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02 mars 2006

David Vandermeulen. - Fritz Haber, l'esprit du temps

J’ai pu donner l’impression jusqu’à maintenant de ne m’intéresser qu’à de vieux livres. Non pas, la date de publication n’a pas grande importance pour moi. On fait son miel de tout bois, comme on dit à Champignac.
Je vais commencer aujourd’hui une série de notes de lectures, qui mêlera nouveautés et livres tirés de leur poussière, par une bande dessinée qui figurait dans la sélection pour le meilleur album au dernier festival d’Angoulême : Fritz Haber, tome 1 : L’esprit du temps de David Vandermeulen. - Delcourt (Mirages), 2005.

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Je n’ai jamais pensé que la bande dessinée était un genre qui convient à la biographie. D’ailleurs rares ont été les tentatives en cent dix ans de raconter en images la vie de personnages plus ou moins connus. On se souvient des albums de Jijé, qui par le choix de ses sujets se rapproche plus de l’hagiographie que de la biographie. Des œuvres plus pitoyables ont été produites jadis par la maison Larousse dans sa collection L’histoire de France en bandes dessinées. C’est seulement depuis quelques années que, parallèlement à l’émergence de l’autobiographie dessinée, des biographies de qualité paraissent en France comme la vie de Winsor McCay par Smolderen et Bramanti ou encore la vie d’Osamu Tezuka réalisée par son studio.
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Si la biographie et la bande dessinée ont eu du mal à s’accorder c’est pour des raisons constitutives. Sans jouer le pédant, il me semble le différentiel entre le temps de l’histoire et le temps du récit, pour reprendre les concepts de Genette, est dans le cas de la biographie source de difficultés. La bande dessinée est un art séquentiel qui fonctionne idéalement sur le mode de la scène (temps du récit plus ou moins équivalent au temps de l’histoire), elle peut très bien produire des temps de pause descriptive (temps du récit plus important que le temps de l’histoire), elle peut utiliser l’ellipse (temps du récit nul pour un temps de l’histoire effectif) grâce à la plasticité sémantique de l’espace inter-iconique (espace entre deux cases), mais elle peine à rendre le mode appelé sommaire qui couvre l’éventail entre la scène et l’ellipse, c’est-à-dire un temps du récit plus rapide que le temps de l’histoire. C’est à mon sens ce qui entrave les auteurs de bandes dessinées dans la construction de récits biographiques.
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David Vandermeulen, comme ses prédécesseurs immédiats résout la question par l’abondance. Il pense que l’œuvre terminée comptera entre 500 et 800 pages. On est loin de Jijé (qui ne parvenait pourtant pas à tenir dans le format d’un album standard). C’est probablement la seule solution pour aboutir à un résultat probant. Et c’est la première fois que je lis une biographie en bande dessinée qui ne tombe ni dans la caricature ni dans l’imagerie hagiographique. L’épaisseur du personnage est rendue par la durée.
Mais qui est le sujet de cette biographie autour de laquelle je tourne depuis un moment ? Fritz Haber, prix Nobel allemand de Chimie 1918. Drôle d’idée. Qui peut être tenté de lire la vie d’un tel personnage ?
Et pourtant, juif, tenté par le sionisme mais luttant en même temps pour son intégration dans la société allemande, il fait la synthèse de l’ammoniaque, met au point des gaz de combat pendant le premier conflit mondial, et le tristement fameux Zyklon B. Beau palmarès scientifique. Il mourra en Suisse en 1934 fuyant le nouveau régime de son pays.
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Fritz Haber est donc un personnage à plusieurs titres symbolique, qui permet à l’auteur d’aborder avec subtilité la description de l’Allemagne entre 1888 et 1906 (dans le premier tome). Le scénario est subtil, jamais il n’insiste alors qu’il aborde des questions comme la tentation sioniste ou le nationalisme qui provoquent encore aujourd’hui bien des polémiques. De plus à l’inverse des autres biographies, il élit comme modèle un homme sans doute plus proche du salaud sartrien (ses rapports avec sa femme, comme ceux d'Einstein avec sa première épouse, sont d'une phallocratie d'époque) que du saint jijéen. Rien que cela est remarquable parce que radicalement nouveau dans l’acceptation de la complexité et dans le jeu entre les scènes et les ellipses.
Mais le traitement esthétique et graphique de cette bande dessinée est tout aussi original. Vandermeulen prend comme référent le cinéma muet. Pas le vrai cinéma muet, mais une idée du cinéma muet, un cinéma muet réinventé. L’album est entièrement sépia, les textes récitatifs sont présentés sur des simili-cartons à la manière du cinéma expressionniste, et les phylactères sont disposés comme les sous-titres d’un film en V.O. Jamais on ne vit pareil dispositif au cinéma. Vandermeulen met en place un syncrétisme imaginatif, à la manière des premiers films de Guy Maddin. Un certain nombre d’éléments signifiants nous évoquent le cinéma muet de Murnau (qui d’ailleurs chronologiquement correspond à la seconde moitié de la vie de Fritz Haber) et nous acceptons de bonne grâce ces artifices. C’est très fort et très malin.

Donc, Fritz Haber, l’esprit du temps, propose à mes yeux un double tour de force : un scénario qui sait jouer de la vitesse de narration particulière de la bande dessinée et un appareil graphique qui parvient à donner au lecteur l’illusion qu’il regarde un film. C’est incontestablement une des bandes dessinées les plus atypiques et convaincantes du siècle. Enfin, des cinq dernières années.