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06 mars 2007

A quoi pensaient les livres d'enfants ?

Il est toujours difficile de se lancer dans l’analyse des valeurs idéologiques qui sous-tendent une littérature sans tomber dans le simplisme. La théorie de la littérature comme reflet de la société qui la produit peut conduire facilement à un enfermement tautologique réducteur. Concernant d’abord la littérature de jeunesse jusqu’au milieu du XIXe siècle peut-être est-il possible de repérer les circulations de l’idéologique. Deux types de valeurs traditionnelles sont tour à tour sollicités, qui coexistent et parfois s’opposent :
* D’une part, dans la littérature pour la jeunesse d’extraction populaire, les valeurs nobiliaires médiévales, valeurs guerrières d’une société clivée : naissance, loyauté, bravoure et justice qui sont les valeurs par excellence du cycle de Charlemagne, la plus représentée parmi les gestes de la Bibliothèque bleue. À ces valeurs laïques il convient d’ajouter l’esprit de croisade et le catholicisme merveilleux et naïf qui caractérisent les valeurs religieuses qui en sont le fondement.
* D’autre part, dans la littérature d’origine lettrée, les valeurs héritées de l’humanisme et filtrées par l’intelligentsia de la Contre-Réforme : moralisme, rationalisme et didactisme. Ce sont les valeurs qui se mettent en place avec le Télémaque de Fénelon et qui vont peu à peu supplanter les précédentes.
Toutefois le passage d’un système de valeurs à l’autre va être très lent. Le cas particulier des contes continuant jusqu’à nos jours à transmettre des valeurs sociales archaïques — le conte a bien sûr des fonctions autres que la transmission des valeurs sociales et idéologiques, qui assurent sa pérennité — et éteintes, montre que des systèmes aux valeurs antagonistes peuvent coexister un certain temps. Il est certain que les classes sociales touchées par les deux littératures n’étaient pas les mêmes. Le déclin de l’absolutisme, l’émergence de la bourgeoisie sont liés à la montée en puissance dans la littérature de jeunesse des valeurs que sont le moralisme, le rationalisme et le didactisme mêmes si elles ont été initiées sous le règne de Louis XIV et dans le dessein de servir mieux son pouvoir que les valeurs médiévales dépassées. Mais il faut remarquer que le peuple dans son enfance continuera longtemps à avoir comme horizon idéologique le modèle archaïque, ce dont les classes dominantes, qui ont changé entre-temps, s’accommoderont fort bien.

Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que la configuration idéologique de la littérature de jeunesse trouvera l’aspect qui sera, peu ou prou, le sien jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale. La principale mutation qui affecte à ce moment-là le champ est, consécutivement à la Révolution de 1789, la naissance, aux côtés de la morale religieuse, d’une morale laïque et républicaine qui va concourir à transformer le système en faisant du patriotisme une des valeurs idéologiques essentielles du livre pour la jeunesse. Il semble qu’on puisse réunir en un triptyque les valeurs idéologiques prégnantes de la littérature de jeunesse pendant un siècle (1860-1960) : moralisme, didactisme et patriotisme. À ces valeurs de première grandeur s’adjoignent des valeurs secondaires qui viennent les conforter. Ainsi le rationalisme, valeur programmatique au XVIIIe siècle, devenue moins nécessaire au moment où le merveilleux et le magique sont en déclin dans les systèmes de pensée, y compris religieux, devient une valeur secondaire qui se réinvestit et se distribue dans les valeurs majeures.
Les valeurs idéologiques dont est porteuse la littérature de jeunesse sont évidemment celles que les classes dominantes souhaitent voir transmises à leurs enfants, et aussi dans une moindre mesure aux enfants des classes dominées. Les débats sur la nécessité d’apprendre à lire aux enfants du peuple qui ont eu cours au XVIIIe siècle et encore au début du XIXe siècle sont loin, mais les débats sur les contenus des lectures qu’on doit leur proposer restent longtemps d’actualité. Sachant qu’il n’existe aucune législation particulière concernant la littérature de jeunesse avant 1949 (et encore concerne-t-elle au premier chef la presse), la surveillance de la conformité de la production aux intérêts des classes dominantes est exercée d’abord par l’auto-censure des éditeurs, puis par les parents et les enseignants, mais surtout par l’Église et par l’État, qui disposent de moyens de sanctions économiques considérables par le biais des recommandations d’achats de livres scolaires et de livres de prix (une commission ministérielle, jusqu’en 1882, dresse une liste de livres susceptibles d’être achetés, ensuite le choix des livres de prix reste placé sous l’autorité du préfet). La production est donc placée sous surveillance indirecte, et personne ne transgressera le consensus idéologique pendant longtemps. Tout au plus peut-on noter à partir des années 1890 la place de plus en plus importante que prendront des productions qui s’annoncent comme simplement divertissantes et sans aucune prétention. Mais à bien y regarder, leur contenu idéologique, s’il est moins marqué que dans les livres des décennies précédentes, n’en reste pas moins tout à fait orthodoxe.

L’ensemble des valeurs lisibles dans la littérature de jeunesse forme système, car la littérature de jeunesse remplit des fonctions, auxquelles ces valeurs correspondent. On ne trouvera donc pas à parts égales chacune des trois composantes de notre triptyque dans chacun des livres pour la jeunesse de cette période. Mais plutôt des livres penchant tantôt vers l’une des topiques, tantôt vers l’autre, tantôt encore incorporant deux des trois valeurs. Par exception même, certains d’entre eux pourront très bien n’être que fort peu, voire pas du tout, porteurs de ces valeurs — le constat ne valant que pour la majorité des titres.
Le programme des éditions Vaillant en 1956, tel qu’il est défini dans le numéro spécial de la revue Enfance : Les Livres pour enfants nous semble tout à fait représentatif des valeurs dont a été porteuse la littérature de jeunesse sur une longue période — même en tenant compte du gauchissement de ces valeurs dû au communisme français de l’époque de la guerre froide :

« But de Vaillant :
— Exalter, chez les enfants, par l’intermédiaire des héros d’histoires en images, de romans, dont ils vont suivre les aventures, les sentiments qui doivent être les leurs et ceux des citoyens qu’ils seront demain : courage, loyauté, désintéressement, dévouement à la cause du peuple.
— Faire connaître le visage de la France : ses luttes lointaines ou récentes pour la conquête de ses liberté, de l’indépendance nationale, du mieux-être. Leur faire connaître et aimer les autres peuples.
— Enrichir les connaissances des écoliers, grâce à des documentaires, des reportages, des nouvelles ; leur présenter des héros positifs, anciens ou modernes, qui ont contribué à l’essor de la science, du progrès (savants, explorateurs, travailleurs), leur donner ainsi le goût de l’étude, de l’effort ; leur donner confiance en l’homme. »

Les trois valeurs fondamentales que nous avons dégagées, moralisme, didactisme, patriotisme se retrouvent regroupées dans cette citation, même si interfèrent d’autres considérations propres à la position idéologique de cette maison d’édition.

Il est évident que la présence de l’idéologie dans la littérature de jeunesse, et de plus en plus au fur et à mesure que le temps passe et qu’elle s’affine, n’est pas exposée abruptement, mais enrobée de sucre comme une pilule amère. Ce qu’exprime très bien Hetzel décrivant la méthode qu’il a employée pour l’Histoire d’un âne et de deux jeunes filles :
« Le discours, le sermon d’une fée à un petit âne, l’enfant s’y engage sans méfiance. Il ne se sent à la place de l’âne et ne devine le maître sous la pie que quand il est au bout. La petite médecine est absorbée ; qu’il aurait refusée peut-être si elle lui avait été offerte dans la tasse ordinaire. »


Le moralisme, première des constantes qu’on peut discerner dans la littérature de jeunesse, pourrait être défini comme la subordination de tout écrit à destination de la jeunesse à la démonstration de la supériorité de la morale prônée par l’auteur ou les autorités qui l’emploient. La morale dont il est question est au premier chef la morale catholique, qui s’affiche d’abord sous ses aspects les plus ultramontains, et dont la comtesse de Ségur est la figure de proue. Puis la morale catholique s’adapte, sous la République naissante, à la perte de pouvoir de l’Église, qui conserve néanmoins une influence considérable, en se faisant progressivement moins dogmatique. À ce moment elle entre en concurrence avec une morale laïque et républicaine qui s’instaure, soutenue indirectement par les protestants, et particulièrement par le biais des traductions de livres américains qui se réfèrent naturellement à ces valeurs. Les valeurs de ces deux morales ne sont pas fondamentalement opposées, et leur cohabitation va durer des décennies. La morale laïque ne contrevient pas au Décalogue, elle ne peut offenser les catholiques que par l’absence d’un dieu comme horizon. De la morale catholique les républicains peuvent à peu près tout avaliser excepté Dieu et son clergé. Ainsi une revue bibliographique, le Polybiblyon imprime-t-il en 1891 ce que beaucoup pensent tout bas :
« tout le monde, athées compris, proclame coram populo ou en petit comité, l’inéluctable nécessité pour l’enfance [de la pensée religieuse ]»

L’enjeu de la lutte entre les morales catholiques et laïques — qui trouve écho dans les livres d’enfants — est plus d’ordre politique et commercial que proprement moral donc.

Quelles sont les valeurs sur lesquelles s’accordent si bien l’Église et l’État ? Elles sont élémentaires et fédératrices, un simple relevé des titres et surtout des sous-titres des livres pour la jeunesse dans le Catalogue du Fonds ancien de l’Heure joyeuse et dans le Catalogue Gumuchian, par exemple, peut en donner un aperçu révélateur :

Portraits positifs :
Le Trésor des enfans [sic]. Ouvrage classique divisé en 3 parties : 1° La Morale ; 2° La Vertu ; 3° La Civilité (1802)
Les Jours de congé, ou promenades hebdomadaires dont un instituteur a profité pour donner à ses élèves des leçons de piété et de morale par Antoine CAILLOT (1814)
Paul ou l’Application (1817)
Les Petits peureux corrigés, ouvrage destiné à prémunir les enfants contre toute idée d’apparitions, de revenans, de fantômes et à leur inspirer le courage nécessaire dans les cas qui paraissent surnaturels (1818)
Le miroir de l’enfance ou Histoire et aventures d’une mouche et d’une épingle, écrites et racontées par elles-mêmes ; ouvrage servant à démontrer les avantages d’une éducation soignée (1819)
Les Bons exemples ou jolies gravures morales et amusantes avec un petit conte pour chaque sujet : ce petit recueil dédié aux enfants des deux sexes est propre à jetter [sic] dans leur cœur le germe des vertus sociales. (vers 1820)
Emma ou la Bonne petite fille ; Delphine ou l’Enfant gâté par Augustin LEGRAND (1820)
La Morale en action, ou élite de faits mémorables et anecdotes instructives propres à faire aimer la sagesse par L.P. BERENGER (1820)
Le Petit Daniel ou le Pouvoir de la vertu par Mme de FLAMERAND (1829)
Les Vacances ou l’Application récompensée par Mme de COURVAL (1830)
Mélanie et Lucette ou les Avantages de l’éducation religieuse par D’AVIAN DU BOIS DE SANZAY (1833)
Le Savant de neuf ans ou le petit questionneur : conversations familières d’un père avec son fils sur toutes sortes de sujets de morale, d’instruction et d’amusement par A.E. de SAINTES (1833)
Eudoxie ou l’orgueil permis, suivi de la Pauvre Francou, le secret du courage par Pauline GUIZOT (1837)
Céline ou l’influence d’un beau caractère par Mme MANCEAU (1840)
Travail et industrie ou Le Pouvoir de la volonté : histoires d’artisans, d’artistes et de négociants devenus célèbres par Jean-Baptiste-Joseph CHAMPAGNAC (1840)
Marie ou la Petite fille bienfaisante par Césarie FARRENC (1840)
René ou l’Élève reconnaissant par Mme de RENNEVILLE (1840)
Etienne et Valentin ou Mensonge et probité par Sophie ULLIAC-TREMADEURE (1842)
Gatienne ou Courage d’une jeune fille par l’abbé PINARD (1844)
Elisa ou le Modèle de piété filiale par Mme FOUCAULT (1845)
Aristide et Idalie ou les Vertus filiales par Julie DELAFAYE-BREHIER (1845)
Le Père Thomas ou les Enfants corrigés par eux-mêmes par Mélanie DUMONT (1845)
Aurélie ou le Monde et la piété par Philippe Irénée Boiste d’EXAUVILLEZ (1846)
Ferréol ou les Passions vaincues par la religion par Théophile MÉNARD (1847)
La Famille Dorival ou l’Influence du bon exemple par Théophile MÉNARD (1848)
Édouard de Termont ou Providence et repentir par Louise de R*** (1848)
Isabelle ou la Résignation dans les souffrances par Félix DELAVILLE (1850)
Guillaume Aubry ou la Résignation récompensée par A. de SAINT-PAUL (1852)
L’Écolier vertueux, suivi d’Histoires édifiantes par l’abbé PROYARD (1853)
Angèle et son fils ou la Puissance de la Croix par l’abbé Paul JOUHANNEAUD (1854)
Les Délices de la vertu ou le Pouvoir du bon exemple par Élise BRUN (1855)
Tebaldo ou le triomphe de la charité par la comtesse de LAROCHERE (1856)
Alphonse et Philippe ou Bonté de cœur et jalousie par Élise BRUN (1858)
Travail et célébrité : contes historiques dédiés à la jeunesse par Eugénie FOA (1860)
Paul et Marie ou Les fruits d’une bonne éducation par M. l’abbé MACKERT (1867)
Amour filial par Théodore BARRAU (1868)
Le Bon frère par Jeanne MARCEL (1868)
Vertus et talents : modèles des jeunes filles, contes historiques par Eugénie FOA (1869)
La Petite maîtresse de maison par Julie GOURAUD (1884)
La Civilité puérile et honnête expliquée par l’Oncle Eugène par Maurice BOUTET DE MONVEL (1887)
Deux bons camarades : album d’images à surprises (1890)
Courage et dévouement : histoire de trois jeunes filles par Charles DESLYS (1896)
Mademoiselle cœur d’ange : histoire d’une tante, de ses neveux, de ses nièces et de ses bêtes par Albert CIM (1898)
Beauté et bonté par la comtesse de BASSANVILLE (1903)
Le Pardon du Grand-père par Julie BORIUS (1907)
Gérard le résolu par H. et C. GUY (1912)


Portraits négatifs :

Embarras d’une petite fille, histoire amusante et utile (1829)
Alphonse et Sophie ou les Enfants ingrats par Mme de FLAMERAND (1836)
Joseph et Isidore ou les Dangers des mauvaises compagnies par Pierre MARCEL (1842)
Octave ou les Dangers des mauvaises compagnies par l’abbé A.A. (1848)
Jeanne ou l’Élève indocile par Élise BRUN (1850)
Ingratitude et reconnaissance (1850)
Louis le tricheur (1851)
Hubert ou les Suites funestes de la paresse et de l’indocilité (1851)
Édouard ou l’Enfant gâté par l’abbé Paul GUÉRINET (1851)
Luis et Rodrigo ou l’Amitié aux prises avec l’ambition par A.C. LECLERC (1853)
Paul ou les Dangers d’un caractère faible par l’abbé Paul GUÉRINET (1854)
Les Petits joueurs, suivi de Le Mensonge et la paresse (1859)
Auguste et Paul ou la gourmandise punie par Stéphanie ORY (1861)
Les Infortunes de Touche-à-Tout par BERTALL (1865)
Les Enfants gâtés par René MULLER (1866)
Mademoiselle Marie-sans-soin par BERTALL (1867)
Le petit Noël ou Maurice le gourmand par O. DUPIN (1869)
Louis ou Méchanceté et repentir par Césarie FARRENC (1869)
Jean le hargneux par Lorentz FROELICH (1870)
Hector le fanfaron par Lorentz FROELICH (1870)
Mademoiselle Jacasse par BERTALL (1879)
Voyage au pays des défauts par Marthe BERTIN (1887)
Miss Sans Cœur par Jules GIRARDIN (1888)
Violence et bonté par Mme de STOLZ (1888)
Les Défauts horribles : Simon le poltron par TRIM (1902)
Grand’mère avait des défauts !… par Louis MORIN (1905)


On voit que les valeurs sur lesquelles repose, sans discontinuer pendant tout le XIXe siècle, le moralisme des livres d’enfants sont celles d’une morale qui correspond à la fois à la tradition catholique du pays et aux impératifs socio-économiques de la société industrielle naissante. L’exaltation du travail, en particulier, mais aussi celle de l’instruction, sont des investissements presque immédiatement rentables dans une société où le travail des enfants est encore une réalité économique. Les livres promeuvent un enfant idéal dont Marielle Mouranche dresse le portrait à travers l’analyse des titres parus entre 1870 et 1914 :
« … il serait d’abord dévoué à ses parents, généreux — ou charitable s’il a une éducation plus chrétienne — travailleur, courageux, simple et franc, avec un solide bon sens. À ces qualités, il pourrait ajouter accessoirement le talent, la douceur, la gaieté et la résignation face à l’adversité. L’esprit de sacrifice, qui n’est pas très présent dans les titres l’est au contraire dans la trame de nombreux romans. Dans les romans laïques il est fréquemment récompensé, alors que dans les romans catholiques, il ne trouve souvent sa récompense que dans la satisfaction du devoir accompli. »

Cet enfant est idéal parce qu’il saura tenir sa place dans la société, prolétaire ou bourgeois ; les livres sont là pour lui inculquer une morale utilitaire, respectueuse de l’ordre social et conservatrice. Cette entreprise d’assu-jettissement est très naïve encore dans ses formes, du moins au début du siècle, mais avec l’accroissement de l’offre dans les années 1870, et l’apparition de livres se donnant pour de pures récréations, le moralisme sera contraint de s’afficher moins clairement. Toutefois, même si l’affichage en est moins clair à partir de ce moment-là, le contenu des livres maintiendra sous couvert de fictions plus engageantes la prédominance de cette morale orientée vers le travail et sa division sociale.

Dans la première moitié du XXe siècle, le moralisme va se faire plus discret, mais on ne peut pas dire qu’il disparaisse ni que ses valeurs changent. L’offensive en règle qui se mène contre la presse pour la jeunesse importée des États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale prend en écharpe la littérature de jeunesse. Il faut contrôler la moralité des producteurs, écrivains et éditeurs puisqu’il semble à certains qu’un relâchement ait eu lieu — dans l’inconscient collectif, la moralité, comme le niveau, ne cesse de baisser. C’est pourquoi le préambule du projet de loi déposé par le Parti Communiste en mai 1947 assimile presse et littérature de jeunesse dans une même suspicion :
« Il s’agit de s’assurer des garanties suffisantes en ce qui concerne la moralité et le patriotisme des personnalités qui désirent faire paraître des publications enfantines. »

Et dans le texte de la loi de 1949 est définie en creux la morale officielle à laquelle doit se conformer la littérature de jeunesse :
« Les publications ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche, ou tous les actes qualifiés de crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »

Cette loi est théoriquement toujours en application, bien qu’elle n’ait servi dans les dernières décennies que de prétexte à la croisade contre la pornographie lancée par Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur. Elle reflétait à l’époque un consensus qu’on serait en peine de retrouver aujourd’hui sur la définition des actes de nature à démoraliser la jeunesse, par exemple. La liquidation au profit des vainqueurs des conséquences de la guerre et de la collaboration, est l’objectif premier de cette loi, même si elle n’est pas clairement énoncée. À l’époque, le moralisme va de soi et est un excellent outil politique de contrôle de la production. Le contrôle pendant vingt ans ira se relâchant, mais le moralisme restera la doctrine officielle concernant la littérature de jeunesse. En 1956, par exemple, Charles Delagrave résume ainsi les objectifs de sa maison d’édition :
« Nous tenons à une certaine qualité : valeur humaine et morale du texte, simplicité du style. Nous refusons la littérature conventionnelle, tout ce qui n’est pas susceptible d’élever en même temps que de distraire. Sans rechercher systématiquement les thèmes éducatifs, nous tenons à ce que nos livres laissent de bons ferments dans l’âme de l’enfant : honnêteté, générosité, courage… »


Un chapitre du Guide de lectures de Natha Caputo, en 1964, est symptomatique de la conception qui continue à prévaloir du rôle moral que doivent exercer encore les livres pour enfants. Natha Caputo est une des premières à se consacrer à la critique de livres de jeunesse, elle est proche du P.C.F., et ses positions peuvent se classer parmi les plus attentives de son époque à l’évolution de la littérature de jeunesse :
" LES LIVRES POUR ENFANTS ET LA MORALE.
Où l’enfant puise-t-il ses premières notions du bien et du mal ? Bien sûr, tout petit, il apprend très vite, d’après les réactions des adultes qui l’entourent, à savoir ce que veut dire être gentil ou méchant, sage ou désobéissant, mots qui d’ailleurs englobent plutôt la série des actes permis ou défendus en famille et lors des premiers contacts avec la société, en promenade ou à l’école maternelle. Mais un peu plus tard, lorsqu’il commencera à émerger du stade égocentrique de la petite enfance, se fera jour dans son esprit à l’état fruste et même obscur d’abord, puis de plus en plus clairement, la conception de certaines vertus : justice, générosité, amour filial et fraternel, loyauté, droiture, devoir, fidélité, probité, etc… et leurs contraires, conception provoquée à la fois par les conditions dans lesquelles il vit et par les histoires entendues, puis lues. […]
Le plus souvent ce sont les contes populaires qui lui apportent les premiers matériaux nécessaires à l’élaboration d’une pensée, d’un jugement et partant, l’ébauche d’une ligne de conduite qui ira en s’affermissant. C’est là qu’il découvre les sentiments humains ramenés à leur stade élémentaire, qu’il en saisit le sens abstrait et qu’il commence à être capable de faire, de lui-même, une discrimination entre le bien et le mal, de discerner les premiers rudiments de morale. Une idée ne s’impose généralement pas d’emblée. Elle s’infiltre lentement dans la conscience de l’enfant, prenant plus de consistance au fur et à mesure qu’il la retrouve sous des formes diverses dans tel ou tel conte, tel ou tel livre. Mais quand elle s’est ancrée, elle l’est à fond. Et si c’est la raison de la nocivité de certaines publications, notamment de la presse enfantine telle qu’elle sévit, telle qu’elle est tolérée avec ses germes de violence, de sadisme, de cruauté, de racisme même parfois, c’est en revanche la raison de la valeur capitale des lectures enrichissantes et profitables qui imprègnent l’esprit de leur suc.


Tous les éducateurs savent qu’une leçon de morale qui ne prend pas son point de départ dans un fait, un comportement observé et commenté, atteint rarement son but : les enfants flairent le sermon, se dérobent, restent imperméables, voire hostiles. Or une lecture, un conte, se substituent parfaitement au fait vécu et de surcroît, permettent d’élargir les exemples, de les multiplier. L’imagination des enfants est d’autant plus frappée que le texte choisi est écrit avec talent, met en scène des personnages qui les intéressent. Ils s’émeuvent, s’identifient à ces personnages, prennent part à l’action, se réjouissant, s’enthousiasmant, s’indignant ou riant de bon cœur suivant le cas. Cette puissance d’émotion que dégage le conte, le récit entendu ou sa lecture, est un facteur précieux. L’éducateur bénéficie de ce climat sensibilisateur qui lui prépare le terrain et rend les enfants plus réceptifs.
À lui d’en profiter pour rendre une leçon de morale non seulement plus attrayante, mais vivante, accessible, fructueuse et familière : à lui d’aider l’enfant à dégager ce qu’à son insu contes et romans ont déposé en lui et même à susciter des discussions ; à lui d’exalter ce qu’un livre a pu libérer ou amorcer de meilleur."

Cette longue citation montre qu’un siècle après Hetzel, la conception de la fonction moralisatrice de la littérature de jeunesse n’a pas changé. Les mêmes arguments viennent étayer les mêmes présupposés idéologiques. L’esprit de l’enfant est une terre vierge que l’adulte doit cultiver, l’ensemençant des valeurs morales qu’il entend promouvoir.
Les vertus que défend encore le livre pour la jeunesse en 1964, « justice, générosité, amour filial et fraternel, loyauté, droiture, devoir, fidélité, probité » ne pourront plus être formulées de pareille manière dix années plus tard, et en tous cas ne figureront plus au cahier des charges des producteurs de l’après soixante-huit.

Le deuxième volet du triptyque que nous avons annoncé est celui qui paraît le plus évidemment s’imposer à qui s’interroge sur l’histoire de la littérature de jeunesse. La volonté didactique est consubstantielle à la littérature de jeunesse en ses débuts. Fénelon, Bossuet, de manière explicite, Berquin, Madame de Genlis, plus insidieusement, ancrent tous leurs écrits à destination de l’enfance dans cette perspective. La littérature est alors considérée comme l’auxiliaire de l’en-seignement. Elle accompagne — quand elle ne supplée pas — le mouvement qui, de la fin du XVIIe siècle à la Troisième République, marque l’accession des enfants français à l’instruction. Il semble difficile dans bien des cas de distinguer les textes qui relèvent du manuel scolaire et de ses avatars de ceux qui relèvent de la littérature. Même au milieu du XIXe siècle la confusion intentionnelle des genres persiste. Pierre-Jules Hetzel nomme la revue qu’il crée en 1864, la plus prestigieuse et la plus novatrice de son époque, le Magasin d’éducation et de récréation. Et la nouveauté réside dans le terme de récréation pour la première fois placé sur un pied d’égalité avec celui d’éducation, car jusqu’alors seuls les contes de bonnes femmes se donnaient pour de simples récréations.
Le partage entre éducation et récréation, dans des proportions qui vont varier, va dominer la littérature de jeunesse pendant le siècle suivant. Sans refaire l’historique de la lutte entre ces deux tendances, nous pouvons nous intéresser directement à la période qui va de 1945 à 1968 qui a l’avantage de synthétiser le débat qui existe toujours entre les tenants des deux options. À cet égard le numéro spécial de la revue Enfance de 1956 est précieux en ce qu’il donne la parole à tous les agents du champ ; c’est chez les éditeurs — agents les plus enclins à théoriser leur pratique — que l’on peut trouver l’expression la plus claire de la place que doit occuper l’éducation dans les livres pour enfants qu’ils proposent. Paul Faucher, directeur de la collection la plus en pointe de l’époque, Le Père Castor, ne définit ses objectifs qu’en terme de pédagogie :
« Depuis des années, je m’efforce de dégager les critères (psychologiques, pédagogiques, techniques) propres à la création d’un outillage éducatif au sens le plus large du mot (imagerie, albums, livres, matériel), outillage adapté aux besoins réels des enfants, à supposer qu’ils soient préalablement déterminés.
Les albums du Père Castor sont une manifestation de cette recherche, qui s’inspire, non de préoccupations commerciales, mais de préoccupations éducatives. »


D’autres éditeurs, très liés eux aussi au monde scolaire puisque parmi les principaux producteurs de manuels d’enseignement, mettent pareillement l’accent sur le rôle éducatif que doit avoir la littérature de jeunesse :
« Nous cherchons de bons livres. Pour nous, ce sont eux qui portent en eux leur pédagogie. Nous espérons qu’ils élèveront, ajouteront à la culture générale et serviront à une meilleure compréhension humaine. Actuellement, nous cherchons à faire des ouvrages qui combattent les erreurs dues à l’abus de l’invraisemblable dans la littérature de jeunesse. » (Claude Nathan)

Toutefois, conscients de la difficulté à faire passer le Savoir à de jeunes lecteurs, qui par ailleurs sont consommateurs des illustrés honnis, les éditeurs ayant retenu la leçon de Hetzel, cherchent de surcroît à les captiver :
« Pour nous résumer, tout ce qui plaît aux enfants n’est pas bon à leur donner à lire, loin de là (je fais souvent la comparaison avec leur goût pour le chocolat). Le livre pour enfant a un rôle éducatif important, mais pour que celui-ci soit rempli, il faut que l’enfant soit pris par sa lecture, donc ne lui remettre que des livres susceptibles de le captiver. » ( Michel Bourrelier)

Les éditeurs qui n’ont pas de liens commerciaux avec l’École tiennent le même discours :
« Les livres qui amusent les enfants, les instruisent et répondent à leur goût de l’action, tout en contribuant à leur formation morale et intellectuelle. » ( P. Michel, éditions de La Farandole)

Parmi les vingt-trois éditeurs interrogés pour ce numéro spécial, il ne s’en trouve aucun pour remettre en cause la fonction éducative de la littérature de jeunesse. Toute la littérature de jeunesse doit concourir à l’œuvre d’éducation, d’inculcation pour reprendre les termes mêmes d’un des éditeurs :
« En classe on s’efforce d’inculquer à l’enfant une syntaxe correcte, une langue sans vulgarité. Les livres doivent compléter cette éducation. »


Les seules notes discordantes dans ce concert proviennent des auteurs et particulièrement du seul qui soit encore lu par les enfants, quarante ans plus tard, d’entre cet aréopage qui comptait tout de même quatre académiciens. Marcel Aymé, à qui l’on demande ce qui caractérise un livre écrit pour les enfants répond « La bêtise, le mensonge, l’hypocrisie. ». Alors que la plupart de ses confrères insistent qui sur la force de l’intrigue, qui sur la correction de la langue, il refuse de se situer sur l’axe paradigmatique récréation/éducation auquel il oppose un troisième terme qui transparaît dans sa réponse liminaire : « Je n’ai pas écrit pour les enfants, mais pour mon plaisir ». En plaçant ainsi le plaisir dans la définition de la littérature de jeunesse, du côté de l’émission mais aussi du côté de la réception, il sort du cadre convenu de l’époque et tient un discours qui deviendra commun vingt ans plus tard, Barthes regnans.
L’imbrication du didactique — décliné en instructif, éducatif ou pédagogique — et de la littérature de jeunesse est ardue à dénouer dans la mesure où le didactique correspond à la fois à une valeur fondamentale de cette littérature et à une fonction que pendant longtemps on s’est accordé à lui assigner. La littérature de jeunesse est à la fois une fin et un moyen pour l’éducation. C’est pourquoi jusqu’à la période la plus récente se recoupent presque exactement les domaines de définition du livre pour enfants et de l’éducation. Le système est fermé ; le livre est le meilleur vecteur d’éducation, et l’éducation a pour but d’amener au livre. Ce fonctionnement, conforté dans les années 1930 par les théories provenant des milieux de l’Éducation nouvelle, sera le modèle dominant durant quarante ans pour la littérature « de qualité », et dont l’Atelier du Père Castor sera le plus sûr propagandiste. Et le modèle sera tellement prégnant qu’il contaminera la grande diffusion qui en adoptera au moins les apparences.

Le didactisme, en tant que valeur, s’incarne aussi sous une forme particulière, très présente dans la littérature pour adolescents entre 1870 et 1970, le scientisme. Des romans d’anticipation scientifique de Jules Verne aux romans publiés par Messidor/La Farandole dans les années 1960, la vision mythifiée de la science répondant à tous les problèmes de l’humanité est une constante de la littérature de jeunesse progressiste. L’idéologie progressiste trouvait en ces promesses de lendemains qui chantent une valeur forte à opposer au paradis promis par le catholicisme dont l’emprise était grande sur la littérature de jeunesse à travers de nombreuses maisons d’édition. Le scientisme, croyance naïve dans les progrès qui rejailliront des avancées scientifiques, sous couvert de rationalisme donne naissance à une nouvelle mythologie, qui sera particulièrement sensible au moment de la guerre froide et de la lutte pour la suprématie dans la conquête spatiale, pendant laquelle s’affronteront dans le champ de la littérature de jeunesse les anticipations scientifiques américaines et celles inspirées par le communisme. Le déclin de cette littérature coïncidera avec les premiers pas de l’homme sur la lune, mais aussi avec la mutation des valeurs induite par le mouvement de mai 1968.
Le lien entre littérature de jeunesse et éducation va être le plus constant et le plus long à se distendre dans l’histoire du champ ; la coupure est encore loin d’en être achevée, et de multiples traits didactiques marquent toujours la production littéraire à destination de la jeunesse.
Christian Poslaniec analysant l’évolution de la littérature de jeunesse depuis 1850 distingue les trois fonctions successives qui lui sont assignées : d’abord, jusqu’aux années 1930, elle instruit, puis, jusqu’aux années 1970, elle éduque, enfin, elle initie. Évidemment, les passages entre chacune des fonctions ne sont pas des ruptures brutales, précisément datés. Certains auteurs de la fin du XIXe siècle comme Jules Verne sont déjà dans l’éducation — il publie d’ailleurs dans Le Magasin d’éducation et de récréation — d’autres, tâcherons oubliés, en tiennent toujours, en 1960, pour l’instruction au sens restreint, et de tout temps, des écrivains d’exception, on songe à Lewis Carroll, ont privilégié le mode de l’initiation et de l’herméneutique. Cette évolution est corrélée à celle des représentations de l’enfance ; l’instruction suppose un enfant passif, cire vierge qu’il convient de façonner entièrement pour qu’il corresponde au projet que l’adulte forme pour lui ; l’éducation, un enfant actif dont il faut tenir compte lorsqu’on désire lui transmettre des savoirs et avec qui l’adulte construit, à parité, le futur citoyen qu’il deviendra ; l’initiation, un être libre, enfant ou adulte, qui saura tirer seul la substantifique moelle des propositions qui lui sont faites. Le souci didactique ne s’est donc pas évaporé de la littérature de jeunesse, mais adapté à l’image de l’enfance qu’accepte à chaque période le corps social.

Le patriotisme, valeur majeure de la littérature de jeunesse de la IIIe République, à la différence du moralisme est d’origine laïque ; il naît pendant la Révolution et trouve une première expression dans le champ à travers l’imagerie populaire du début du XIXe siècle. L’épopée napo-léonienne en images qui connaît une diffusion massive pose les fondements de valeurs appelées à se développer tout au long du siècle : nationalisme, expansionnisme et colonialisme, militarisme. Les conflits qui rythment le siècle qui sépare le Premier Empire du premier conflit mondial vont voir se déplacer l’ennemi héréditaire de l’Angleterre vers l’Allemagne, mouvement qui culminera avec l’hystérie anti-boche qui marque la production littéraire pendant la guerre de 1914-1918.
Le passage de l’amour du prochain à l’amour du semblable est une des missions qu’on peut supposer assignées aux livres pour enfants par l’appareil idéologique d’État, qui s’oppose en l’occurrence aux valeurs canoniques de l’Église (rien n’empêche que le discours évangélique soit maintenu en surface, surtout à l’usage des filles (la Comtesse de Ségur ou Zénaïde Fleuriot est sont de bons exemples). Mais le noir, la femme, le pauvre sont si peu des semblables et à peine des prochains…) L’amour évangélique du prochain n’est d’aucune utilité à la nouvelle classe dominante qui s’installe et s’enrichit rapidement en exploitant son empire colonial. Heureusement, personne, et surtout pas la littérature de jeunesse ne viendra remettre en cause la nécessité ni le bien-fondé de cette restriction de l’enseignement de l’amour aux proches plutôt qu’aux prochains. Former les futurs soldats qui défendront la République toujours menacée par ses voisins et l’Empire d’outre-mer dont la stabilité est rien moins qu’assurée est une priorité pour les classes dominantes, et la littérature de jeunesse leur paraît être un moyen efficace. En témoigne, en 1938, pour le déplorer, Georges Sadoul :
« Le journal enfantin acheté par l’écolier hors de l’influence des maîtres ou des parents, lu souvent en cachette de ceux-ci, est un élément capital de cet univers enfantin où se fabrique l’homme de demain. Combien d’hommes sont morts sur les champs de bataille marocains ou dans les forêts congolaises pour avoir, enfant, admiré les belles images de l’Intrépide et du Journal des voyages ! »


Le ressort le plus simple pour instiller le patriotisme, auquel auront recours sans discontinuer tous les auteurs pendant un siècle, est la xénophobie. De Jules Verne (1) , écrivain plutôt progressiste, à Hansi, la caricature de l’étranger, sa peinture sous des jours ridicules ou inquiétants est la première corde sur laquelle vont tirer les auteurs. L’exemple des expéditions internationales d’exploration mises en scène dans les livres pour la jeunesse est frappant. Elles triompheront toujours après que les qualités françaises, débrouillardise, courage et loyauté auront supplanté au terme d’une âpre lutte les vices de l’étranger, sottise, couardise, et fourberie. Au XIXème siècle, l’ennemi est d’abord l’anglais, principal concurrent dans la course aux profits coloniaux :
« Il y a dans ce vaste univers, dit Corcoran, deux espèces d’hommes, ou si vous le voulez, deux races principales […] c’est le Français et l’Anglais, qui sont l’un à l’autre ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l’une de louanges, l’autre d’argent… » Alfred Assolant dans Les Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran.

Assolant, qui pointe la principale motivation britannique pour l’opposer au désintéressement français dévoile par là même la réalité du fait colonial. L’habillage qu’il plaque sur cette réalité, comme Louis Boussenard dans la conclusion de Le Secret de l’Or, ne peut dissimuler le rôle de sergent recruteur qu’assume le roman d’aventures coloniales pour la jeunesse :
« À moi ! mes fils. À l’œuvre, Français de l’Équateur ! En avant pionniers de la civilisation. Improvisons ici un coin de France, conquérons pour notre patrie des hommes et de la terre, sauvons de l’anéantissement cette race indienne qui s’éteint et collaborons de toutes nos forces à la prospérité de notre France équinoxiale ! »


L’esprit de Revanche qui règne après la défaite de 1870 ne pouvait pas épargner la littérature de jeunesse, mais c’est un écho amplifié qu’il trouve dans les livres pour la jeunesse dans la mesure où toutes les forces politiques s’accordent sur la fonction démiurgique de cette littérature. Toute la production entre 1870 et 1914 est placée sous le sceau du patriotisme, ce ne sont dans les livres, tous genres confondus, qu’uniformes, défilés, drapeaux tricolores, combats glorieux. La militarisation de l’enfance — il existe des bataillons scolaires entre 1882 et 1892 — est accompagnée par le livre. Tu seras soldat d’Ernest Lavisse, publié en 1888 chez Armand Colin est un des grands succès de la décennie, et même au-delà (182 500 exemplaires vendus entre 1888 et 1915). Job, Boutet de Monvel, Hansi les trois illustrateurs les plus représentatifs de cette période, chacun à sa manière, contribuent à l’édification d’une imagerie patriotique, qui revisitant l’histoire de France et ses grands hommes, qui affublant les enfants d’uniformes ou plaçant Jeanne d’Arc en tête d’une troupe de fantassins en pantalons garance et capotes bleu horizon, qui, enfin, montrant la province perdue sous la botte teutonne.
Pendant la Grande Guerre, le patriotisme revanchard des livres pour la jeunesse va évidemment se trouver décuplé. L’enfance est mobilisée. Tous les secteurs de la littérature de jeunesse contribuent à l’effort de guerre. L’imagerie populaire, qui vit ses dernières heures de gloire, propose chez Pellerin à Épinal une série de planches à découper intitulée Graines de poilus, la presse populaire pour la jeunesse des frères Offenstadt envoie les Pieds nickelés défier le Kaiser tandis que la presse bourgeoise mobilise dans la Semaine de Suzette la brave Bécassine. On met en avant les enfants héroïques, et les figures de Bara et de Viala redeviennent des héros de premier plan. Jusqu’aux animaux, qui prennent le parti de la France, Flambeau, chien de guerre par Benjamin Rabier, Totoche, prisonnier de guerre : Journal d’un chien à bord d’un tank, C’est un oiseau qui vient de France : Histoire d’un petit coq français chez les boches ou Comment j’ai défendu Verdun dans les Mémoires d’un rat racontés aux enfants. Après la victoire, un grand cocorico envahit les livres pour enfants. Les poilus, réels ou d’occasion, racontent dans d’innombrables livres la guerre aux enfants. Le patriotisme est à son comble. Un dessinateur, René Jouenne, réunit dix bois gravés dans une pochette ainsi présentée :
« Les imagiers […] ont réuni en un carton paré de cocardes et de roses dix images hautement significatives de nos vertus françaises ; ET LEUR DÉSIR SERAIT QUE CES IMAGES FUSSENT SORTIES DE LEUR CARTON COMME ON SORT UN DRAPEAU DE SA GAINE, ET FIXÉES SUR LES MURS D’UNE CHAMBRE D’ENFANT. »


Toutefois, un timide mouvement de contestation se fait jour, affichant un pacifisme et un humanisme interdits en temps de guerre. « Années de tuerie, années de massacre ! Pourquoi tout cela ? Pourquoi ? » ose demander André Hellé dans l’Histoire de Quillembois soldat. Madeleine Vernet dans Le Rameau d’olivier, contes pour la paix, dix ans plus tard, montre que pour certains, et sans doute plus pour certaines, les valeurs sont en train de changer :
« Les contes qui exaltent la guerre la présentent comme l’unique école d'héroïsme ou la montrent comme une sorte de promenade joyeuse à travers de belles aventures […] La guerre, c’est de la misère et de la souffrance pour tout le monde. Vainqueurs ou vaincus, ce sont tous des victimes. »

Mais, vingt ans après le nationalisme refleurit derechef. Brièvement, car dans la France occupée, la production de livres pour la jeunesse est très limitée. Les livres sont censurés, les maisons d’éditions sont placées sous contrôle de l’occupant ou réquisitionnées comme Hachette, et un certain nombre d’entre elles sont aryanisées. Malgré tout, quelques livres paraissent en zone occupée. Des brochures de propagande antisémite comme Youpino ou Il était une fois : les aventures de Doulce France et Grosjuif, publiées par une officine collaborationniste parisienne ; un journal Le Téméraire, journal de la jeunesse française , fondé en 1943 qui à être pratiquement seul sur le marché connaîtra de forts tirages ; et quelques livres maréchalistes qui vouent la jeunesse de France au vieux Maréchal. En zone libre, la pénurie de papier se fait autant sentir, et les journaux espacent leurs parutions et diminuent leur pagination. Leur tonalité est franchement pétainiste et le patriotisme affiché de toutes ces publications s’accommode fort bien d’une occupation étrangère.

Après la guerre, sous l’influence conjuguée des gaullistes et des communistes un regain de patriotisme, victorieux, sera sensible. Le journal Vaillant (qui embauchera une partie de l’équipe du Téméraire à la Libération) est l’héritier d’un journal de la Résistance qui s’appelle précisément Le Jeune Patriote. Mais se sont probablement les derniers feux du patriotisme belliciste, les conflits suivants, Indochine, Algérie transparaîtront peu dans la littérature de jeunesse ; il est vrai qu’ils auront plus à voir avec l’avers du patriotisme qu’est le colonialisme.
Le colonialisme peut aisément être rattaché à la veine patriotique. Les mêmes valeurs se retrouvent dans les romans patriotiques, mais à l’idée de défense se substitue l’idée plus exaltante de conquête. On présente la colonisation aux enfants comme un gigantesque jeu à l’échelle du monde. Damer le pion aux Anglais, montrer la suprématie de la France est le but officiel de cette littérature qui passe le plus souvent sous silence les fondements économiques de l’expansion coloniale. On peut ainsi trouver au hasard d’un catalogue, formulé de façon assez explicite l’enjeu des romans d’aventures de Paul D’Ivoi, par exemple :
« S’il est vrai que l’avenir de l’expansion coloniale de la France dépende surtout d’un changement dans l’éducation de ses enfants, on peut dire que l’auteur des Voyages excentriques aura bien mérité de son pays en développant chez ses jeunes lecteurs le goût des expéditions lointaines, en éveillant chez eux cet esprit d’initiative, en leur donnant cette confiance en soi, qui sont les premières causes du succès de nos voisins d’Outre-Manche. » Catalogue d’étrennes de la librairie Furne pour 1888


Le colonialisme dans la littérature de jeunesse va d’abord emprunter au roman d’aventures et au roman d’exploration, cachant ses desseins prosélytes derrière un texte donné comme pur divertissement. Mais rapidement l’idéologie colonialiste se dévoile. L’exploitation rationnelle de territoires vierges ou aux mains de peuples primitifs devient le sujet principal du roman colonial. À cette phase expansionniste et triomphale succédera après la guerre de 14-18 une phase plus tournée vers les missions civilisatrices dont se pare le colonialisme des années Lyautey. Ce colonialisme intégrateur va doucement évoluer vers un humaniste et un antiracisme de bon ton (des écrivains comme Jacqueline Cervon, Nicole Vidal ou Andrée Clair seront représentatives, entre les années 1950 et 1970 de ce mouvement de liquidation des valeurs coloniales dans la littérature de jeunesse) qui vont marquer la littérature de jeunesse des années 1945-1965, au moment même où les grandes puissances coloniales perdent leurs empires.
Les valeurs patriotiques et les valeurs colonialistes qui en sont le sous-produit se dissolvent peu à peu entre 1870 et 1968, à l’exception des périodes pendant lesquelles la France est engagée dans des conflits. Les valeurs de l’internationalisme prolétarien, qui s’opposent sous certains de leurs aspects au patriotisme trouvent progressivement à pouvoir s’exprimer dans les livres publiés par les maisons satellites du Parti communiste. En même temps s’imposent petit à petit sous la houlette de la S.D.N. puis après guerre de l’U.N.E.S.C.O. les valeurs nouvelles de la concorde universelle à laquelle se doivent d’œuvrer les livres de jeunesse. Dans le catalogue de l’exposition L’enfant et les livres organisée en 1951 par L’U.N.E.S.C.O. à la Bibliothèque Nationale, Paul Montel définit ainsi les nouvelles missions du livre pour enfants :
« On ne saurait commencer trop tôt cette forme d’éducation, cette compréhension mutuelle des hommes de tous pays, de toutes races, de toutes confessions, pour essayer d’instaurer une paix que troublent les discriminations artificielles reposant sur la couleur, l’origine ethnique, la constitution politique, la vie sociale. »

Dès lors on peut considérer que les valeurs, si prégnantes durant un siècle, du patriotisme et du colonialisme n’existent plus que de manière résiduelle dans la production, et qu’elles sont les premières à céder devant les fonctions nouvelles assignées au livre pour enfants à l’occasion de l’aggior-namento qui suit le second conflit mondial. On fait porter une part de la responsabilité des deux boucheries successives aux lectures chauvines et patriotardes dont les générations d’enfants ont été abreuvées depuis 1870, et l’on décide d’arrêter les frais. Autant dire qu’à la veille de 1968 le patriotisme n’était plus une des valeurs idéologiques sur lesquelles s’appuyait la littérature de jeunesse, mais seulement un écho de plus en plus lointain que l’on pouvait retrouver dans la lecture d’œuvres plus anciennes ou dans la fraction de la production la plus réactionnaire, celle des éditions Alsatia dans leur collection Signe de piste.



(1)Les Cinq cent millions de la Bégum (1879) figurera sur la liste Otto de 1942 pour sa peinture d’un savant allemand ridicule inventeur d’un canon préfigurant la Grosse Bertha.

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