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11 décembre 2007

Paul-Henri Bourrelier – La Revue blanche

ce305b811e84291b8a00aa8c2e8d5909.jpgLe livre porte en sous-titre : Une génération dans l'engagement 1890-1905.
C'est un très gros travail, dont le résultat, 1200 pages, est une mine d'informations pour l'amateur que je suis de littérature fin-de-siècle (l'antépénultième). L'équivalent pour une biographie collective des biographies individuelles publiées ces dernières années par Jean-Jacques Lefrère pour ce qui est de la minutie et l'art de ressortir des documents perdus ou oubliés. L'auteur n'est pas à proprement parler un spécialiste de la chose littéraire, il est l'époux de la petite-fille d'Alexandre Natanson et a su exploiter et compléter les archives familiales. Les fondateurs, en 1891, de la Revue blanche sont les frères Natanson, Alexandre, Thadée et Fred. Ils sont les fils d'un banquier juif polonais, naturalisé français en 1876, ils ont fait leurs humanités au lycée Condorcet, où ils ont rencontré nombre de leurs futurs collaborateurs et amis.
Fondée pour communier dans le culte de Mallarmé, Ibsen, Wagner et Gauguin la Revue blanche va réunir tous les écrivains et peintres qui comptent (ou plutôt qui compteront) à son époque. La liste est impressionnante : Édouard Vuillard, Henri de Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Lugné-Poe, Tristan Bernard, Félix Fénéon, Léon Blum, Gustave Kahn, Lucien Herr, Julien Benda, Jules Renard, Charles Péguy, Octave Mirbeau, Marcel Proust, André Gide, Paul Claudel, Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire. Elle introduit en France, Strindberg, Tchékhov, Hamsun, Gorki, Marinetti et édite la traduction de Quo vadis ?(tropisme polonais), énorme succès de librairie qui va alimenter la trésorerie de la revue.
Rapidement, la revue prend position sur les sujets politiques qui agitent la France. Fénéon, qui en sera le secrétaire de rédaction est arrêté et jugé pour complicité au procès des Trente après la vague d'attentats anarchistes. Il est acquitté. C'est dès le début de l'affaire Dreyfus que viennent à elle les artistes et intellectuels (le terme naît à ce moment-là) dreyfusards. Tout le comité de la Ligue des droits de l'homme collabore à la revue.
Des figures émergent de ce tableau de groupe. D'abord Fénéon. Fonctionnaire au ministère de la Guerre, il excelle dans l'art du rapport administratif. Sa prose littéraire est alors surchargée et chantournée – de l'Adoré Floupette dans le texte. Il vient à plus de simplicité en 1894 au moment des marmites infernales, comme dans cette note provocatrice parue dans la Revue blanche :

« Les sciences sociales sont : la philosophie, la sociologie, l'économie, la chimie.
Le 1er janvier et le mardi gras les « honnêtes gens » ont eu leur cadeau ; nous sommes curieux de savoir quels seront leurs oeufs de Pâques.
Le jour des morts est aussi jour férié.
Pour avoir écrit : « Mais s'il se prononce froidement pour la mort, il n'y aura plus en France un seul homme pour le plaindre s'il lui arrive un jour... etc. » un jeune étudiant a été condamné à deux ans de prison et 1000 francs d'amende, sous prétexte de provocation au meurtre.
« Donnez-moi une ligne de quelqu'un et je le fais pendre. »
Le gouvernement organise le silence : on entendra mieux.
« Assez de paroles, des actes » : ne trouve-ton pas que ce vieux cliché a pris un sens nouveau ?
Sous prétexte d'anarchie les persécutions fleurissent ; en automne les fruit mûrissent.
Se préparent les éphémérides :
Un même jour de ce mois, les journaux ont eu à enregistrer l'arrestation d'un proxénète accusé d'avoir fourni un garçon de quatorze ans à la lubricité d'un sénateur et de deux dames ; l'effondrement avec un passif de cinquante millions, d'une des plus importantes maisons de banque de Paris ; les efforts de colonisation arrêtés en Afrique par la mort du colonel Bonnier que les touaregs ont exécuté, au moment où il allait s'emparer de leur ville sainte. »

C'est à cette époque qu'il remplace Zo d'Axa, alors en fuite, à la coordination de L'en-dehors. Il deviendra ensuite, selon l'expression de Jarry, « celui qui silence », portant à sa perfection le sens de la concision dans ses Nouvelles en trois lignes. Il continuera après la fin de la Revue blanche son activité de critique d'art. Un des plus lucides de l'époque.
D'autres portraits sortent du lot des artistes et écrivains de la revue. Jacques Saint-Cère, par exemple, dont je n'avais jamais entendu parler. Voici son portrait par Wanda de Sacher-Masoch, sa compagne, qu'il avait ravie à Léopold de Sacher-Masoch dont il fut le factotum :
« Il ne mentait pas seulement quand il avait besoin de mentir pour atteindre un certain but, il mentait comme un poète fait des vers, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement ; les mensonges lui venaient à l'esprit comme les rimes au poète ; il devait leur donner l'essor ; c'était un don chez lui, presque une vocation.
Je me fatiguais à démêler la vérité du tissu de mensonges dont il entourait tout. Mais parfois je m'intéressais à suivre les chemins embrouillés de sa fantaisie. Les actes seuls m'indiquaient la vérité.
Et le mensonge triomphait toujours. Il semblait suggérer aux gens ce qu'il voulait leur faire croire, et cela ne peut s'expliquer que par ceci : malins et sots, esprits simples et raffinés, tous se trouvaient également sous son empire. Cela venait beaucoup de sa personnalité captivante, de sa façon simple et cordiale, peut-être aussi de ce qu'il avait la main toujours ouverte et répandait cadeaux et mensonges avec la même prodigalité. »

On voit pourquoi il avait choisi son pseudonyme. Il fut victime juste avant l'affaire Dreyfus d'un complot antisémite monté par Léon Daudet et ses amis. Il fut emprisonné (soixante-dix jours pour deux heures d'interrogatoire), jugé, et finalement innocenté des accusations de trahison au profit de l'Allemagne qui avaient été lancées contre lui. Comme il avait tout perdu la Revue blanche l'engagea, mais il mourut bientôt.
En 1898, le maître, Stéphane Mallarmé meurt. La nuit précédente il a griffonné les lignes suivantes à l'usage de sa femme et de sa fille :
« Le spasme terrible d'étouffement subi tout à l'heure peut se reproduire au cours de la nuit et avoir raison de moi. Alors, vous ne vous étonnerez pas que je pense au monceau demi-séculaire de mes notes, lequel ne vous deviendra que d'un grand embarras ; attendu que pas un feuillet n'en peut servir. Moi même, l'unique pourrais seul en tirer ce qu'il y a... Je l'eusse fait si les dernières années manquant ne m'avaient trahi. Brûlez par conséquent : il n'y a pas d'héritage littéraire, mes pauvres enfants. Ne soumettez même pas à l'approbation de quelqu'un : ou refusez toute ingérence curieuse ou amicale. Dites qu'on ne distinguerait rien, c'est vrai du reste, et vous, mes pauvres prostrées, les seul êtres au monde capables à ce point de respecter une vie d'artiste sincère, croyez que ce devait être très beau. »

On savait écrire, et mourir aussi.
En 1900, Mirbeau publie en feuilleton dans la Revue blanche Le journal d'une femme de chambre. Péguy qui a créé sa propre revue Les cahiers de la quinzaine réagit :
« Je suis profondément, invinciblement décidé à n'accepter pas que nos élèves lisent les ignominies de ce roman. Il faut donc brûler ! Il faut brûler. Je brûlerai. Je ne sais pas bien pourquoi j'y suis décidé. Mais j'y suis décidé. Ma décision est irrévocable. Pour n'avoir pas à brûler la suite, nous nous désabonnerons de la Revue blanche, au moins momentanément. »

La critique était nuancée. Nous ne savons plus faire ainsi dans la délicatesse.
Je n'ai évidement parlé que d'anecdotes. Le livre en fourmille, mais elles parsèment une analyse rigoureuse de l'ensemble de la production de la Revue blanche. Bourrelier a tout lu, tout disséqué. Il a mis en tableaux à doubles entrées les années de naissance et les relations amicales des uns et des autres. Chaque chapitre est pourvu des notes nombreuses et indispensables. C'est vraiment l'analyse d'une génération intellectuelle, celle de 1870, dans tous ses foisonnements. L'aventure de la Revue blanche se poursuivra par certains aspects dans la N.R.F. Dont certains des auteurs auront été formé par leur passage chez les frères Natanson.

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