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09 avril 2006

Cahier de l'Herne n°86 - Marguerite Duras

Nous sommes entrés depuis quelques semaines dans une période Duras. Les publications pleuvent. On avait gardé d’elle l’image des dernières années de sa vie, obscurcies par l’alcool et le succès. Elle était à la fois Margot la midinette et la grande pythie. C’est très injuste. On ne dira jamais assez combien elle était demeurée en même temps un des écrivains majeurs de l’époque. Les petits pastiches (elle est aussi facile à pasticher que Péguy, et alors ?), les critiques à l’emporte-pièce, le fiel revendiqué (le papier de Charles Dantzig, encore lui, dans le dernier numéro du Magazine littéraire) masquent difficilement le sentiment de supériorité masculine de leurs auteurs.

Le numéro 86 des Cahiers de l’Herne qui lui est consacré, par la diversité des éclairages et la richesse des témoignages qu’il déploie, apporte la preuve, s’il en était besoin, qu’elle ne fut pas la précieuse ridicule d’un néo-lacanisme ou d’un néo-blanchotisme que certains se plaisent à dauber. Que ceux-ci lisent en particulier le chapitre abordant le versant théâtral de son œuvre, les souvenirs des comédiens qui ont travaillé avec elle pour mesurer qu’on est loin des vaticinations de vieille femme saoule qu’ils imaginent.
Tous les fragments, lettres, projets écrits par Duras que rassemble ce volume, qu’il faut bien appeler des fonds de tiroirs, montrent que son travail est toujours musical, même dans ses notes d’épicerie. Il ne faut pas attacher grande importance aux idées de Duras. Ce qui est constant c’est sa recherche d’un rythme, d’un souffle, d’une incantation, d’une scansion personnels de la langue. Par exemple, un bref extrait d’un texte inédit, Deauville et la mort, choisi vraiment au hasard :

« C’était sauvage. C’était face à l’océan. C’était […] le Louvre en Camargue, l’Opéra de Paris dans le Grand Nord, la Concorde au Sahara. C’était sauvage et construit d’une architecture admirable, « déplacée ». La grande lignée des hôtels était parallèle à l’océan. Entre l’océan et les Grands Hôtels. »

Voilà, c’est presque rien, mais on est pris. Evidemment, on peut crier au procédé. Quel écrivain un peu écrivain n’en use-t-il pas ? Céline ? Sagan ? Modiano ? Michon ? Les procédés, les tics même, c’est la voix de l’écrivain, celle qu’on aime reconnaître d’un livre à l’autre. Celle qui nous parle à nous quand on y est sensible. Duras s’est inventée une voix personnelle — souvent imitée d’ailleurs, à laquelle on peut rester sourd. Mais le trouble est de l’ouie non de la voix.
Pour faire un lien avec la série sur Hardellet que je viens de commencer, je vois en Duras comme en Hardellet un génie du titre. Le ravissement de Lol V. Stein, Son nom de Venise dans Calcutta désert, Des journées entières dans les arbres, Les viaducs de la Seine-et-Oise, Détruire, dit-elle, Abahn Sabana David, Le navire Night valent Lady Long Solo ou Lourdes, lentes…, et égalent presque le magique Toi qui pâlit au nom de Vancouver de Marcel Thiry.

Pour continuer à déplaire aux anti-durassiens, ou, qui sait, pour les faire changer d’avis, je vais poster dès demain un petit article que j’ai publié en 1997, qui présente le seul livre pour enfants, Ah Ernesto écrit par Marguerite Duras. Cet articulet fera pendant au texte de Mireille Calle-Gruber, La peine de la littérature publié dans le Cahier de l’Herne, qui aborde le versant adulte de la même fiction, La pluie d’été.