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16 mars 2007

Thierry Groensteen – Un objet culturel non identifié

C’est un livre que j’aurais pu écrire. D’ailleurs, je l’ai écrit. Le même sujet, mais un objet différent. Un autre objet culturel, pas mieux identifié. Thierry Groensteen, pour sa part, rend compte de plus d’un demi-siècle d’efforts aléatoires pour légitimer la bande dessinée. Il met l’accent sur l’incroyable et persistante confusion qui veut faire de la bande un genre littéraire comme le roman de terroir ou le haïku et nie ce qu’elle est, un autre médium, qui n’est ni la littérature ni l’illustration. Ça n’a l’air de rien, mais faire de la bande dessinée un genre autorise à considérer la production dans son ensemble et à l’assigner aux enfants et aux demeurés. La regarder comme un médium, permet de la caractériser selon ses publics, selon ses propres genres, et de hiérarchiser ses auteurs selon les valeurs qu’on adopte. Groensteen montre comment les présupposés et approximations des amateurs de la première génération à avoir bataillé pour la reconnaissance de la bande dessinée (Lacassin, Resnais, Moliterni, Couperie…) dans les années 60 se sont transformés en dogme intangible. Comment ils se sont transmis de livre en livre, alors même que leur ineptie était prouvée. Il se fait plus autobiographique pour analyser l’échec (ou le semi-échec) de l’institutionnalisation de la bande dessinée dont il fut un des acteurs, à travers l’exposition « Les maîtres de la bande dessinée européenne » à la BNF en 2001 et son passage à la direction du musée d’Angoulême. Le constat qu’il dresse de la situation présente n’est pas très optimiste. Il y a trente ans on pouvait s’attendre à un avenir radieux pour la bande dessinée. Aujourd’hui on doit reconnaître que sa situation symbolique a peu évoluée, et que l’invasion du marché par la réplication des albums d’Heroic Fantasy et par les mangas en pagaille ne pousse pas à sa légitimation. De la même manière, il fait remarquer la diminution du nombre d’ouvrages et de revues théoriques consacrés à la bande dessinée. Il cite à ce propos une phrase de Christian Prigent : « Quand il n’y a pas de médiatisation théorique de la chose littéraire, la littérature va toujours vers son penchant qui est le narcissisme simple ou la soumission aux exigences du marché […], à la demande d’époque. » qui ne laisse pas d’inquiéter.
Comme on est jamais mieux servi que par soi-même, Thierry Groensteen est le rédacteur en chef de la seule revue de réflexion d’importance consacrée à la bande dessinée : Neuvième art. (La preuve qu’elle est une revue d’importance, la librairie spécialisée en bandes dessinées de ma ville de province — qui ne vend que des bandes dessinées et des figurines de bon goût — n’a jamais entendu parler de cette revue. Voir ci-dessus la phrase de Prigent). C’est une excellente revue annuelle (et je ne dis pas cela parce que ma fille y a publié une remarquable étude l’année dernière). Le numéro 13 est paru au mois de janvier, 280 pages d’analyses. Dans ce massif touffu, trois dossiers m’ont plus particulièrement retenu : BD et philosophie, Questions de mise en page et surtout un dossier Trondheim qui rappellent les numéros thématiques des défunts et regrettés Cahiers de la bande dessinée.
Une telle revue devrait être trimestrielle.