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30 mai 2007

Peter Kuper – La jungle

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On se souvient, dans Tintin en Amérique, du bœuf pénétrant sur un tapis roulant dans une monstrueuse usine de Chicago, pour en ressortir sous la forme de corned-beef. Hergé avait tiré la séquence d’un livre de Georges Duhamel, Scènes de la vie future, paru en 1930. L’idée semblait ahurissante aux Européens, le comble de la modernité. Pourtant, un quart de siècle plus tôt déjà, Upton Sinclair avait situé son roman La jungle : les empoisonneurs de Chicago dans le même décor (1). C’est ce livre — qui connut un grand succès dans son pays et fut traduit dès 1906 en français — que Peter Kuper, dessinateur américain, vient d’adapter en bandes dessinées.
Jurgis Rudkus, émigrant lithuanien, un colosse, se marie avec Ona et trouve un emploi dans les abattoirs de Chicago :

« C’était la plus importante concentration de travail et de capitaux jamais rassemblée en un seul endroit. La production était expédiée dans tous les pays du monde civilisé et alimentait pas moins de trente millions de personnes. »

Le ménage s’endette pour se payer une maison. Jurgis, méprise le syndicat qui veut fédérer les ouvriers. Il s’en sortira seul. Il travaillera plus pour gagner plus. Mais les risques sanitaires dans les abattoirs, pour les ouvriers comme pour les clients décillent Jurgis. Rapidement, il est victime d’un accident du travail, et perd sa place. Il finit par retrouver un travail dans une usine d’engrais puante, et se met à boire pour pouvoir le supporter. Ona est violée par son patron, Jurgis lui casse la gueule et passe quelque temps en prison. Tout va de mal en pis. Jurgis perd Ona qui meurt en couches, puis son fils. Il travaille pour la pègre locale, il doit briser des grèves ouvrières mais il est toujours dans la même misère. En assistant à un meeting du syndicat, il comprend enfin où se situe l’avenir :
« C’était comme si le ciel s’était ouvert au-dessus de lui. Même s’il devait encore souffrir, il ne vivrait plus au gré des circonstance. Il serait un homme, riche d’une volonté et d’un but. Il fallait arrêter de parler et passer à l’action. comme celui d’un seul homme, un cri s’éleva d’un millier d’individu. Chicago sera nôtre ! Chicago sera nôtre ! Chicago sera nôtre ! »

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Il est évident qu’adapter un roman en 46 planches est un exercice réducteur. En fait, il semble que Kuper s’est contenté d’élaguer le roman, et que le texte qu’il a gardé est celui de Sinclair. On imagine que beaucoup de détails ont sauté, mais l’album reste compréhensible. Le propos de toute façon est d’une grande simplicité. Sinclair dénonce les conditions de travail abominables des ouvriers des abattoirs de Chicago, mais plus largement le système régulé à la fois par la police et la mafia qui permet le fonctionnement d’une telle industrie sans règles. Sinclair inverse la vision d’Hergé, pour lui, ce n’est pas le bœuf qui entre dans l’usine pour en ressortir en miettes, mais l’homme. Et le dessin de Kuper qui emprunte à la fois à l’expressionnisme allemand et au futurisme russe correspond particulièrement bien à l’atmosphère misérabiliste du texte. Ce qui fait qu’en lisant cette version de La jungle on a un peu l’impression de feuilleter une collection de tracts anciens ou de vieilles affiches révolutionnaires. Une réussite, donc.
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1) Sinclair, ardent propagandiste socialiste, se présenta, avec quelque chance de l’emporter, sous la bannière démocrate aux élections pour le poste de Gouverneur de Californie en 1934. Son programme donna lieu à la publication d’un livre : Moi, gouverneur de Californie, et comment j’ai mis fin à la pauvreté : La vraie histoire de l’avenir. Ce qui n’est pas sans évoquer les Scènes de la vie future de Duhamel. Malheureusement, il ne fut pas élu, sa candidature ayant donné lieu à un déchaînement médiatique encore inédit (les 700 journaux californiens ayant pris tous position pour son adversaire, sans qu’il ne s'en trouvât un seul qui le soutînt, lui).

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