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28 mars 2007

Christian Estèbe – Petit exercice d’admiration

Voilà un petit livre dont j’admire tout. La concision d’abord, on lit tant de pages inutiles. Le titre ensuite, tant il est vrai qu’en matière de livres on fustige avec plaisir que si on sait, par ailleurs, admirer. La manière, sur laquelle je reviendrai. Et désormais l’objet, Marc Bernard (1900-1983), un écrivain dont j’ignore tout, sinon qu’il obtint le Goncourt en 1942 pour un livre que je n’ai évidemment pas lu.
Christian Estèbe, lit, peu après la rupture avec la femme de sa vie, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Il identifie l’une à l’autre les deux femmes disparues, l’Else de Bernard et sa Rebecca. Pour surmonter sa peine, pour avoir quelque chose à faire, il entreprend de remonter les traces de l’écrivain. Il l’avait déjà lu autrefois mais :

« … je ne prêtais qu’une faible attention à l’œuvre d’un auteur qui ne me paraissait en rien majeur et dont les quelques livres, si bien écrits soient-ils, n’avaient rien changé au ronron d’une littérature convenue, tricotant ses œuvrettes pour la vieille république des lettres.
Mais il est si facile, lorsqu’on ne s’y intéresse pas vraiment de juger en quelques lignes une vie, une œuvre. C’est qu’il faut des années de patience, d’efforts et d’attention, pour ne pas aller trop vite en besogne. Pour apprendre à se nourrir d’autre chose que des modes et du tapage qu’elles occasionnent. »

Maintenant, il prend le temps. Du cimetière de Bagneux où est enterré Bernard (non loin de la tombe de Paulhan qui fut un appui) à Nîmes, sa ville natale qui lui gardait quelques amis, il rebrousse le temps. Estèbe va se plonger une semaine dans les papiers de Bernard, légués à la Bibliothèque du Carré d’art. Il s’imprègne. Il rencontre les derniers amis de Bernard — presque tous sont morts, Georges Navel, Henri Poulaille, Jean Guéhenno, Eugène Dabit, Jean Paulhan, Alexandre Vialatte, Jacques Chardonne et surtout Henri Calet, le plus proche. Du beau monde, l’aristocratie des écrivains prolétariens, du temps où on pouvait encore se rêver écrivain en n’ayant que son certif. Ceux qui restent comme Raphaël Sorin, Yvan Audouard ou Georges-Emmanuel Clancier livrent quelques vagues souvenirs. Rien d’important, juste des bribes de la vie d’un honnête homme, écrivain, Résistant quand ce fut le moment, et amoureux d’Else jusqu’à sa mort atroce et même après. On comprend l’admiration de Christian Estèbe, mieux, on la partage sans même connaître Bernard. Au terme de ce petit livre on est moins sot ; deux écrivains mineurs nous ont prouvé que les plaisirs de la littérature ne sont proportionnels qu’à ce qu’elle nous touche. Estèbe entremêle ses errances, ses rencontres et ses regrets aux textes de Bernard. Tout cela est tissé lâche pour laisser le lecteur circuler de l’un à l’autre. Il suffit souvent de presque rien et c’est parfait :
« Me voilà donc près de finir ce parcours en compagnie d’Else et de Marc, de tous ceux qui m’ont accompagné. Cet exercice d’admiration, s’il ne m’a pas fait retrouver Rebecca — qui pourra me faire retrouver ma Rebecca, Monsieur le hasard ? — m’a au moins permis de marcher dans son souvenir. Peut-être, un jour prochain, irais-je me baigner moi aussi à Cala d’Or devant la maison où si longtemps, si souvent, ils furent heureux. »

Je vais lire Marc Bernard.