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17 janvier 2008

Les animaux philosophes

Article publié en 1992.

"Presque tout est une question de coïncidence. Tiens, par exemple, deux, oiseaux aveugles ne se cognent jamais en plein vol, n'est-ce pas là une merveilleuse coïncidence ? Un rocher tombe d'une falaise, toi, tu te trouves environ à cinquante kilomètres de là et tu n'es même pas au courant ! Ça aussi c'est un bon exemple.
Je vois ce que tu veux dire. Et trois amis qui mangent ensemble ? Pas mal non plus, hein ?
Oui, jolie coïncidence!
Ou bien ils se réveillent et découvrent que c'est le matin ?
Ah, voilà l'une des plus importantes, dit Frou-Frou.
Pigé ! dit le lemming."

La Clairière - A. Arkin.


On rencontre parfois des sages au détour de nos lectures enfantines. Ce sont généralement des figures animales qui distillent le fond commun de la philosophie à l'usage des jeunes lecteurs qui n'en demandent pas tant. Des sortes de Bachelard plus hirsutes que nature qui posent les questions de l'être et du devenir, de la vie en société et de la communication, sous des formes aériennes ou pesantes selon la grâce de l'auteur.
Quelques portraits :
Valère (1) le petit lièvre est un nigaud. Il se contente de peu, est toujours prêt à rendre service sans rien réclamer en retour. Mais sa seule présence rayonnante apaise les conflits. Il démontre par l'exemple la sagesse christique.
L'ours de la clairière est, lui, un sage, reconnu par un groupe de disciples. Il délivre un enseignement. Ses manières abruptes, ses coq-à-1'âne, ses énigmes évoquent le maître zen. Mais son abord n'est pas plus amène que celui du porc-épic, il est capable de mutisme comme de coups de gueule, et le malheureux, comme le serpent Frou-Frou, qui se trouve face à lui, ne sait jamais sur quel pied danser.
Riquet Pique (2) est un sémiologue, plus touffu qu'Eco. Un porc-épic sémiologue, bardé de piquants, revêche et bougon qui démonte les signes et poursuit sa quête d'Idéal.
Ces animaux philosophes ont des traits communs. Ils sont mal léchés, non-conformistes, misanthropes (si cela peut se dire d'animaux) d'apparence.
De prime abord, ils ne sont ni aimables, ni séduisants. L'effet de leur sagesse doit se gagner, se mériter. Il ne se voit pas comme le nez au milieu de la figure ; le lecteur se demande pourquoi l'auteur s'attache à ces personnages peu sympathiques, quelles qualités secrètes les ont fait élire, eux qui apparaissent non comme les acteurs premiers du récit, mais plutôt comme des spectateurs n'agissant que lorsqu'ils y sonl contraints.
A quoi, alors, savons-nous que ces animaux excentriques sont des sages, ou du moins des philosophes ? Ils se posent des questions sur l'état du monde troublé par les effets de la vie en société, et cherchent à y réintroduire une certaine stabilité, un certain équilibre qui ne va pas de soi. Ils utilisent pour ce faire diverses méthodes qui correspondent à leur tempérament, à leurs capacités aussi.
Riquet Pique, philosophe individualiste, est surtout attaché à pénétrer le sens des signes ; il apprend seul le langage humain en écoutant les bûcherons de la forêt, il comprend que les signes d'humanité — marche debout et port de vêtements — sont suffisants pour n'être pas inquiété par l'homme et par ses créations que sont les automobiles. Fort de cette connaissance des signes et de sa mise en pratique, il a tout pour couler des jours heureux dans un calme bonheur individuel. Mais la société se rappelle à lui sous l'espèce d'une délégation de ses congénères qui lui demande de résoudre le problème de l'hécatombe des porcs-épics écrasés par des chauffards. Il y parviendra après un essai malheureux et encore une fois par une victoire sur le signe à l'état pur, puisqu'il réussira à faire installer des panneaux routiers — Attention traversée de porcs-épics ! — compris à la fois des humains et des porcs-épics.
Mais l'histoire de Riquet Pique a un second volet. Après la conquête de la maîtrise du signe, Riquet Pique vise à la maîtrise du sens. Il rêve à un idéal, se présentât-il sous la forme d'un simple coin idéal. Il l'a trouvé, thébaïde raffinée, c'est une île où jamais n'abordent hommes ni bêtes ; il s'y fait déposer, s'y met à vivre. Et le sens manque. Riquet Pique s'aperçoit que la société, fût-elle lointaine et néanmoins
contraignante, donne un sens, oriente vers quelque chose la vie individuelle. Rentré dans sa forêt natale, Riquet Pique passera du «vous», qui pour lui désignait les porcs-épics, au «nous» qui l'inclut. Et son drogman Mr Mac Tosh tirera la conclusion qui dès lors s'impose d'elle-même : «Le coin idéal, c'est aussi parfois tout simplement là où l'on se trouve, Riquet». Quête du signe et quête du sens s'achèvent tout naturellement dans un bonheur paisible. La leçon chez Van de Wetering, auteur de romans policiers amsteldamois et zen, n'est jamais appuyée, et toute liberté est laissée au lecteur de n'y lire qu'un roman charmant.
Le cas de l'ours de la Clairière et de Bubber le lemming est voulu plus démonstratif par Alan Arkin, la recherche d'une sagesse en est clairement l'intrigue affichée. Qu'on s'imagine donc une clairière perdue en pleine forêt à l'orée de laquelle débouche la grotte d'un ours. Une petite société animale vit là, qui devrait normalement s'entre-déchirer : l'ours donc, une cane, un boa, une biche, un corbeau, un cougouar qui passe de temps en temps, et quelques autres. Tous ces animaux sont rassemblés par la force de la parole de l'ours, qui délivre là un enseignement. Bubber, qui a refusé le suicide collectif des lemmings dans un livre précédent, est amené à demi-mourant dans ce phalanstère. L'enseignement qu'il découvre, ahuri autant que le lecteur, peut se résumer par ces deux formules de base de la philosophie. «Connais-toi toi-même» et «Deviens qui tu es». La compréhension théorique de ces formules ne pose pas de problème, fût-ce à un boa ou à une cane, mais bien sûr leur application pratique et quotidienne ne va pas sans difficultés.
L'ours, à travers épiphanies et paraboles, s'efforce de guider le cheminement cahotant de ses disciples :
- «Un jour, un écureuil ramassait des noisettes au sommet d'une montagne», dit-il. «Il en aperçut quelques-unes éparpillées au bord d'un précipice. Il alla les ramasser, mais la terre céda sous ses pieds et il tomba à la verticale le long de la montagne. Une centaine de mètres plus bas, un rouge-gorge de ses amis construisait son nid dans un creux de la paroi. Il posait un brin de paille, lorsqu'en levant les yeux, il vit l'écureuil plonger dans le vide, à une vitesse inouïe. «Morgan, c'est toi ?» cria le rouge-gorge. «Aucun doute !» répondit l'écureuil disparaissant de sa vue. «Ça va Morgan ?» demanda l'oiseau. «Très bien ! cria l'écureuil. Pourvu que ça dure ! »...

L'ours fit demi-tour et rentra dans sa grotte.
Grâce des séances qui évoquent moins la maïeutique socratique que l'analyse transactionnelle, chaque animal progresse petit à petit vers une meilleure connaissance des forces qu'il cèle en lui. Jusqu'à ce que, preuve de sagesse vraie, l'ours disparaisse, estimant que ses disciples n'ont plus besoin de lui pour poursuivre leur route. Bubber, à la suite d'une illumination durant laquelle l'ours lui apparaîtra en songe, se sentira assez sage, connaissant ses faiblesses, pour reprendre le flambeau et pour passer de sa quête individuelle au partage. L'interrogation sur le sens de la vie, qui est au cœur du roman, trouve là une réponse univoque, moins ouverte que celle que Riquet Pique apporte, mais elle a le mérite de fonder la narration tout entière, et d'être formellement l'enjeu de la lecture.
La sagesse de Valère, le petit lièvre, est immanente. Elle n'est pas l'effet d'une recherche, d'un effort sur lui-même, ou du moins, il a atteint le point où cet effort, s'il a eu lieu, n'est plus nécessaire. La sagesse est devenue chez lui un composant stable. Aussi, le propos de la fable n'est pas la sagesse de Valère, mais la perception qu'en ont les autres. Elle leur est incompréhensible, intangible. En période d'équilibre de la société, personne ne porte attention à Valère, ses qualités de disponibilité et d'indifférence au matériel le font prendre pour un nigaud, un simple. En période de crise, si on s'étonne de sa capacité à désarmer les conflits par sa seule présence rayonnante, son indifférence à la reconnaissance fait qu'on ne remarque rapidement plus la force agissante de sa sagesse. Janosch esquisse là ce que devrait être le rôle du philosophe dans la cité : prise de parti (engagement, aurait-on dit il y a trente ans) quand des difficultés secouent la société ; refus ultérieur de tout pouvoir politique que pourrait lui donner sa maîtrise plus grande sur les événements.
A travers les exemples tirés de quatre livres différents dans leur forme comme dans leur visée, parmi d'autres qui eussent servi le même propos tout aussi bien, nous voulions uniquement marquer que la réflexion philosophique n'est pas absente de la littérature de jeunesse, et que, quel que soit l'âge des lecteurs auxquels ils s'adressent, les écrivains ne soni pas contraints à en faire l'économie, bien au contraire.
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1) La Vie des zanimaux, racontée en mots et en images - Janosch - (Casterman, 1982)
2) Riquet Pique - Janwillem Van de Wetering - (Ecole des Loisirs, 1981).
Riquet Pique et le coin idéal - Janwillem Van de Wetering - (Ecole des Loisirs, 1987).

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