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10 octobre 2007

Légitimation du polar

Texte publié en 1999.

Le roman policier français procède du roman-feuilleton et s’en détache très lentement. La différence n’est pas bien grande entre l’univers d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris, 1842) et celui d’Émile Gaboriau (L’Affaire Lerouge, 1863), conservant les mêmes procédés, ce dernier a simplement fait passer au premier plan de l’intrigue l’énigme policière. Mais Gaboriau a lu Poe, et il prend, comme lui, pour héros un enquêteur, Monsieur Lecoq, qui n’a ni la sécheresse de Dupin, ni ses qualités intellectuelles, mais qui impose pour la première fois en France la figure archétypique du genre, le détective. Le premier personnage de ce type semble d’ailleurs plutôt à mettre au crédit de Vidocq, auteur et héros des Mémoires de Vidocq (1828), que Poe lui-même avait lu, puisque le nom de Dupin est repris de celui d’un mathématicien auquel Vidocq est confronté.
Le genre, en France, va continuer à se développer dans la veine feuilletonesque jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les deux grands auteurs du genre, Gaston Leroux et Maurice Leblanc s’inscrivent dans cette tradition. Leroux, père de Rouletabille et de Chéri-Bibi ne répugne à aucune des ficelles du feuilleton : enfants cachés, bagnard au grand cœur, savants fous. Il vient du journalisme et a fait siennes dans ses romans les méthodes de la grande presse du début du siècle ; sa littérature est un produit calibré, qui vise à l’efficacité, et y parvient.
Le cas de Maurice Leblanc est plus intéressant. En effet, il commence sa carrière littéraire par des romans symbolistes — c’est un proche de Maeterlinck, qui vivra avec sa sœur — et sa carrière végète. Il reste un écrivain de second ordre, le symbolisme est sur son déclin, et il n’y a pas d’avenir pour un jeune écrivain symboliste dans les années 1900-1910. Il se résout alors à publier, sur la commande de l’éditeur Pierre Laffitte un conte policier, L’Arrestation d’Arsène Lupin, en 1905. Devant l’immense succès public remporté par le personnage, Leblanc, à son corps défendant, poursuit les aventures de son personnage, se payant le luxe de le confronter au personnage mythique de Conan Doyle, Sherlock Holmes. Dans cette carrière qu’il n’avait pas voulue, Leblanc, qui passe au second plan derrière Lupin, triomphe. Il a lui aussi créé un mythe moderne sur lequel les exégètes se penchent encore plus d’un demi-siècle après sa mort. Mais pour ce faire, il reprend, lui aussi, les inusables recettes du feuilleton, en jouant entre autres sur l’incroyable plasticité de Lupin, qui peut emprunter toutes les apparences, du prince russe au chef de la Sûreté, en passant par l’ouvrier menuisier. Ce personnage protéiforme est de la famille du Rodolphe des Mystères de Paris. Il est de la famille aussi de Fantômas (1911) de Souvestre et Allain, qui vient rapidement le concurrencer sur le terrain des lectures de masse. Car ces romans n’ont aucune légitimité ; ils sont lus, et beaucoup, mais restent à l’époque dévolus au peuple et aux adolescents. Seuls les poètes comme Apollinaire, Cendrars et les surréalistes — Desnos écrira une Chanson de Fantômas — comprennent qu’en poussant jusqu’à l’absurde les conventions et les tics du roman-feuilleton, Souvestre et Allain ont atteint à une poésie inconsciente, qui peut alors être récupérée par l’avant-garde tant elle entre dans leurs programmes exploratoires. S’amorce ici le phénomène de légitimation du roman policier par la fraction de l’avant-garde du champ littéraire, qui va jouer à nouveau à d’autres moments de l’histoire du champ.
Le roman policier français va continuer jusqu’à la guerre sur cette lancée, et voir l’acclimatation d’un sous-genre typiquement anglais, le roman d’énigme, avec les premiers titres de Pierre Véry, par exemple. Pour cette nouvelle production, naît la première collection spécialisée, Le Masque, en 1927. Mais Véry — qui lui aussi a commencé par publier des romans plus ambitieux — va rapidement quitter cette ornière et appliquer au roman policier une esthétique que l’on peut rapprocher du réalisme poétique du cinéma de la même époque : "la police au pays des fées" comme la définissait Lacassin. Véry aura entre 1934 et 1937 une collection à son nom chez Gallimard, premier pas sur la voie de la légitimation, mais il faut souligner combien il était atypique dans le milieu des auteurs de romans policiers de l’époque, qui se contentaient d’être d’honnêtes faiseurs, qui continuant de produire des feuilletons policiers, qui créant des énigmes improbables à l’imitation d’Agatha Christie. L'existence de collections spécialisées dans le roman policier va entraîner la disparition progressive des fascicules à suivre que produisaient des éditeurs comme Arthème Fayard ou Jean Laffitte, dont la parenté avec la littérature populaire était trop affichée pour que le genre pût un jour espérer s'en affranchir.
Un autre écrivain va modifier le champ littéraire, et la perception qu’on peut avoir dans les années 1930 du roman policier, il s’agit de Georges Simenon. Comme Leroux, Simenon vient du journalisme, qu'il a appris sur le tas dès l'âge de quinze ans. Il commence très jeune une carrière dans la littérature populaire, écrivant à la chaîne romans sentimentaux ou égrillards, romans mondains ou romans d'aventures ; il produit ainsi cent quatre-vingt romans entre 1925 et 1934. Il publie le premier Maigret, Pietr-le-Letton, en 1931 chez Fayard. Cette série de quatre-vingt-quatre romans et dix-huit nouvelles connaît immédiatement un très grand succès, dans lequel le lancement publicitaire de Fayard n'est certainement pas pour rien. Simenon ne cesse ensuite d'alterner romans policiers, romans psychologiques, romans exotiques et écrits autobiographiques. Il est dès les années 1930 reconnu comme un écrivain, en particulier par André Gide.
Timidement, certains auteurs de romans policiers commencent donc à sortir de l'indifférenciation de la littérature populaire et à constituer l'embryon d'un champ autonome. À la même période, aux États-Unis, naît le roman noir, qui abandonne le crime en vase clos et engage le roman policier sur la voie de la critique sociale. Mais le roman noir américain ne sera traduit que sporadiquement avant-guerre, quelques titres chez Gallimard. Et pendant la guerre, évidemment, toutes les traductions seront interdites, et le roman policier francophone vivra en circuit fermé.
À la Libération, les romans noirs américains débarquent avec les G.I. Gaston Gallimard confie à Marcel Duhamel une nouvelle collection, la Série noire, destinée à accueillir ces romans. Marcel Duhamel, membre du groupe surréaliste de la Rue-du-Château, regroupé autour de Prévert, est un intellectuel marginal lié aux mouvements d'avant-garde. Le rôle de la Série noire sera capital dans les années suivantes, le roman noir promu par cette collection va supplanter et le roman policier feuilletonesque et le roman d'énigme à l'anglaise, et être à l'origine de ce qu'on a appelé le polar. Le succès de la Série noire est frappant dans les milieux intellectuels (Gilles Deleuze, par exemple, écrira un article : Philosophie de la Série Noire dans Arts et Loisirs, en 1966), et des traducteurs comme Boris Vian contribueront à populariser cette littérature parmi l'intelligentsia. C'est à Jean-Patrick Manchette dans ses Chroniques qu'il faut emprunter l'analyse en raccourci de l'histoire sociologique du polar français qui naît à cette période :
« Le polar français commence avec Léo Malet. Cet homme est à lui seul la première époque du polar français. Son œuvre contient tous les problèmes du polar français et la plupart de leurs solutions.
Le premier problème qui se pose au polar français est qu’il n’est pas américain. Les formes artistiques ont un temps, elles ont aussi un espace. Le polar classique a des bornes historiques (années 20, années 50), il a aussi un centre géographique, les États-Unis, centre du monde de ce temps, centre du marché mondial, centre de la contre-révolution qui produit le polar. Quand l’art est devenu une marchandise (nommée culture), l’hégémonie économique et politique est aussi culturelle. Face à l’hégémonie américaine, des formes anciennes peuvent survivre en se figeant (ainsi du théâtre kabuki ou du roman à énigme dans le goût anglais), mais ce qui se crée de nouveau se définit nécessairement par son rapport aux formes américaines. Rapport d’imitation et de négation. [...]
Léo Malet fournit aux Français un ersatz de polar américain. D’abord sous pseudonyme anglo-saxon, bientôt sous son nom. Sa vertu, son talent, c’est que Malet met aussitôt dans la forme-polar un contenu spécifiquement français, sous la double influence de son expérience de traîne-patin parigot et d’intellectuel déclassé et rebelle (Malet est anarchiste et surréaliste). [...]
Mis à part quelques phénomènes passagers comme le Vian/Vernon Sullivan de J’irai cracher sur vos tombes, ou l’intéressant Terry Stewart, qui publie plusieurs bons romans à la Série noire avant de poursuivre sa carrière au Fleuve noir en tant que Serge Laforest, Malet est longtemps le seul à faire du polar français. Après lui se crée certes une "école française", menée par Albert Simonin, mais elle est une dérivation, hybride et un tantinet extérieure, du polar classique. Au polar, elle emprunte un thème : les truands. [...] Le roman français de truands voit les effets de l'Histoire, il ne voit pas l'Histoire elle-même. [...]
Deux ou trois ans après 1968, l'apparition d'un "nouveau polar" français (que nous nommerons néo-polar, pour des raisons que nous donnerons) fait écho à la réapparition éclatante de l'Histoire sur les chaussées dépavées de Paris et d'ailleurs. [...]
Nous avons insisté ici-même, notamment l'an dernier, sur le changement de fonction du polar, quand il est écrit, vendu, lu dans les conditions nouvelles. Quand le retour violent du négatif apeure certains, ceux-ci consomment volontiers sa représentation, comme substitut et exorcisme, surtout si elle est ouvertement référentielle. Le néo-polar est récupérateur, soit qu'il se livre à la "mise en scène feuilletonesque de certaines attitudes non-conformistes" (Jaime Semprun, Précis de récupération), soit qu'il décore les intrigues polar de débris littéraires ramassés un peu partout. Généralement il fait les deux, mêlant à un propos gauchiste ou "anarchisant" ou "nihiliste" une abondance de private jokes de l'écriture elle-même, façon Queneau. »

On voit bien, à travers l'analyse que propose Manchette, qu'à partir de la Libération, seul le roman noir, ou polar, est en situation, grâce aux liens privilégiés qu'entretiennent ses auteurs avec les intellectuels d'avant-garde, de se voir à plus ou moins long terme légitimé.
Depuis la rédaction de cet article de Manchette (1979), le mouvement qui liait le polar à l'avant-garde littéraire s'est relâché. Le polar est légitime. Le combat est gagné. Désormais le polar n'est plus lié à l'avant-garde, mais à la littérature légitime moyenne, avec laquelle de nombreuses passerelles sont jetées. Des écrivains comme Pennac, Vautrin ou Picouly passent alternativement du roman noir au roman blanc, et connaissent des ventes exceptionnelles dans les deux genres. Le Mercure de France a lancé en 1984 une collection, Crimes parfaits qui proposait à des écrivains légitimes d'écrire des romans policiers — avec des fortunes inégales. On peut même dire que le policier a contaminé la littérature, puisque nombre d'écrivains, parmi les plus reconnus, détenteurs de grands prix littéraires, ont produit des fictions policières. Ainsi Modiano avec Rue des boutiques obscures, Echenoz avec Cherokee, Belletto avec Sur la terre comme au ciel par exemple ont chacun écrit des romans qui auraient pu être publiés dans des collections policières sans surprendre les lecteurs habituels du genre.
Les reconnaissances institutionnelles sont venues parallèlement : un grand festival, à Reims d’abord, puis à Grenoble pendant les années de consolidation du processus de légitimation à partir de 1978 ; une bibliothèque spécialisée de la Ville de Paris, la BILIPO en 1986 ; l’introduction dans les programmes scolaires, à l’égal du conte, comme modèle narratif ; et surtout une masse d’études historiques et sociologiques sur le roman policier et d’analyses du genre dont les plus récentes sont de véritables manuels scolaires s’adressant aux étudiants de premier cycle universitaire.
En un siècle et demi, le roman policier français est passé du statut de nouveau surgeon de la littérature populaire au statut de supplément distinctif ajouté à la littérature légitime, qui marque, non plus l'avant-garde, comme dans les années 1970 et 1980, mais plutôt un retour intellectualisé du social — Manchette dirait de l'Histoire — dans une littérature qui en est généralement coupée.

Commentaires

Bonjour,

Je me suis permis de faire écho à votre travail passionnant sur mon blog. je serais heureux honoré si, à votre tour, vous évoquiez en lien "Le cabinet de curiosités d'Éric Poindron".

Nous pourrions en profiter, pour bavarder ou échanger des sujets et des informations.

Qu'en pensez-vous ?

Restant à votre service et au plaisir de vous lire

Très cordialement.

Eric Poindron

LES ÉDITIONS DU COQ À L'ÂNE
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Le Cabinet de curiosités d'Éric Poindron

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites

Écrit par : Poindron | 11 octobre 2007

Une citation qui m'a toujurs plu:

(L’éditeur Fayard à Georges Simenon) :

- Mon petit Sim, c’est pas mal… mais c’est impubliable ! Pas de vrai jeu du roman policier, votre personnage n’a aucune personnalité. Personne ne s’intéressera à ce petit fonctionnaire.Les drames sont sordides, il n’y a pas d’amour et ça finit presque toujours mal. Aucun succès possible ».

Georges Simenon, Des entretiens exemplaires, CD, 2003.

Écrit par : orlando de rudder | 11 octobre 2007

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