Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 décembre 2006

Frédéric Pajak – J’entends des voix

medium_Nietzche.JPG
Frédéric Pajak a beaucoup fréquenté Nietzsche. Ses écrits, bien sûr, mais surtout l’homme. Il a bien connu aussi Pavese, Joyce, Apollinaire, Primo Levi, et il a croisé Adolf Hitler quand il était peintre raté et paresseux. Avec Nietzsche, il est parti en villégiature à Sils-Maria, en Suisse orientale, en 2003. Ensemble, ils sont allé manger du risotto de l’autre côté de la frontière en Italie. Ils ont beaucoup parlé. La conversation de Nietzsche est singulière. Il parle beaucoup de la douleur. Celle qu’il ressent, celle qu’il évite. Et Pajak, la douleur, ça lui parle. Il a perdu son père — qui était peintre, comme son grand-père — à dix ans, tué par un chauffard. Et Jacques Pajak (1930-1965) ouvre le livre et la conversation. D’autres morts viennent chuchoter à l’oreille de Pajak, Gébé, le dessinateur philosophe d’Hara-Kiri, Jean-Pascal Imsand, photographe suisse qui s’est couché sous un train à trente-trois ans. Toutes ces voix douloureuses, il les entend, et nous les donne à entendre. Les artistes sont comme tout le monde, un jour heureux, un jour morts. Mais, ils parlent toujours, ou du moins, les entend-on toujours :

« Il est huit heures du soir, le dimanche 4 avril 2004, au péage de Fontainebleau. Gébé n’habite pas loin, dans un village à quelques kilomètres. Il est mort depuis une heure. Je n’ose pas téléphoner, j’ai peur de ne plus entendre sa voix. Un hibou géant déchire la nuit à coups de bec.
De toute façon, je sais qu’il ne mourra pas en moi. Il n’est pas vraiment d’ici-bas. Il est tombé du ciel — mais de quel ciel exactement ? — avec son long visage de Buster Keaton surgissant des steppes de Mongolie et ce regard enfoui dans des paupières bridées comme pour mieux vous scruter ou pour déchiffrer les arbres, les fleurs sauvages, les cailloux, les rangées de pavillons à perte de vue sur les abords de ses banlieues à lui.
Devant sa tombe, il y a ses proches, ses amis, et puis ceux qu’il aida à exister, simplement en les publiant. Ils sont presque tous là. Le printemps s’agite, il vente, il pleut, il fait soleil.
Je pense à ses mots, notés sur un bout de papier peu avant sa mort :
« La vérité est qu’il n’y a qu’un seul chat.
- Où ça ?
- Au monde. » »

Pierre Assouline, qui pour une fois sort des sentiers battus, crédite Pajak d’avoir créé ou peut-être seulement réinventé un genre littéraire. Un type de récit qui intrique à parts égales textes et dessins. Absurde d’imaginer qu’on puisse démêler l’un de l’autre. L’histoire d’Hitler le paresseux sans ses portraits charbonneux au nez cyranoïsé ne tiendrait pas de même manière. Les lieux, les paysages de Sils-Maria, Turin, Naples ou Morez existent physiquement dans leur banalité par le crayon.
Pajak est de la trempe d’un Topor. En moins tonitruant. Il a le chagrin plus discret, mais au fond, il nous raconte les mêmes histoires avec les mêmes moyens. Depuis un lustre il nous livre régulièrement un volume par an de ce journal intime dessiné et dialogué avec des fantômes. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête, notre monde est de plus en plus rempli de morts.