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19 novembre 2007

La difficile légitimation de la science-fiction en France

La science-fiction semblait a priori parmi toutes les formes paralittéraires du milieu du vingtième siècle une de celles qui avaient le plus de chance de trouver rapidement une légitimité forte. Les historiens du genre se plaisent à en faire remonter l'origine à Lucien de Samosate (125-192) dans son récit L’histoire véritable, mais ils peuvent aussi à juste titre convoquer de plus anciens mythes et légendes cosmologiques. Pour la période moderne, ils n'ont aucun mal à s'annexer les grands récits utopistes des 16e et 17e siècles : More (L’Utopie), Kepler (Le Songe), Rabelais, Campanella (La Cité du Soleil), Bacon (La Nouvelle Atlantide), Cyrano de Bergerac (Histoire comique des États et Empires de la Lune, Histoire comique des États et Empires du Soleil)… et les contes philosophiques du 18e siècle : Swift, Voltaire… C'est dire si le genre est assis sur une tradition multiséculaire.
Une seconde série d'œuvres fondatrices du genre démarre avec le Frankenstein de Mary Shelley (1817), qui se poursuivra avec le Docteur Jekyll de Stevenson (1886), L'Ève future de Villiers de L'Isle-Adam (1888) ou L'Île du docteur Moreau de Wells (1896). Tous ces écrivains ne sont pas particulièrement des auteurs paralittéraires, ils appartiennent tous à la littérature lettrée, et sont pour la plupart parmi les plus légitimes dans leur littérature nationale. Deux auteurs français, Verne et Rosny Aîné vont ouvrir de nombreuses perspectives à un genre qui se cherche encore. Leur succès est d'envergure, leurs ventes considérables, ce qui ne les empêche pas de rester tous deux des écrivains reconnus par leurs pairs, Rosny sera membre de la première Académie Goncourt et Verne de toutes les distributions de prix de la Troisième République.
Pourtant, au tournant du siècle, la science-fiction va néanmoins se caractériser comme une production paralittéraire. Comme cela s'était passé pour la bande dessinée, c'est des États-Unis que l'industrialisation du genre va partir. Devant la demande, qui correspond historiquement à la naissance des mythes scientistes qui vont dominer les idéologies occidentales jusqu'aux années 1960, les éditeurs américains lancent d'innombrables titres de magazines, des dimes novels, des pulps comme Weird Tales, Amazing Stories, Science Wonder Stories, Astounding Stories ou Astonishing Stories, qui publient au kilomètre des histoires souvent simplistes et efficaces qui sont le terreau sur lequel s’enracinera la génération de l'âge d’or de la science-fiction américaine. En France, les méthodes industrielles qui ont cours dans d’autres genres toucheront peu la science-fiction avant-guerre, et seuls quelques auteurs, comme Paul d’Ivoi ou Jean de La Hire adopteront un programme résolument paralittéraire dans des collections mélangées comme la Bibliothèque des grandes aventures et voyages exotiques (1923-1930) chez Tallandier ou Les Romans d’aventures (1921-1929) chez Ferenczi. Il faudra attendre la collection Anticipation créée en 1951 au Fleuve noir au moment d’épa-nouissement maximum du genre — elle aura une longévité de plus de trente ans — pour trouver une grande collection paralittéraire, mais elle sera la seule à avoir une telle pérennité.
Jacques Van Herp remarque que jusqu'à 1935 la question de la légitimité du genre semble ne pas se poser. Les auteurs qui écrivent de la science-fiction en France sont des écrivains comme les autres, leurs livres connaissent le sort commun devant la critique, les académiciens (Claude Farrère avec La Maison des hommes vivants (1919) et Les Condamnés à mort (1938) ou André Maurois avec La Machine à lire les pensées (1937)), n'hésitent pas à œuvrer dans le genre ; le premier prix Goncourt (John-Antoine Nau avec Force ennemie (1903)) et le premier prix Nobel de littérature (Sully-Prudhomme avec Le Bonheur (1888)) ont écrit de la science-fiction. Tout se gâte au moment (1934) de l'importation de la science-fiction américaine, essentiellement sous forme de bandes dessinées dans la presse à destination de la jeunesse. Au moment où Buck Rogers et Brick Bradford deviennent familiers à des dizaines de milliers d'adolescents l'opprobre tombe sur le genre. Les mêmes arguments sont opposés à la science-fiction qui sont opposés à la bande dessinée :

« Il est d’usage de parler des classiques du genre. Parlons-en : le pathologique Lovecraft, intéressant mais qui n’y peut mais ; Clifford Simak, pédant, moraliste, à renvoyer aux pasteurs de son pays d’origine […] ; Asimov, sophistiqué, philosophe avec ça, comme un de nos bacheliers recalés sur Aristote (Le Monde des À) [sic]. La fiction scientifique russe, par le peu que j’en puisse connaître, est honnête et puérile. La fiction scientifique américaine et française est crétine, sauf puérile sophistication. » M. Alberès dans Combat du 21 novembre 1957

Mais surtout la science-fiction va, plus que tout autre genre littéraire, être prise en réalité dans les enjeux de la bataille idéologique que se livrent l’U.R.S.S. et les États-Unis, parce qu’elle touche aux nouvelles mythologies dont chacun des deux centres idéologiques se réclame. Elle est alors l’objet d’un dénigrement organisé de la part des intellectuels, sensibles dans l’ensemble au discours du Parti Communiste. Il faut dire que le dénigrement est facilité par le fait que la production américaine est pléthorique et qu’une partie en est produite de manière industrielle, ce qui est bien la marque d’une littérature de masse. Toutefois la science-fiction paralittéraire américaine est très peu présente en France, si ce n’est sous forme cinématographique ou en bandes dessinées, et ce qui est traduit dans les décennies 1950 et 1960 dans des collections comme Le Rayon fantastique créé en 1951 par Hachette et Gallimard ou Présence du futur, créée en 1954 chez Denoël, principales collections accueillant la science-fiction américaine — les Lovecraft, Asimov ou Simak, contre lesquels se déchaînent les journaux de gauche — représente beaucoup plus une science-fiction intellectuelle, se vivant comme littéraire, visant même à renouveler la littérature d’idées, que comme le genre infralittéraire qu’il est dans l’esprit de ceux qui l’attaquent sans la lire. Mais encore une fois, la cause est entendue, il convient d’ignorer cette littérature qui se fait apologiste de la supériorité technologique américaine, au moment même où la patrie du socialisme réel est sur le point de dépasser les États-Unis.
Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que de jeunes lecteurs français refusant de considérer ces lectures comme honteuses ou déviantes, se regroupant autour de revues comme Fiction ou Galaxie, puis de fanzines, érigent leurs goûts communs en culte exclusif. La science-fiction a été rejetée dans un ghetto, alors elle développe une culture de ghetto. Après mai 1968 ils se trouvent comme bien d’autres en phase avec le mouvement de contre-culture naissant. S’ouvre alors une période d’une quinzaine d’années d’intense activité dans le domaine de la science-fiction en France. Les fanzines éclosent, de nombreux romans sont écrits qui paraissent dans de nouvelles collections, sur le modèle américain se créent des Conventions qui décernent des récompenses, les adolescents et les jeunes adultes forment le gros d’un lectorat qui semble promis à se développer les années passant. Et puis ce mouvement freine et s’éteint doucement. Il n’existe plus de grand festival de science-fiction en France, le nombre de titres publiés a considérablement chuté, les collections consacrées au genre ont périclité, celles qui survivent ne publient plus que quelques livres par an. Le reflux est général.
Que s’est-il passé au début des années 1980 qui puisse expliquer que ce genre ancien, après un regain qui était lié à la chute de préventions idéologiques, soit entré dans une nouvelle phase de repli, et ne soit pas parvenu à acquérir un statut comparable à celui du roman policier ou de la bande dessinée ? Plusieurs facteurs se sont conjugués qui peuvent expliquer ce phénomène. Dans l’histoire des mentalités d’abord, plusieurs changements ont eu lieu ; au scientisme triomphant de l’après-guerre, un catastrophisme, en particulier écologiste, a succédé ; le combat idéologique qui structurait la pensée (et il faut rappeler que la science-fiction est essentiellement une littérature d’idées) a cessé, faute d’un des combattants ; enfin dans les sociétés occidentales, le besoin de fictions peut désormais être satisfait par d’autres supports que le roman, et La Guerre des étoiles de George Lucas remplace avantageusement tous les space-opera de papier, de même que les jeux informatiques, dont beaucoup affichent une thématique science-fictionnelle assurent des possibilités d’identification (dont on sait qu’elle est un des objectifs des productions paralittéraires) incroyablement plus efficaces que le roman. Aucun de ces facteurs n’explique à lui seul le recul de la littérature de science-fiction, mais leur conjonction contribue à la déshérence du genre. D’autres explications sont à rechercher dans la structure même du champ de production de la science-fiction. Quantitativement la production et l’importation de science-fiction en France ont toujours été inférieures à celles de romans policiers par exemple, mais surtout entre Jimmy Guieu et Philip K. Dick, entre la série de consommation courante et le roman d’avant-garde un vaste espace n’a jamais été occupé. Il n’a jamais existé d’équivalents à Simenon — écrivain à la fois reconnu par le milieu littéraire et lu par le plus grand public — dans le champ de la science-fiction, et cette absence d’une littérature moyenne (à l’exception peut-être de Pierre Boulle), qui ne cédât ni au simplisme des schémas paralittéraire ni à la sophistication extrême et souvent ésotérique des romans d’avant-garde a empêché le genre de s’asseoir sur un lectorat plus vaste que la poignée d’aficionados qui a tendance à se comporter en secte.
Aujourd’hui, la science-fiction continue à exister sous ses formes les plus intellectuelles, et nul doute qu’elle ait dans ce créneau un avenir assuré. De jeunes auteurs comme Fabrice Colin ou Roland C. Wagner assurent la relève. Elle contamine aussi (ou a été contaminée par) l’heroic fantasy et les déclinaisons d’Harry Potter, sous-genres qui regroupent autour d’eux les masses d’adolescents ou de jeunes adultes qui communient dans les jeux de rôles et les jeux vidéo, et qui reste des sous-genres éminemment illégitimes, puisque adressés en priorité au dernier lectorat ignoré par les instances de légitimation. Enfin, elle contamine aussi son frère ennemi le fantastique qui, lui, connaît un regain, dû au même lectorat — le succès de séries télévisées du type X-Files, Buffy, La caravane de l’étrange ou Lost est symptomatique du melting-pot idéologique et thématique qui s’instaure, dans lequel cohabitent des thèmes typiques de la science-fiction comme l’enlèvement d’humains par des extraterrestres et des thèmes propres au fantastique comme les pouvoirs paranormaux, indépendamment d’une charge idéologique particulièrement marquée. Ces deux sous-champs hybrides tendent à remplacer les anciennes formes paralittéraires de la science-fiction, et leur alliance avec des supports étrangers au livre comme le jeu de rôles, le film ou la série télévisée, et les cultes qui leur sont rendus leur assure une pérennité à moyen terme, mais ne laisse présager en aucun cas une future légitimation.
Pourquoi l’opération de réintégration au sein de la littérature meanstream qui est en voie de réussir pour le roman policier, n’a-t-elle dans le cas de la science-fiction que très peu de chances d’aboutir dans un futur proche ? C’est, essentiellement dans l’absence de relais dans la littérature moyenne, celle qui est l’objet de la critique dans la grande presse, celle qui fait les grosses piles chez les libraires, celle qui est par définition la plus consensuelle, que se trouve l’explication. Sans présence dans la presse, sans espace dans les librairies — sinon sous forme "ghettoïsée", sans circulation hors de petits cercles homogènes en termes d’âge et de niveau culturel, la science-fiction, si elle peut espérer prospérer, ne peut espérer de légitimation, sauf pour quelques œuvres atypiques à titre de glorieuses exceptions.

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