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11 octobre 2006

Nicole Claveloux - Grabote, Cactus acide et Beurre fondu

Texte publié en 1992.
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Soit un œil. S’y réfléchit une dessinatrice devant sa page blanche. Mais l'œil est le sien, vu dans un miroir. Il est comme le diaphragme d'un appareil photographique, dont le centre, noir uniformément, ouvre sur l'inconscient de la dessinatrice. Apparaît entre l'iris gris et la pupille noire une tête rigolarde et minuscule.
Soit un œil. Le même, une seconde plus tard. La dessinatrice qui s'y réfléchit toujours a lâché son crayon qui désormais dessine sans elle. La tête rigolarde est suivie d'un corps replet qui saute les pieds en avant, hors de la pupille. La stupeur se peint sur le visage de la dessinatrice.
Grabote est née. Surgissant, toute armée, de l'inconscient de Nicole Claveloux. C'est une naissance mythologique, belle comme celle de Dionysos.
Le monde qui nous est donné à voir ensuite est celui de Grabote. D'ailleurs, nous la voyons dans les images suivantes le créer elle-même sur la table à dessin de l'illustratrice. Saisissant les outils de celle-ci, elle dessine un décor à sa mesure, territoire flou où jungle et high-tech molle, statues vivantes et téléphone comminatoire, couloirs interminables et coin de paradis, forment la scène où se jouera un éternel procès.
Interviennent alors, sur cette scène que parcourt Grabote de coups de pieds au cul en bonds bondissants, des figures directement issues du monde onirique : lion jardinier, téléviseur à pattes et bagout intarissable, voix de la Censure, nuage-bureau, oiseaux-humains et humains-oiseaux, kiwi-grenouille, flair à tête de chien, voix de la Conscience et autres voix intérieures, bêtes de la nuits... Toute cette ménagerie rejette Grabote qui la visite de bond en bond: (le bond est le mode de locomotion de Grabote - pas de logique : des bonds, des rebonds, des rebondissements).
La quête de Grabote sur la scène de l'inconscient, à travers facéties et provocations, s'achève par la découverte du coupable. Triomphe et damnation, le, coupable n'est autre que Grabote. Ne reste à trouver que de quoi elle est coupable - de quelle cadavre elle est l'assassin. Son tribunal intérieur statuera.
L'univers de Grabote, c'est la couleur qui a dérapé dans du Kafka. Cette projection de l'inconscient, qui cherche dans des mondes bizarres le sens de sa recherche, éternel ludion éjecté par les représentations de l'Autorité, se retrouve seule face à elle-même, gendarme et voleur à la fois.

Comme la naissance de Grabote, celle de Cactus Acide et Beurre Fondu, dans Okapi, nous transporte sur une autre scène. Dix ans plus tard, au mode interrogatif répond le mode affirmatif. Grabote se cherchait ; Cactus Acide est. Il est grincheux, bougon, de mauvaise foi, mesquin, mauvais coucheur, tyrannique, avec candeur et ostentation. Il ose être ce qu'il est.
Pour cette naissance une fois encore Nicole Claveloux se joue des conventions de la bande dessinée, faisant ouvrir à ses personnages des portes qui mènent dans les autres pages d'Okapi, leur faisant rouler les décors de leurs vignettes pour montrer celles d'en-dessous. Ils s'assagiront avec le temps, voilà bientôt dix ans qu'ils sévissent ; mais dans leurs premières semaines de vie, ce ne sont qu'explorations des décors, des praticables de cette scène où le discours du grincheux envahit tout jusqu'à submerger le lecteur.
Cette affirmation tranquille de la grinchosité de Cactus Acide, héros glorieux, marque le passage de l'enfance (Grabote) à l'adolescence raisonneuse. Le théâtre du Moi nous joue l'acte Il. Si l'acte 1 se terminait sur un constat de culpabilité, l'acte Il au contraire, est une leçon d'égoïsme qui mérite d'être méditée (même si elle a l'air, en raison des contraintes de publication, d'être parfois dictée par des circonstances extérieures).
Voir sur scène mise à jour une partie de soi que l'on cache d'habitude aide à grandir.
Aimons Nicole Claveloux qui n'hésite pas à peindre l'humain tel qu'il est (dans sa tête), et non tel qu'il devrait être (dans le discours des autres). Aimons-la pour sa verve et pour son sens de l'humour - et méditons.

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