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28 novembre 2007

Albert Caraco - Madame Mère est morte

« Madame Mère est morte, je l'avais oubliée depuis assez de temps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu'elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l'aime et je suis forcé de répondre : Non, je lui reproche de m'avoir châtré, c'est vraiment peu de chose, mais enfin... elle m'a légué son tempérament et c'est plus grave, car elle souffrait d'alcalose et d'allergies, j'en souffre encore bien plus qu'elle et mes infirmités ne se dénombrent pas et puis... et puis elle m'a mis au monde et je fais profession de haïr le monde. »

Ainsi commence ce petit livre retrouvé, paru en 1983 chez Lettres vives (dont la première édition en 1968 était titrée Post mortem). Albert Caraco était un étrange personnage, objet de ferveur pour une poignée de lecteurs, mais ignoré de presque tous. Né, juif séfarade à Constantinople, en 1919, il vécut son enfance à Prague, Berlin et Paris. Opportunément enfui en 1939 en Amérique du Sud, il y prit la nationalité uruguayenne qu'il conserva jusqu'à sa mort. Revenu en France en 1946, il consacra sa vie à l'écriture d'une oeuvre philosophico-littéraire à rebours de son époque. Il avait formé depuis longtemps le projet de se tuer, mais attendit par politesse le lendemain du décès du dernier de ses géniteurs pour se pendre (ou se trancher la gorge, les deux versions courent).
Le journal documentaire de Philippe Billé présente ici, d'une façon fine et synthétique, ce que l'honnête homme devrait savoir de l'oeuvre d'Albert Caraco.
En 111 paragraphes (un par page), il expose sa haine et son mépris pour la sexualité, pour l'amour, pour la reproduction et pour la vie en général. Madame Mère en est, par la force des choses, le symbole. Caraco est pris en tenailles, tout au long du livre, entre l'admiration (et l'amour souvent) qu'il voue à Madame Mère et la rancoeur qu'il lui garde de lui devoir la naissance.
« La menstruation, la grossesse et l'accouchement, et la lactation, nous ne pouvons glorifier de telles servitudes, elles sont dégoûtantes et nombre d'hommes en frémissent, bien qu'ils n'étalent l'horreur qu'ils éprouvent, de peur de passer pour des monstres. Les hommes amoureux affectent de les oublier, les autres gardent le silence, c'est un sujet que l'on élude et qui nous peine tous, les Musulmans assurent que les femmes n'en seront plus affligées quand elles seront avec nous au Paradis, c'est désespérer de la guérisons, les Juifs remercient Dieu chaque matin de les avoir faits mâles. »

Il a quarante-quatre ans lorsque sa mère meurt d'un cancer. Il a toujours vécu chez ses parents. Il est réactionnaire et misogyne. Il est hors du temps. Écrire ça en 1968, on ne fait pas plus rebrousse-poil :
« Les femmes sont nos ennemies, les mères ne font pas exception à cette règle désolante, les mères servent à nous affranchir des femmes, les oeuvres à nous libérer des mères, les oeuvres sont les filles de l'Esprit, mes oeuvres sortent comme Pallas de nos têtes. Nous devons du respect aux femmes, nous leur devons infiniment de politesse, ceux qui les blâment tombent sous leur coupe et ceux qui les déchirent ne manquent de se traîner à leurs pieds : nous les honorerons pour mieux les éviter, nous les encenserons pour mieux les repousser et les diviniserons pour mieux les écraser sous leur symbole. »

Albert Caraco était un adorateur de la littérature française des 17e et 18e siècles. Il en adopte le style et les périodes. Jusqu'au tic. Ainsi la suppression du « pas » dans la négation « ne... pas », ce qui archaïse encore son phrasé. Il n'en reste pas moins qu'à le lire on se sent transporté en arrière, avant Balzac et le roman feuilleton, quand l'économie était la première qualité du style.
Madame Mère est morte est une lecture exotique. Tout, son style, sa pensée, nous dépayse. L'oeuvre vient d'une autre planète. Impossible d'imaginer que j'aurais pu, dans ma jeunesse, croiser son auteur à Paris dans un quartier bourgeois. Et pourtant nous avons bel et bien vécu dans les mêmes espace et temps. Force du livre.

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