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04 septembre 2006

André Delvaux - Rendez-vous à Bray

Je viens de revoir, trente-cinq ans après la première vision, un film d’André Delvaux, Rendez-vous à Bray. J’ignorais au moment où je l’ai vu la première fois, bien excusable adolescent, Julien Gracq, Edward Burne-Jones et plus encore Thomas Percy. Je ne me souvenais que de l’atmosphère de ce film, absolument rien de l’intrigue ne m’était resté. Mais la lenteur, l’hiératisme des acteurs (en fait seulement d’Anna Karina), l’attente d’un dénouement qui ne vient pas m’avaient marqué au point que j’avais très envie de revoir ce film dont je me rappelais si peu. Il se fondait pour tout dire dans ma mémoire avec d’autres films vus à cette époque, Jeanne Dielman de Chantal Ackerman, La mort de Maria Malibran de Werner Schroeter, ou La Paloma de Daniel Schmid, qui à y réfléchir plus précisément n’ont pas grand chose de commun, hormis leur rythme.

On peut résumer facilement le scénario du film. En 1917, Julien, un pianiste, est invité par Jacques, son ami mobilisé, dans sa villa à Bray. Jacques n'est pas encore là, mais Julien est accueilli par une jeune femme qui l'attend. Une histoire muette semble se nouer entre eux dans l’attente de l’arrivée de Jacques. Mais la rencontre entre Jacques et Julien n'aura finalement pas lieu. Le lendemain, Julien, qui fuit sa compagne d’une nuit, lit dans le journal que l'escadron de Jacques a été retenu pour cause de mauvais temps. Est-ce vrai ? Ou est-ce un communiqué fallacieux de la censure militaire ?

Je regrette qu’André Delvaux n’ait pas conservé le titre de la nouvelle de Julien Gracq qu’il a adaptée. Le roi Cophetua est un titre autrement intriguant que Rendez-vous à Bray (Braye-la-Forêt, dans la nouvelle). On a trop le sentiment d’y attendre un Godot défait de sa métaphysique. Alors que le titre donné par Gracq centre l’interprétation de l’œuvre sur un autre aspect – pourtant bien présent dans le film – dont la scène représentée sur le tableau qu’observe son narrateur est la clé :

« Les couleurs du tableau étaient foncées et le jaune cireux du vernis écaillé qui avait dû le recouvrir en couches successives, égalisant et noyant les bruns d'atelier, lui donnait un aspect déteint et fondu qui le vieillissait, quoique la facture très conventionnelle - qui n'eût pas dépareillé un Salon du temps de Grévy ou de Carnot - n'en fût visiblement guère ancienne. Je dus approcher le flambeau tout près pour le déchiffrer. De la pénombre qui baignait le coin droit, au bas du tableau, je vis alors se dégager peu à peu un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d'un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d'un roi mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout - très droite, mais la tête basse - une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les cheveux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l'ombre, la verticalité hiératique de la silhouette pouvaient faire penser à quelque Vierge d'une Visitation, mais la robe n'était qu'un haillon blanc déchiré et poussiéreux, qui pourtant évoquait vivement et en même temps dérisoirement une robe de noces. Il semblait difficile de se taire au point où se taisaient ces deux silhouettes paralysées. Une tension que je localisais mal flottait autour de la scène inexplicable : honte et confusion brûlante, panique, qui semblait conjurer autour d'elle la pénombre épaisse du tableau comme une protection - aveu au-delà des mots - reddition ignoble et bienheureuse - acceptation stupéfiée de l'inconcevable. Je restai un moment devant le tableau, l'esprit remué, conscient qu'une accommodation nécessaire se faisait mal. Le visage de roi More me poussait à chercher du côté d'Othello, mais rien dans l'histoire de Desdémone n'évoquait le malaise de cette annonciation sordide. Non. Pas Othello. Mais pourtant Shakespeare... Le Roi Cophetua ! Le roi Cophetua amoureux d'une mendiante... »


Mathieu Carrière et Anna Karina rejouent à la mode de 1917 (le début au moins) de l’histoire du roi Cophetua et de la mendiante, telle qu’elle était chantée en Angleterre depuis des siècles :
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« Le roi Cophetua et la mendiante (1)

J’ai lu qu’autrefois en Afrique
Régnait un noble prince
Qui s’appelait Cophetua,
S’il faut en croire les poètes.
Il refusait la loi de nature
(Je suis certain qu’il avait tort)
Car il n’aimait pas les femmes
Et toutes il les méprisait.
Un beau jour, pourtant, il advint
Qu’en regardant par la fenêtre
Il vit une mendiante toute en gris
Qui lui causa peines de cœur.

Le petit dieu aveugle, avec son arc,
L’aperçut du haut du ciel ;
Il prit une flèche et visa
Juste à l’endroit qu’il fallait.
Il le transperça au vif,
Et, quand il sentit la flèche
S’enfoncer dans son tendre cœur,
Il parut près de mourir.
Il dit : « Que m’arrive-t-il ?
Me voilà sujet d’Amour,
Moi qui n’en ai jamais voulu,
Qui toujours l’ai défié ! »

Il partit de la fenêtre ;
Il se coucha sur son lit.
Mille soucis, comme une foule,
Vinrent envahir son cœur.
Et le voici qui supplie,
Qui cherche par quel moyen
Se libérer de son désir,
Mais sans épouser la mendiante.
Or Cupidon l’a pris au piège
Et la mendiante doit songer
A le guérir de son souci,
Sinon il irait à la mort.

Il était là à rêver,
A songer comment il pourrait
Avoir enfin pour compagne
Celle qui l’a ébloui.
Il dit : « Ma vie est toute en toi ;
Sans doute aucun, tu seras mienne ;
Ou ma main, avec ce couteau,
Donnera aux dieux ce qu’ils veulent. »
Il se leva en hâte de son lit,
Alla aux portes du palais.
La mendiante ne comprit rien
Quand elle aperçut le roi.

« Les dieux protègent Votre Grâce ! »
Criaient tous les mendiants.
« Faites-nous la charité,
Que nos enfants aient à manger. »
Le roi leur jeta sa bourse ;
En grand hâte ils la partagèrent ;
La sotte fille fut la dernière
A se jeter sur la provende.
Le roi la fit venir à lui ;
Il lui donna sa propre chaîne,
Et dit : « Nous serons ensemble,
Jusqu’au jour où nous mourrons.

Car, » dit-il, « tu seras ma femme,
Honorée comme une reine.
J’ai dessein de vivre avec toi,
Comme on le verra d’ici peu.
On va célébrer notre noce,
Tout sera selon l’ordonnance.
Viens, » dit-il, « viens et suis-moi.
Il faut que tu te mettes propre.
Quel est ton nom, » dit-il, « la belle fille ? »
« Penelophon, ô roi ! » dit-elle.
Elle fit une révérence,
Assez adroite, par ma foi.

Main dans la main, ils s’en allèrent
Jusqu’au palais du roi.
Non sans paroles fort courtoises,
Le roi embrassa la mendiante.
La mendiante devint écarlate,
Puis pâle comme le plomb.
Mais elle ne dit pas un mot,
Tant elle était ébahie.
Enfin d’une voix tremblante
Elle dit : « O roi, je suis heureuse
Que tu aies bien voulu me choisir ;
Je suis de si basse origine. »

Et quand vint le jour de la noce,
Le roi donna l’ordre absolu,
Aux gentilshommes de venir
Former la suite de la reine.
Qui la voyait, ce jour-là, disait :
« Jamais elle n’a vécu dans la rue ! »
Elle avait oublié la robe grise
Qu’elle portait quelques jours plus tôt.
Le vieux proverbe est toujours vrai :
Le prêtre en commençant sa messe
Oublie qu’il a été clergeon.
Il ne sait plus ce que c’était.

Voilà, lisez : Cophetua,
Après avoir longtemps musé,
Fut contraint par l’enfant aveugle
D’épouser une mendiante.
Il méprisait les regards des amants ;
Il fut heureux d’en faire autant.
Sinon il se serait tué,
Comme nous lisons dans l’histoire.
Assez de dédains, belle dame !
Prends en pitié ton serviteur
De peur que, cette année, Fortune
Ne te malmène comme ce roi.

Ils vécurent paisiblement
Tout au long de leur règne.
Ceux qui écrivent nous apprennent
Qu’on les mit en même tombeau.
Les seigneurs eurent de la peine ;
Les dames eurent du chagrin ;
Le peuple pleura piteusement.
Leur mort fut pour tous un malheur.
Leur renommée se répandit ;
Elle alla jusqu’au ciel étoilé,
Et s’envola par tout le monde,
Dans les domaines de tous les princes. »


Mais l’histoire tourne court, et le Cophetua d’occasion part au premier matin – un petit matin de Jour des morts. Et c'est cet amour sans paroles et incongru qui est le noeud du film. L'attente, dont Gracq avait fait la matière du Rivage des Syrtes, n'en est ici qu'une circonstance. L'incertitude et le doute dans lesquels est plongé Julien pesent sur la perception qu'on a de l'épiphanie gracquienne. L'apport d'André Delvaux, qui a rajouté une poignée de personnages secondaires (dont le savoureux Boby Lapointe en cuisinier…), grâce auxquels il précise la situation du narrateur de la nouvelle, lui invente une identité, un passé à l’aide de flashbacks, donne de la chair au film. Mais, ce faisant, il noie un peu le coeur du film sous d'aimables digressions. Heureusement, il s'est bien gardé de définir plus avant la servante-maîtresse qui maintient tout son mystère sur lequel tient le film.
L’impression qui se dégage du film correspond assez bien au souvenir que j’en avais gardé. Lent film d'amour et de brumes. Et aujourd’hui j’y retrouve Gracq (et derrière lui Nerval) que j’ai lu depuis. Il y est même plus présent que dans Un balcon en forêt de Mitrani que j’ai vu il n’y a pas si longtemps et qui m'a paru moins proche de l'écrivain.

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1 Il est fait allusion à cette ballade de Thomas Percy (1765), ou au moins à la légende qu’elle raconte, à plusieurs reprises dans Shakespeare : Roméo et Juliette, II.1 ; Peines d’amour perdues, IV.1 ; Richard II, V.3. On peut évoquer aussi le célèbre tableau du peintre préraphaélite Edward Burne-Jones (reproduit ci-dessus), et la longue nouvelle de Julien Gracq.
Traduction Jean-Louis Backes