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05 octobre 2007

Régis Jauffret – Microfictions

« Je est tout le monde et n’importe qui. » R.J.

Encore une fois, drôle de roman. Puisqu’il est indiqué sur la couverture du livre qu’il s’agit d’un roman. Il se compose de cinq cents monologues d’une page et demi, présentés de manière aléatoire (dans l’ordre alphabétique d’un mot choisi un peu au hasard dans chaque texte). Cinq cents narrateurs, qui sont tout le monde et n’importe qui, livrent une tranche d’existence, qu’ils en soient acteurs ou témoins. Le plus souvent médiocre, banale, moindre, leur vie bascule régulièrement, toujours du côté du drame, du pire. Les obsessions de l’époque : accidents de la route, attentats aveugles, meurtres conjugaux, violences sexuelles et pédophilie, suicides de toutes nature se répondent de monologue en monologue. Le grand Je qui parle dans Microfictions est absolument matérialiste. Pas l’ombre d’une transcendance dans la destinée humaine qu’il observe et nous raconte sous ses divers avatars. La vie est dégueulasse écrivait Léo Malet qui le prouvait dans les trois romans de sa trilogie noire, Jauffret ne dit pas autre chose, mais il le dit cinq cents fois. Fugue et variations.

Parmi les cinq cents narrateurs du roman se glissent quelques écrivains ratés qui ont nom Pénis Geoffrey, Régis Cacanet, Rège de la Gaufrette ou Régissette Jaujau. Ils ne sont pas des humains différents des autres, ils sont aussi minables et ridicules que n’importe qui. Le lecteur est vengé :

ON L'APPELAIT REGISSETTE JAUJAU

J'ai bien connu ce mec.
- On l'appelait Régissette Jaujau.
Une drôle de pétasse, un de ces travelos avec une gueule d'ovaire, et une grosse couille à la place du cœur. Il était né, d'après ce qu'on disait, à Marseille dans les années cinquante. Ses parents étaient apiculteurs, et sur le port, les abeilles, il fallait leur courir après. Alors, prostitution, tout le bataclan, pour clapper une cuillère de bouillabaisse, une bouchée d'aïoli. Etudes chez les jésuites. Il devait les sucer et bien pire, pour payer sa scolarité et s'offrir la cantine de temps en temps. Bête comme une trompette-de-la-mort, il chiait le latin au fur et à mesure qu'on le lui fourrait dans la gueule. À la messe, il ne pensait qu'à la communion pour se bâfrer d'hosties. Quand il sortait de l'école, pour peu qu'il y ait des travaux, il enculait le trottoir.
- Une vraie salope.
Là-bas on en avait tellement honte qu'on l'a mis au train. Il a échoué à Paris. Une chambre de bonne occupée par trois lopettes de son acabit qui travaillaient dans les égouts avec le grade de sergent des rats. Il a marné trois semaines avec eux comme deuxième classe, et les rats il devait leur cirer les grolles s'il ne voulait pas qu'ils l'envoient au trou. À force du bassesses, il a grimpé dans la hiérarchie, et on l'a vu parader au Flore avec des guignols genre François Mitterrand, Pindare, et Madame de La Fayette, une nympho qui lui donnait un billet à chaque fois qu'il la noyait dans le foutre. Il s'est habillé en femme quand elle s'est faite gouine, et pour quelques dollars de plus, il a accepté qu'on lui meule son bonhomme de caleçon.
- Un opportuniste.
Après, le boulevard des Maréchaux, vous imaginez le tintouin, il se laissait manigancer par des cadres dynamiques, et à voile et à vapeur, quand un couple le ramassait, il devenait une partouze à lui tout seul. Un vrai moineau de Paris, qu’il était loin le temps où on le prenait pour une mouette quand il voletait dans les calanques à la recherche d'une nymphette pour lui chourer son pucelage qu'il revendait dans les clandés de la Canebière. Quand ses affaires ont périclité, il devenu pendant quelques mois rillettes chez un charcutier de la rue des Moines. Il a eu la chance de finir dans l’assiette d'un imprimeur.
- Grâce à lui, on l'a édité par piston.
Des livres dégueulasses, des mayonnaises d'horreurs montées au conditionnel qui leur donnait le goût fadasse de la mozzarella. Des histoires qui faisaient le bonheur d'une clientèle d'assassins et de vieilles filles qui rêvaient de révolvériser leur concierge. Heureusement, une fistule l'a depuis longtemps cadavré, et pour ne pas se fendre d'un cercueil, Sancho Pança, un ânier qui sur le tard s'était mis en ménage avec lui, a livré sa charogne à un boucher, et il a fini steak au poivre dans une gargote pourrie du faubourg Saint-Germain.

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