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05 septembre 2007

Pierre Bettencourt – Histoire Naturelle de l’Imaginaire

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Les éditions Lettres vives ont publié ce printemps, pour marquer le premier anniversaire de la mort de Pierre Bettencourt un recueil qui rassemble des textes parus de façon erratique entre 1969 et 1984 et qui forment ensemble le tableau complet d’un monde enchanté et cruel.

Histoire Naturelle de l’Imaginaire est une suite de journaux de voyages. Le narrateur, seul ou avec des compagnons, a exploré successivement la Planète Aréthuse, la Planète Bidpay, la planète Minerva, la Planète Ambroisienne, la Planète Ermentine, et la Planète Innomée. Il y a rencontré des peuples étranges : les Putrifériens, les Chuinches, les Phillibranches, les Puripatéphares, les Collemboles, les Bourboulèches, les Rémorasses, les Bélatres, les Pirapètes :
« Les Pirapètes femelles sont péteuses. Qu’on les entasse à quinze ou seize dans une pièce hermétiquement close et l’homme, de l’autre côté, un petit trou pratiqué dans la cloison, peut y faire sa cuisine. Mange rune omelette au lard sur la cuisinière d’un Pirapète est un régal que ne méprisent pas les gourmets.
Les pirapètes sont polygames. On s’en doute. »

les Ramramram, les Curculionides Cigariers, les Onolugres, les Galuchards, les Trilobites Parfumés, les Ramicoles Communautaires, les Filaires Cruels, les Mortanciels :
« Les Mortanciels sont visités une fois dans leur vie par la Faculté d’Oubli. Minute attendue : ils quittent leurs familles, leur maison, leurs habitudes et s’en vont. On ne les revoit plus.
Les Mortanciels qui restent au pays sont de très jeunes gens ou des vieillards qui attendent. Qui attendent encore…
Les femmes Mortanciels ont une mémoire au couteau. »

les Holocentres, les Coprophores, les Erémitins, les Falloïdes Nerveux :
« Chez les Falloïdes Nerveux, les femmes en âge de procréer ne s’éveillent pour faire l’amour qu’une fois l’an. Les hommes, toujours sur le qui-vive (faire l’amour avec une endormie porte malheur), vont sans cesse d’une maison à l’autre, en quête de l’événement. »

les Aphysiens, les Aplacophores, les Ascates, les Strigules, les Thoumatolampas Diadema, les Noctéoles :
« Les Noctéoles suceuses ont une pudeur d’encre. ne font l’amour que par la nuit la plus noire. Dans la journée, qu’une envie les prennes, elles enferment l’homme dans un sac. Qu’elles cousent. Puis palpant l’endroit voulut, elles pratiquent dans le sac une incision, par où le membre surgit. Reste à l’enduire de miel et à le sucer par l’une quelconque de leurs trois bouches. »

les Amblolaines, les Gromades, les Glomons, les Hommes-Poussière, les Sommivores :
« Les Sommivores mangent le sommeil des autres. Dormir avec une Sommivore est un vrai supplice. Elle dormira jour et nuit s’il le faut, mais viendra à bout de votre sommeil. Vous la regardez dormir d’un œil, vous qui aimeriez tant fermer les deux. »

les Négriers Jaunes, peuple qui sert d’intermédiaire dans toutes les traites louches de la galaxie, les Ophidiens, les Méduses, les Nonnes Grises qui sont des femmes chauves-souris, les Cortinaires, champignons phalloïdes de cinq mètres que viennent faire éjaculer de jeunes femmes, les Spongieuses, les Hommes-bousiers qui enferment leurs femmes et leurs vivres dans des boules faites d’excréments et de terre, les Hommes-cristal…
Le narrateur vit dans un monde qu’on dirait tiré de Jules Verne. Il aborde à des îles et des planètes inconnues et nous livre le compte rendu de ses explorations. Comme les héros de Verne, il n’est pas seulement un observateur objectif mais il paye de sa personne en nouant des relations, parfois risquées avec les différents peuples qu’il croise. Mais il est l’ubac du héros vernien. Il en est l’inconscient. Ne l’intéressent finalement que les pratiques sexuelles des races chimériques qu’il observe. Il est fasciné par le spectacle de copulations hors normes, auxquelles il participe dès qu’il peut.
L’Imaginaire dont Bettencourt nous raconte l’histoire naturelle, est essentiellement un imaginaire érotique, mêlé de naïveté et de sophistication. Comme le montre, par exemple, la
« LETTRE D’UN NEGRIER JAUNE A UNE DAME CHUINCHE
(retrouvée dans Muchachen après la conquête)
Belle pute, ta fesse ouvre encore dans ma tête des précipices d’éléphant rose, son feuilleté de champignon vénéneux, ses cascades de troubles cardiaques. Elle œuvre ses feux d’artifice tactiles au cœur secret de ma jouissance immaculées. Son grand Opéra d’intimité doucereuse, parcheminé de réminiscences interdites. Je suis moite de toi dans l’au-delà ténébreux du jour d’été qui se délite. Longue fut la marche à nous, héros de la longue fuite dans le désert d’Obi. Suave reste ta fumure dans mon jardin fleuri d’hibiscus mauves et de pythons réticulés. Je m’émane comme un jouissant des quatre dimensions, haut sur l’échiquier du quant-à-soi, fier de sa membrure compacte veinée d’azur hyperboréen. Je te baise par l’occiput et le péritoine ensacheur, je te suce par l’élégance de on pubis éjecté. J’interfère mon gonopode bafouillant dans la conscience intime de tes viscères écartelées, pour les labourer à jamais de présence fraiche, grouillantes des mille et un vers de ma vitalité.
Ton Négrier désemparé. »


Pierre Bettencourt était né en 1917. Pendant la guerre il installa chez lui une presse sur laquelle il imprima des textes originaux d’Artaud, Michaux, Dubuffet, Béalu, Chazal et bien d’autres. Il imprima aussi ses propres textes : Treize Têtes de Français précédées de trois notes sur le bonheur, Fragments d'or pour un squelette, Non seulement, mais encore, et en donna à d’autres éditeurs : La Folie gagne, Les Plaisirs du Roi, L'Intouchable, Le Bal des Ardents, Séjour chez les Cortinaires, Écrit dans le vide, Fables fraîches pour lire à jeun, Discours aux frénétiques, Le Littrorama, Discours sur le grand tout, La vie est sans pitié, La Terre de feu, Conversations avec Dieu, Histoires à prendre ou à laisser, L’Océanie à bicyclette, Après moi le soleil. Il était, par ailleurs un artiste plasticien très proche de Dubuffet et ses hauts-reliefs recouverts de coquilles d’œufs et d’ailes de papillons appartiennent au monde de l’art brut.
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Un article concomitant sur Bettencourt : ici.

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