Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25 février 2007

Charles Sorel - Histoire comique de Francion

Après vous avoir donné le bonsoir, à la fin de mon histoire, je me laissai emporter à une infinité de diverses pensées. Je bâtissais des desseins incomparables, touchant mon amour et ma fortune, qui sont les deux tyrans qui persécutent ma vie. Comme j’étais en cette occupation, le sommeil me surprit sans que j’en sentisse rien, et tout du commencement il me sembla que j’étais en un champ fort solitaire où je trouvai un vieillard qui avait de grandes oreilles et la bouche fermée d’un cadenas, lequel ne se pouvait ouvrir que quand l’on faisait rencontrer en certains endroits quelques lettres qui faisaient ces mots, il est temps, lorsqu’on les assemblait. Voyant que l’usage de la parole lui était interdit, je lui demandai pourquoi, croyant qu’il me répondrait par signes. Après qu’il eut mis de certains cornets à ses oreilles pour mieux recevoir ma voix, il me montra de la main un petit bocage comme s’il m’eût voulu dire que c’était là que je pourrais avoir réponse de ce que je lui demandais. Quand j’en fus proche, j’ouïs un caquet continuel et m’imaginai alors que l’on parlait là assez pour le vieillard. Il y avait six arbres, au milieu des autres, qui au lieu de feuilles avaient des langues menues attachées aux branches avec des fils fort déliés, si bien qu’un vent impétueux qui soufflait contre les faisait toujours jargonner. Quelques fois, je leur entendais proférer des paroles pleines de blâme et d’injures. Un grand géant, qui était couché à leur ombre, oyant qu’elles me découvraient ce qu’il avait de plus secret, tira un grand cimeterre et ne donna point de repos à son bras qu’il ne les eût toutes abattues et tranchées en pièces ; encore étaient-elles si vives qu’elles se remuaient à terre et tâchaient de parler comme auparavant. Mais sa rage eut bien après plus d’occasion de s’accroître pource que, passant plus long, il me vit contre un rocher où il connut que je lisais un ample récit de tous les mauvais déportements de sa vie. Il s’approcha pour hacher aussi en pièces ce témoin de ses crimes, et fut bien courroucé de ce que sa lame rejaillissait contre lui sans avoir seulement écaillé la pierre. Cela le fit entrer en une telle colère qu’en un moment il se tua de ses propres armes, et la puanteur qui sortit de son corps fut si grande que je tâchai de m’en éloigner le plus tôt qu’il me fut possible.
Après cela, je ne sais de quelle sorte il advient que je me trouvai dans le ciel : car vous savez que tous les songes ne se font ainsi qu’à bâtons rompus. Voici les plus fantasques imaginations que jamais aucun esprit ait eues, mais écoutez tout sans rire, je vous en prie, parce que si vous riez, vous m’émouvrez par aventure à faire de même, et cela fera du mal à ma tête, qui ne se porte pas trop bien.
- Ah ! mon dieu ! Vous me tuez de vous arrêter, tant j’ai hâte de savoir vos imaginaires aventures, dit le gentilhomme. Continuez, je me mordrai plutôt les lèvres quand vous direz quelque chose de plaisant. Hé bien ? Vous vous trouvâtes dans le ciel : y faisait-il beau ?
- Voilà une belle demande ! répondit Francion, comment est-ce qu’il y ferait laid, vu que c’est là qu’est le siège de la lumière et l’assemblage des plus vives couleurs ?
Je reconnus que j’y étais à voir les astres qui reluisent aussi bien par-dessus que par-dessous afin d’éclairer en ces voûtes. Ils sont tous attachés avec des boucles d’or, et je vis de belles dames, qui me semblèrent des déesses, lesquelles en vinrent défaire quelques uns qu’elles lièrent au bout d’une baguette d’argent, afin de se conduire en allant vers le quartier de la lune, parce que le chemin était obscur en l’absence du soleil qui était autre part. Je pensai alors que de cette coutume de déplacer les étoiles provient que les hommes voient quelques aller d’un lieu à l’autre.
Je suivais mes bonnes déesses comme mes guides lorsqu’une d’elles, se retournant, m’aperçut et me montra à ses compagnes, qui toutes vinrent me bienveigner et me faire des caresses si grandes que j’en étais honteux. Mais, les mauvaises, elles ne firent guère durer ce bon traitement et, comme elles songeaient quel supplice rigoureux elles me feraient souffrir, la plus petite de leur bande commença à rendre son corps si grand que de la tête elle touchait à la voûte d’un ciel qui était au-dessus, et me donna un tel coup de pied que je roulai en un moment plus de six fois tout alentour du monde, ne me pouvant arrêter, d’autant que le plancher est si rond et uni que je glissais toujours ; et puis, comme vous pouvez savoir, il n’y a ni haut ni bas, et étant du côté de nos antipodes l’on n’est non plus renversé qu’ici. A la fin, ce fut une ornière que le chariot du soleil avait cavée qui m’arrêta ; et celui qui pansait ses chevaux étant là auprès, m’aida à me relever et me donna des enseignes comme il avait été en son vivant palefrenier de l’écurie du roi : ce qui me fit conjecturer qu’après la mort l’on reprend, où l’on va, l’office que l’on avait enterré. Me rendant familier avec cettui-ci, je le priai de me montrer quelques singularités du lieu où nous étions. Il me mena jusques à un grand bassin de cristal où je vis une certaine liqueur blanche comme savon. Quand je lui eus demandé ce que c’était, il me répondit : « C’est la matière des mortels, dont la vôtre est aussi composée. » Une infinité de petits garçons ailés, pas plus grands que le doigt, volaient au-dessus, et y ayant trempé un fétu s’en retournaient je ne sais où. Mon conducteur, plus savant que je ne pensais, m’appris que c’étaient des génies qui, avec leur chalumeau, allaient souffler des âmes dans les matrices des femmes tandis qu’elles dormaient, dix-huit jours après qu’elles avaient reçu la semence ; et que tant plus ils prenaient de la matière, tant plus l’enfant qu’ils avaient le soin de faire naître serait plein de jugement et de générosité. Je lui demandai à cette heure là : « Pourquoi les sentiments des hommes sont-ils tous divers, vu que les âmes sont toutes composées de la même étoffe ? — Sachez, me répondit-il, que cette matière est faite des excréments des dieux qui ne s’accordent pas bien ensemble, si bien que ce qui sort de leurs corps garde encore des inclinaisons à la guerre éternelle. Aussi voyez-vous que la liqueur de ce bassin est continuellement agités et ne fait que mousser et s’élever en bouillons, comme si l’on soufflait dedans. Les âmes, étant épandues dans les membres des hommes, sont encore plus en discord, parce que les organes d’un chacun sont différents et que l’un est plein de pituite et l’autre a trop de bile, ou bien qu’il y a quelque autre cause de différence d’humeurs. — Voilà qui va fort bien, repartis-je ; hé, à quoi tient-il que les hommes ne soient pas composés de telle sorte qu’ils puissent vivre en paix ensemble ? Mais, à propos, vous dites que les dieux n’y vivent pas seulement l’un avec l’autre : vous avez menti, poursuivis-je en lui baillant un soufflet, vous êtes un blasphémateur ! » Alors ce rustre m’empoigna et me jeta au fond du bassin où j’avalai, je pense, plus de cinquante mille âmes, et je dois avoir maintenant bien de l’esprit et bien du courage. Cette boisson ne peut mieux se comparer qu’au lait d’ânesse pour sa douceur, mais néanmoins ce n’était point une liqueur véritablement, c’était une certaine fumée épaisse, car étant sorti de là avec grand-peine je ne trouvai mes habits aucunement mouillés.
Ma curiosité n’étant pas encore assouvie, je passai plus outre pour voir quelque chose de nouveau. J’aperçus plusieurs personnages qui tiraient une grosse corde à reposées et suaient à grosses gouttes, tant leur travail était grand. « Qui sont ces gens-là ? Que font-ils ? demandé-je à un homme habillé en ermite qui les regardait. — Ce sont des dieux, me répondit-il avec une parole assez courtoise ; ils s’exercent à faire tenir la sphère du monde en son mouvement ordinaire. Vous en verrez tantôt d’autres, qui se reposent maintenant, les venir relever de leur peine. — Mais, comment, ce dis-je, font-ils tourner la sphère ? — N’avez-vous jamais vu, reprit-il, une noix percée et un bâton mis dedans avec une corde qui fait tourner un moulinet quand on la tire ? — Oui-da ! lui répondis-je, lorsque j’étais petit enfant : c’était là mon passe-temps ordinaire. — Hé bien, dit l’ermite, représentez-vous que la terre, qui est stable, est une noix, car elle est percée de même par ce long travers que l’on appelle l’essieu qui va d’un pôle à l’autre, et cette corde-ci est attachée au mitan, de sorte qu’en la tirant l’on fait tourner le premier ciel, qui en certain lieu a des créneaux qui, se rencontrant dans les trous d’un autre, le font mouvoir d’un pas plus vite, ainsi qu’il donne encore le branle à ceux à ceux qui sont après lui. Faites une petite promenade ici proche, et vous verrez un autre secret. »
Je tournai du côté qu’il me montra à l’instant, et au travers d’un endroit des cieux tout diaphane je vis des femmes qui ne faisaient que donner un coup de main sur un des cercles, et les faisaient tourner comme des pirouettes.
Un désir me venant alors de m’en aller à la terre, je demandai le chemin à l’ermite, et lui aussitôt me fit prendre à deux mains la corde que tenaient les dieux, et je me laissai couler jusques au bas, où je me gardai bien d’entrer dans une grande ouverture où elle passait : car, pour éviter ce précipice, je ne sais de quelle façon l’air me soutint dès que j’eus remué mes bras comme si c’eussent été des ailes. Je prenais plaisir à voler en cette nouvelle façon et ne m’arrêtais point jusques à temps que je fusse las. Je me trouvai près de deux petites fosses pleines d’eaux où deux jeunes hommes tout nus se plongeaient en disant par plusieurs fois qu’ils étaient dans les délices jusques à la gorge. Désirant jouir d’un bonheur pareil au leur, je me déshabillai promptement et voyant une fosse dont l’eau me semblait encore plus claire que celle des autres, je m’y voulus baigner aussi ; mais je n’y eus pas si tôt mis le pied que je chus dans un précipice, car c’était une large pièce de verre qui se cassa et m’écorcha encore toutes les jambes.
Je tombai pourtant en un lieu où je ne me froissai point du tout. La place était couverte de jeunes tétons collés ensemble deux à deux, qui étaient comme des ballons sur lesquels je me plus longtemps à me rouler. Enfin, m’étant couché lâchement sur le dos, une belle dame se vient agenouiller auprès de moi et, me mettant un entonnoir en la bouche et tenant un vase, me dit qu’elle me voulait faire boire une liqueur délicieuse. J’ouvrais déjà le gosier que celui de ce chantre qui avala une souris en buvant lorsque, s’étant un peu relevée, elle pissa plus d’une pinte d’urine, mesure de Saint-Denis, qu’elle me fit engorger. Je me relevai promptement pour la punir et ne lui eus pas si tôt baillé un soufflet que son corps tomba tout par pièces. D’un côté était la tête, d’un autre côté les bras, un peu plus loin étaient les cuisses : bref, tout était divisé, et ce qui me sembla émerveillable, c’est que la plupart de tous ces membres ne laissèrent pas peu après de faire leurs offices. Les jambes se promenaient par la caverne, les bras me venaient frapper, la bouche me faisait des grimaces et la langue me chantait des injures. La peur que j’eus d’être accusé d’avoir fait mourir cette femme me contraignit de chercher une invention pour la faire ressusciter. Je pensai que si toutes les parties de son corps étaient rejointes ensemble, elle reviendrait en son premier état puisqu’elle n’avait pas un membre qui ne fût prêt à faire toutes ses fonctions. Mes mains assemblèrent donc tout, excepté ses bras et sa tête, et voyant son ventre en un embonpoint aimable, je commençai de prendre la hardiesse de m’y jouer pour faire la paix avec elle ; mais sa langue s’écria que je n’avais pas pris ses tétons même, et que ceux que j’avais mis à son corps étaient d’autres que j’avais ramassés emmi la caverne. Aussitôt je cherche les siens et, les ayant attachés au lieu où ils devaient être, la tête et les bras vinrent incontinent en leur place, voulant avoir part au plaisir comme les autres membres. La bouche me baisa et les bras me serrèrent étroitement, jusqu’à ce qu’une douce langueur m’eût fait quitter cet exercice.
La dame me força à me relever incontinent et, par une ouverture d’où venait une partie de la clarté qui était en l’antre, me mena par la main en une grande salle dont les murailles étaient enrichies de peintures qui représentaient en diverses sortes les jeux les plus mignards de l’amour. Vingt belles femmes toutes nues comme nous sortirent, les cheveux épars, d’une chambre prochaine, et s’avancèrent vers moi, en faisant colin-tampon sur leurs fesses. Elles m’entourèrent et s’en vinrent aussi frapper sur les miennes, de sorte que, la patience m’échappant, je fus contraint de leur rendre le change. Considérant à la fin que je n’étais pas le plus fort, je me sauvai dans un cabinet que je trouvai ouvert et dont tout le plancher était couvert de roses à la hauteur d’une coudée. Elles me poursuivirent jusque-là, où nous nous roulâmes l’un sur l’autre d’une étrange façon. Enfin, elles m’ensevelirent sous les fleurs où, ne pouvant durer, je me relevai bientôt ; mais je ne trouvai plus pas une d’elles, ni dans le cabinet, ni dans la salle. Je rencontrai seulement une vieille, toute telle qu’Agathe, en vérité, qui me dit : « Baisez-moi, mon fils, je suis plus belle que ces effrontées que vous cherchez ! » Je la repoussai rudement parce que j’étais même fâché de ce qu’une créature si laide parlait à moi ; mais comme j’eus le dos tourné, elle me dit : « Tu t’en repentiras, Francion ! Alors que tu me voudras baiser, je ne voudrai pas que tu me baises ! » Je jetai les yeux vers le lieu où était celle qui parlait à moi et aperçus, à mon grand étonnement, que ce n’était point une vieille mais cette Laurette même pour qui je soupire. « Pardon, ma belle ! lui dis-je alors, vous vous étiez transformée, je ne vous reconnaissais point ! » En disant cela, je la voulus baiser mais elle s’évanouit entre mes bras. Un ris démesuré que j’ouïs alors me fit tourner les yeux vers un autre endroit où j’aperçus toutes les femmes que j’avais vues premièrement, lesquelles se moquaient de l’aventure qui m’était arrivée et me disaient qu’au défaut de Laurette, il fallait bien que je me passasse de l’une d’elles. « J’en suis content, ce dis-je ; çà, que celle qui a encore son pucelage s’en vienne jouer avec moi sur ce lit de roses ! » Ces paroles-ci causèrent encore de plus grands éclats de risée, de sorte que je demeurai confus sans leur répondre. « Venez, venez ! me dit la plus jeune, ayant pitié de moi, nous vous allons montrer nos pucelages. » Je les suivis donc jusques à un petit temple sur l’autel duquel était le simulacre de l’Amour environné de plusieurs petites fioles pleines d’une certaine chose que l’on ne pouvait bonnement appeler liqueur. Elle était vermeille comme le sang, et en quelques endroits blanche comme lait. « Voilà les pucelages des femmes, ce me dit l’une, les nôtres y sont aussi parmi. Aussitôt qu’ils sont perdus, ils sont apportés en offrande à ce dieu, qui les aime sur toutes choses. Par les billets de dessus, vous pouvez voir à qui ils ont appartenu et qui sont les hommes qui les ont gagnés. — Montrez-moi celui de Laurette, dis-je à une affétée qui était auprès de moi. — Le voilà, Francion, me dit-elle en m’apportant une fiole. — Le voilà de fait, ce dis-je, son nom est écrit ici, mais je ne vois point celui du champion qui l’a eu. — Apprenez, me répondit la belle, que quand l’on perd son pucelage n’étant point mariée, le nom de celui à qui l’on l’a donné ne se met point parce que l’on veut tenir cela caché, d’autant que quelques la nature, nous pressant, nous le fait bailler au premier venu, qui ne le méritant pas, nous serions honteuses si l’on le savait. De là vous pouvez conjecturer que votre Laurette n’a pas attendu jusqu’au jour de son mariage à faire cueillir une fleur entièrement éclose, laquelle se fût fanée sans cela et ne lui eût point apporté de plaisir. Allons, Francion ! continua-t-elle, voici un autre temple non moins beau que cettui-ci. » En achevant ces paroles, elle me fit entrer dans un temple tout joignant où je vis sur l’autel la statue de Vulcain qui portait des cornes d’une toise de haut. Toutes les murailles étaient couvertes d’armoiries semblables. « Est-ce quelque veneur qui vient ici attacher en trophée les bois de tous les cerfs qu’il prend ? dis-je à ma guide. – Non, non, me répondit-elle, ce sont des panaches que portent invisiblement les cocus. » Alors Valentin sortit du lieu le plus secret du temple, vêtu en ramoneur de cheminée et paré de cornes d’argent. « Ce n’est pas moi qui te fais porter ceci, dis-je en moi-même, mais je le voudrais bien. » Les femmes qui étaient entrées, l’ayant vu paraître, commencèrent à le siffler et à lui faire mille niches qui le contraignirent à se retenir. « Les cornes d’argent qu’il porte, me dit-on après son départ, veulent signifier que son cocuage lui est profitable ; et regardez, vous en verrez même en ce lieu de toutes chargées de pierreries. Car quant à celles qui sont simplement de bois, elles démontrent que celui à qui elles appartiennent ou à qui elles doivent appartenir est janin [i.e. cocu] sans qu’il le sache et n’est point plus riche pour cela. » Ayant prié à loisir le dieu Vulcain à ce qu’il me donnât la grâce de plutôt planter des cornes que d’en recevoir, je retournai au temple de l’Amour, à qui je fis une dévote oraison où je le suppliais de me donner le pouvoir de gagner tant de pucelages que j’en couvrisse tout son autel. De là je m’en voulus retourner à la salle des dames, mais je rencontrai Valentin sur la porte, qui, se courbant me donna de roideur de roideur un tel coup de ses cornes dedans le ventre qu’il m’y fit une fort large ouverture. Je m’allai coucher dans le cabinet des roses où je me mis à contempler mes boyaux et tout ce qui était auprès d’eux de plus secret : je les tirai hors de leur place et eus la curiosité de les mesurer avec mes mains, mais je ne me souviens pas combien ils avaient d’empans de long. Il me serait bien difficile de vous dire en quelle humeur j’étais alors car, quoique je me visse blessé, je ne m’en attristais point et ne cherchais aucun secours. Enfin, cette femme qui m’avait auparavant pissé dans la bouche s’en vint à moi et prit du fil et une aiguille dont elle recousit ma plaie si proprement qu’elle ne paraissait plus après. « Venez voir votre Laurette, me dit-elle à l’heure, elle est dedans ma caverne. » Je la suivis, ajoutant foi à ses paroles, et quand je fus descendu j’aperçus Laurette en un coin, tout immobile ; à l’instant je courus l’embrasser, mais au lieu de sentir une chair douce et délicate je ne sentis rien qu’une pierre froide, ce qui me fit imaginer que ce n’était qu’une statue. Toutefois, je voyais les yeux les yeux se remuer comme s’ils eussent été vivants, et la bouche, après un mignard souris, me dit : « Vous, soyez le bienvenu, mon Francion, ma colère est passée, il y a longtemps que je vous attends. » La femme qui m’avait conduit là, me voyant en grande peine alors, m’apprit qu’il était inutile d’embrasser Laurette et qu’elle était enfermée dans un étui de verre à proportion de son corps, que l’on voyait aisément au travers. Cela dit, elle me parla de Valentin et me fit accroire que j’étais aussi impuissant que lui aux combats de l’amour, mais qu’elle avait des remèdes pour me donner de la vigueur ; car, comme vous savez, les songes ne se sont remplis que des choses auxquelles on a pensé le jour précédent. M’ayant donc fait coucher de tout mon long, elle me fourra une baguette dans le fondement, dont elle fit sortir un bout par le haut de ma tête ; néanmoins, cela me causa si peu de mal que j’étais plutôt ému à rire de cette plaisante recette qu’à me plaindre. Comme je me tâtais de tous côtés, je sentis que la baguette poussa de petites branches chargées de feuilles, et peu après poussa un bouton de fleur inconnue qui, s’étant éclos et étalé, se pencha assez pour réjouir mes yeux par sa belle couleur. J’eusse bien voulu savoir s’il avait une odeur qui pût aussi bien contenter le nez et, ne l’en pouvant pas approcher, je coupai sa queue avec mes ongles pour le séparer de la tige ; mais je fus bien étonner de voir que le sang sortit aussitôt par l’endroit où j’avais rompu la plante, et peu après je commençai de souffrir un petit de mal qui me contraignit de me plaindre à ma chirurgienne qui, accourant à moi et voyant ce que j’avais fait, s’écria : « Tout est perdu ! Vous mourrez bientôt, par votre faute : je ne sais rien qui vous puisse sauver. La fleur que vous avez rompue était un des membres de votre corps. — Hé ! Rendez-moi la vie ! ce dis-je, vous m’avez déjà montré que rien ne vous est impossible. — Je m’en vais mettre tous mes efforts à vous guérir, me répliqua-t-elle, et puisque Laurette est ici présente, je crois que par son moyen je viendrai mieux à bout de mon entreprise. » Alors elle alla trouer le verre qui couvrait Laurette au droit de la bouche et lui commanda de souffler dans une longue sarbacane qu’elle fit entrer par en bas dans un petit creux qui était à terre. Puis elle vint à moi et, m’ayant tiré la baguette du corps, me retourna et me mit le cul sur un petit conduit où répondait la sarbacane. « Poussez votre vent ! dit-elle alors à Laurette, il faut que vous rendiez ainsi l’âme à votre serviteur, au lieu que les autres dames la rendent aux leurs par un baiser. »
A l’heure même, une douce haleine m’entra dans le corps par la porte de derrière, de quoi je reçus un plaisir incroyable. Bientôt après, elle se rendit si véhémente qu’elle me souleva de terre et me porta jusqu’à la voûte. Petit à petit, elle modéra sa violence de sorte que je descendis à deux coudées près de la terre. Ayant alors un moyen de regarder Laurette, je tournai ma tête vers elle et vis que sa châsse de verre se rompit en deux parties et qu’elle en sortit toute gaie pour venir faire des gambades autour de moi. Je me dressai alors sur mes pieds parce qu’elle ne soufflait plus dans sa sarbacane et que je ne pouvais plus être enlevé par son vent. Oubliant toute autre chose, j’étendais les bras pour étreindre son corps ; mais à l’instant vous me réveillâtes, et je trouvai que j’embrassais une vieille au lieu de celle que j’aime tant.

Les commentaires sont fermés.