne tient pas compte du temps, mais de la mémoire affective du lieu.
Cette prééminence de la mémoire affective sur l'histoire et le réel, que nous avons mis en lumière pour Paris, vaut aussi pour les deux autres villes qui servent en particulier de décor à un roman, Lourdes, lentes... :
"Ai-je envie d'en savoir un peu plus long sur Amsterdam, c'est à Joseph Conrad que je confie le soin de m'instruire.
Londres ? Je donne le bras d'un côté à Henry James, de l'autre à George Du Maurier. Ils me montrent la ruelle dans laquelle l'apparence physique de Jack l'Eventreur fut aperçue pour la dernière fois..."
(La promenade imaginaire)

Ainsi se constitue dans l'oeuvre d'Hardellet un imaginaire de la ville, qui serait l'imaginaire d'une ville globale, fondant tous les îlots marqués affectivement en une unique cité déterritorialisée qui n'existerait que dans l'écrit. Un récit de rêve, dans Les chasseurs Deux, nous montre cette fusion de capitales en marche, qui ne s'arrêtera que lorsque ce territoire onirique sera unifié :
"Le crépuscule tombe vite en novembre dans cette ville qui n'est ni Paris ni Londres, bien qu'elle participe des deux." (Vue d'un campement in Les chasseurs Deux)


La ville fantôme
Le statut déréalisé de la ville, qui en devient une cité imaginaire, faite de toutes les villes élues à toutes les périodes élues trouve son paroxysme dans l'existence de nombreuses villes fantômes qui hantent le texte d'Hardellet.
La forme première de la ville fantôme est liée, indubitablement, à l'existence de ces nodules subsistant des villes du passé sous la trame de la ville actuelle. C'est ce qu'Hardellet à plusieurs reprises nomme la ville seconde. Ainsi, les insurgés communards dévoilent dans leur fuite devant les versaillais :
"une seconde ville si subtilement distribuée parmi les décors de Paris qu'elle apparaît seulement aux initiés. Cette ville clandestine n'est pas soumise à nos lois."(Donnez-moi le temps)

Mais les circonstances de la découverte de cette ville seconde peuvent aussi surgir à l'improviste, au hasard d'une dérive du promeneur. Tout est question d'abord d'une certaine disposition d'esprit, d'un certain affûtage du regard. Pour Hardellet, cette façon de lire la ville est le propre du regard poétique. C'est-à-dire d'un regard qui agit comme le révélateur du photographe et qui transmue la ville banale en ville virtuelle :
"Un certain ciel, une porte cochère entrebâillée, quelques arbres (ainsi sur la Contrescarpe) suffisent à bâtir une ville seconde dont nous nous apercevons avec le temps qu'elle était la seule à pouvoir improviser une illumination féconde : le poème est là, sous nos yeux, il n'y a plus qu'à le débarrasser de ce qui le recouvrait." (Préface à "Paris, ses poètes, ses chansons")


La découverte de la ville seconde devient alors le but de la traque du promeneur. La ville seconde est l'essence de la ville. L'attirance d'Hardellet pour l'alchimie permet de comparer cette quête obstinée de la ville seconde au Grand Oeuvre. Sa vision est le résultat d'un travail spirituel, qui peut paraître enfantin au profane, mais qui en réalité est un ajustement de précision. Même quand cette vision semble offerte, l'effort d'accommodement du candidat visionnaire demande un savoir-faire acquis par la pratique du dérèglement de tous les sens :
"Il existait un point précis et unique (sur le mirador d'une guinguette) d'où la seconde ville apparaissait, comme à travers une grille, parmi l'enchevêtrement des rues que vous parcouriez chaque jour. Elle naissait sous vos yeux, telle l'image qui se détache d'une goutte d'eau écrasée. On distinguait des jardins, des avenues, des canaux, des monuments inconnus si subtilement distribués à travers la ville publique qu'on ne pouvait les soupçonner d'en-bas.
Le propriétaire de la guinguette ne louait même pas le droit de regard, il vous donnait votre chance pour rien. Mais l'angle favorable, sur le mirador, était bien difficile à saisir et un écart minime abolissait la cité clandestine qui se rétractait instantanément."
(Faubourgs et villes in Sommeils)


Les habitants de la ville seconde, parfois, viennent se mêler aux habitants de la ville première. Ils ont la même consistance que les ombres familières d'Hardellet — poètes des temps passés, personnages de Balzac ou d'Eugène Sue — ils sont bienveillants à qui sait les voir. Quelques signes ténus dans la chaleur de l'été — saison étendard de la révélation hardelletienne — permettent, sinon de les rencontrer, du moins de les subodorer :
"C'est le mois d'août dans un Paris presque mort où des fantômes pénètrent subrepticement dans la ville qui ferme les yeux. Vous en avez rencontré, tout comme moi, sans le soupçonner : ils ressemblent trop bien à des passants ordinaires.
A qui ont-ils donné rendez-vous ? Quelles traces à peine décelables viennent-ils examiner ?
Prisonniers en cavale, fusillés pour l'exemple, cambrioleurs de clairières, déménageurs de frontières, insoumis, paranoïaques en rupture d'Eden — n'accusez que la faiblesse de ma vue si je ne vous ai pas salué au passage."
(Lourdes, lentes...)

La ville seconde n'est donc pas vide. Ses habitants sont, en définitive, des marginaux, des réprouvés de notre monde, mais ils existent, dans l'imaginaire de l'auteur, à l'égal de nos contemporains.
D'autres villes fantômes peuplent la géographie intime des textes d'Hardellet. Qui sont, elles, habitées par de purs ectoplasmes. A commencer par la Cité Montgol, texte éponyme du premier recueil publié par Hardellet, et à ce titre programmatique. Les habitants de cette cité sont réduits à des fonctions qu'ils assument au bénéfice du chanceux voyageur qui a pu découvrir l'entrée secrète de la ville. Ils sont prince, valets, gardes ou hétaïres, mais n'ont pas de consistance. Ils ne sont que le rôle qu'ils jouent.
Les villes fantômes de cette seconde catégorie sont des espaces de représentation. Elles évoquent les toiles de Chirico, peuplées de statues, et dans lesquelles la présence humaine, au mieux, se devine. La ville, que découvre Le desperado (in Sommeils) est une cité morte, désertée par ses habitants :
"La ville offre l'image d'une dévastation systématique. Les constructions ont été abattues, hachées sans merci. Toutefois vous ne découvrirez aucun squelette ; une panique brutale a peut-être chassé les habitants avant la destruction ou bien la puissance impitoyable qui s'acharnait contre eux a voulu les anéantir jusque dans leurs traces."

Pourtant le sentiment de bien-être, voire de bonheur, contrairement à ce qu'on pouvait attendre, y est intense. Ce squelette de ville, car c'est là le seul squelette qu'on puisse trouver dans cette ville vide, dont mystérieusement les jardins et les temples ont été épargnés, rassérène étonnamment le voyageur. La ville morte, dévastée, n'est pas hostile. Elle appartient au monde du rêve, un univers marginal imbriqué dans le réel. Sous chaque ville, ainsi, les personnages d'Hardellet peuvent percevoir le squelette de la ville, ce spectre rassurant qui en constitue l'ossature. A Paris même, on peut, pourvu que l'on ait un guide versé en ces mystères, atteindre des stations de métro fantômes (Un loir au soleil in L'essuyeur de tempêtes), désertées elles aussi en pleine activité. Elles sont des bulles de bonheur à l'état natif. Tout y est demeuré présent, hormis les gêneurs, nos contemporains.
L'état fantomatique est un état de la ville, comme l'état gazeux est un état de la matière. C'est même l'état sublimé de la ville qui a été soumise à la lente décantation alchimique du regard de l'écrivain.

La distribution topographique de l'oeuvre d'André Hardellet est significative pour qui veut apprécier comment il se situe dans son époque et dans l'espace social. Nous avons vu que son aire de prédilection se situe à la charnière de la ville et de la campagne, mais qu'il n'ignore pour autant ni l'une ni l'autre. A chacun des ces milieux correspondent des images complémentaires qui réunies forment le tableau clinique complet de l'imaginaire hardelletien. Les états du plaisir comme les représentations de la femme sont indissolublement liés à la représentation de l'espace qui les produit. Manque encore pour que notre tableau soit complet la dimension temporelle. Mais, en l'état, nous ne pouvons qu'être frappé par la manière dont il circonscrit l'espace, n'élisant que peu de lieux, lieux charnières, lieux malfamés, lieux délaissés ou ignorés, lieux sans importance sociale, marginaux, pour tout dire, pour en faire les creusets de sa fabrique intime d'images.
Tout le travail d'écrivain d'Hardellet consista à relier ensemble ces images, donc ces lieux, improbables le plus souvent, en un texte fictionnel continu qui court souterrainement de livre en livre. Les personnages, les lieux, les images s'y répondent. C'est pourquoi nous avons adopté pour décrire la topologie de son oeuvre une démarche qui mêle les oeuvres et ne tient pas compte de la chronologie de leur composition. Ainsi nous espérons montrer la cohérence de la représentation de l'espace dans cette oeuvre, tous genres confondus.
Les images, nouures du déploiement textuel, ne peuvent naître pour Hardellet que portées par des lieux à forte densité d'indécision. Il ne recherche pas des lieux vierges de tout passé, non plus que des lieux symboliques, mais des lieux au passé indécidable, des lieux où bifurquent les chemins d'un passé virtuel. A cet égard, la banlieue offre les plus grandes possibilités de fabulation, par l'imprécision de son histoire et de sa géographie, qui autorisent toutes les dérives. Parce qu'il fut un des premiers à l'éprouver, Hardellet restera comme le poète la banlieue, cette marge urbaine où tout demeure possible.