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04 mars 2007

Pierre Bayard – Comment parler des livres que l’on a pas lus ?

J’ai lu le dernier livre de Pierre Bayard, comme les précédents depuis Qui a tué Roger Ackroyd ? Il a l’art d’aborder de biais des questions littéraires plus importantes qu’il ne leur en donne l’air.
- Pourquoi de grands écrivains ratent-ils parfois un livre, et comment dans ce cas l’améliorer ? Pourquoi Marguerite Duras frôle-t-elle le sublime, forcément, dans Le Ravissement de Lol V. Stein, et le ridicule dans L’amant ?
- Hercule Poirot a-t-il vraiment résolu le meurtre de Roger Ackroyd ? Au terme d’une contre-enquête méticuleuse, il apparaît qu’une autre solution est possible et que l’univocité du whodunit est un leurre narratif.
- Les écrivains ne tirent-ils pas plutôt leur inspiration de l’avenir que du passé ? Les trains terrifiants décrits par Verhaeren ne sont-ils pas inspirés par celui qui lui coûtera la vie dans un accident de chemin de fer ? Prendre la vie des écrivains à rebours peut expliquer bien des choses.
- Peut-on réinterpréter la psychanalyse à la lumière des grands écrivains ? Cette méthode qui subordonne la psychanalyse à la littérature, pourtant vouée par son auteur à l’échec, est finalement d’une fécondité étonnante pour peu que maniée avec inventivité.
Autant de problèmes cruciaux quant à l’avenir de la littérature sur lesquels la théorie était muette. Le professeur Bayard vient à notre secours, et un professeur qui exemplifie à partir de Pierre Siniac ne saurait être médiocre. Quel est le statut des livres qu’on n’a pas lus ? Doit-on s’abstenir pour cette unique raison d’en parler ?
A vrai dire, la réponse pragmatique à ce titre interrogatif m’intéresse peu. Elle est évidente. Parler de livres que je n’ai pas lus, de films que je n’ai pas vus est mon métier. Bien sûr, il m’arrive par hasard de parler de livres que j’ai lus (ou il m’arrive de parler de livres que j’ai lu par hasard). Mais ce n’est pas le cas le plus fréquent.
A l’occasion de la lecture de ce livre, je me suis livré à une estimation grossière : j’ai dû lire environ sept ou huit mille livres et en parcourir professionnellement à peu près trente mille. C’est effrayant. C’est trop. De ces milliers de livres, il me reste le souvenir précis de quelques dizaines, le souvenir flou de quelques centaines. Des autres, une vague impression ou surtout, rien. Pourtant, les avoir plus ou moins lus, avoir lu des critiques ou des analyses à leur sujet, m’a permis de construire ce que Bayard nomme une bibliothèque intérieure :

"Nous avons donc chacun une bibliothèque intérieure faite de quelques livres réels et de nombreux livres-écrans. Il existe, au stade supérieur, une bibliothèque collective faite de la somme de tous les livres réels et livres-écrans, lus ou non lus, constituant la littérature, le « savoir ». De cette masse de références, nous ne connaissons qu’une petite partie."

Du fait de cette familiarité avec les livres, devant un livre inconnu, je peux avec très peu d’indices savoir sur quelle étagère de la bibliothèque collective le ranger, savoir si sa lecture me sera utile, nécessaire ou superflue pour compléter ma bibliothèque intérieure. Dans ce dernier cas, si ce livre correspond à une étagère que je connais bien, je suis capable d’en discourir avec l’apparence de la compétence. Ça m’arrive tous les jours. Je peux tenir cinq minutes sur un Ellroy que je n’ai jamais ouvert, une demi-heure sur Don Quichotte dont j’ai seulement survolé la premier tome il y a quelques années ou une heure sur Robinson Crusoé dont j’ai jadis lu une adaptation pour enfants. Et convaincre mon interlocuteur qu’il doit lire ces œuvres indispensables.
Seulement, je ne suis pas persuadé, comme le semble Pierre Bayard, que ce sport soit praticable de but en blanc. Le recommander aux étudiants me semble périlleux pour eux, tant il reste des enseignants de lettres encore inexplicablement attachés à la lecture des œuvres. Ou alors qu’ils commencent doucement, qu’ils s’entraînent sur Harry Potter ou avec des romans d’Heroïc fantasy, c’est à la portée d’un débutant. Pour jouer à ça avec les classiques ou avec la littérature contemporaine, il faut maîtriser quelques pans de la bibliothèque collective. C’est un sport de nantis, comme le golf ou la bourse. Le capital culturel du joueur est le paramètre essentiel de la non lecture fertile.
On peut s’étonner du succès de librairie de cet ouvrage. Il correspond à une attente de ses lecteurs. Mais quelle est cette attente ? La part de lecteurs qui l’achètent comme on achetait un guide pratique Marabout doit être infime ; c’est une fraction plutôt cultivée de la population, amenée à parler de temps en temps de livres qui l’acquiert, sans être dupe, mais avec l’espoir tout de même d’y trouver des trucs utiles. Ce public-là sera déçu. Le livre s’adresse vraiment aux praticiens de la lecture (enseignants, critiques, bibliothécaires, libraires, blogueurs…), qui, eux, y trouveront matière à théoriser leurs pratiques.
Pierre Bayard conclut en considérant que le discours qui invente un livre non lu est le premier pas vers la création et vers l’écriture de nouveaux livres. Peut-être, mais à quoi bon. Puisque personne ne les lira.

Commentaires

Il n'est pas à la portée de tout le monde, en effet, de parler des livres qu'on n'a pas lus. Il y a quelques semaines, "Télérama" a demandé à quelques écrivains plus ou moins (re)connus de relever la gageure. Le résultat m'a paru plutôt pitoyable. Grainville, Bégaudeau, un troisième dont j'ai déjà oublié le nom ont cherché à s'en tirer en faisant de l'humour. Raté : ils n'avaient vraiment pas lu Cervantès, Dante et je ne sais plus qui. Ils s'en sont très mal tirés. C'était mauvais, ridicule, pénible... Ils se retrouvaient dans le position du fumiste qui se fait coincer à l'oral par un prof à qui on ne la fait pas. Un seul s'en est tiré très bien et très élégamment : Dominique Noguez sur Montaigne. Mais on comprend très vite que celui-là, même s'il prétend n'avoir jamais lu celui-ci, l'a si souvent parcouru "à sauts et à gambades" qu'il fait paradoxalement figure de "lecteur modèle". Conclusion : on ne parle jamais aussi bien des livres qu'on n'a pas lus que quand on les a feuilletés à la billebaude pendant des années durant.

Écrit par : C.C. | 04 mars 2007

Monsieur Bayard a fait un commentaire très "littérature pour lettré" de l'usage de certaines techniques de lecture que Richaudeau a fort bien décrites dans "Méthode de lecture rapide".

Peut-être que ce qui importe, c'est le projet du lecteur : qu'est-ce que je cherche ? Pourquoi je cherche ?

Écrit par : grapheus tis | 04 mars 2007

Mais pourquoi parler des livres qu'on n'a pas lu? Je ne comprends pas!

Écrit par : orlando de rudder | 10 mars 2007

Les commentaires sont fermés.