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27 novembre 2006

Jean Meckert – Je suis un monstre

Il fut une époque, disons entre 1920 et 1970, où la majorité des écrivains français ne sortaient pas de l’Université. L’école primaire suffisait à vous donner l’envie de devenir Victor Hugo ou Alexandre Dumas, l’école primaire supérieure vous poussait à vous rêver Zola. Calet, Malet, Malaquais, Calaferte, Guérin, Bove, Douassot, mille métiers, mille misères, mais tous écrivains de première bourre, sont là pour le prouver. C’est à cette famille qu’appartient Jean Meckert (1910-1995). Je suis un monstre est le troisième livre signé de ce nom que je lis après Les coups et La marche au canon. Comme la plupart de mes contemporains, j’ai lu Jean Meckert longtemps après avoir lu les polars de John/Jean Amila. Cet écrivain a, en effet, publié successivement sous ces deux noms. Sous sa véritable identité de Meckert, il a connu une courte carrière entre 1942 et 1952 chez Gallimard, dans la Blanche. Marcel Duhamel, séduit par la qualité de ses dialogues, lui proposa de travailler pour la Série noire, où il fut le deuxième auteur français au catalogue dès 1950 (d’abord sous le prénom ricain de John, rectifié plus tard en Jean). Il mena alors carrière parallèlement à la Série noire et au cinéma, dans le polar qualité France. En 1969, il crée le personnage de Géronimo, un policier hippie. C’est sans doute la part la moins intéressante de son œuvre. En 1974, il est victime d’un tabassage — peut-être lié à ses prises de position contre les essais nucléaires français dans le Pacifique — qui le laisse dans le coma, puis amnésique pendant longtemps. Il renoue avec l’écriture en 1981 pour quatre derniers romans noirs, les plus aboutis, qui lui vaudront reconnaissance définitive par les amateurs du genre. La première partie de son œuvre, avant la Série noire, a été rattachée par la critique au roman populiste ou à la littérature prolétarienne. C’est à la fois juste et faux. Les coups par la description clinique des rapports d’un couple, Félix qui travaille comme manœuvre et Paulette qui est comptable, peint l’antagonisme de deux classes sociales, celle qui maîtrise la parole et celle qui n’a que ses poings. Mais le regard de Meckert est capable d’adopter les deux points de vue. Il ne reste pas enfermé par une position de classe et propose un roman équilibré.
Je suis un montre, est son dernier roman publié dans la Blanche en 1952. Le narrateur, surnommé Narcisse, est un jeune homme de vingt ans qui travaille comme éducateur dans un centre éducatif situé dans en Savoie.

Il poursuit de vagues études de philosophie et rédige un mémoire sur la Fatigue :

« Ce que j'appelle Fatigue, me disais-je, ne s'expliquerait-il pas mieux par Virtualisation ?... Qu'est-ce que la philosophie, sinon l'art d'irradier autour d'un mot nouveau ?... Ne pas spéculer seulement; travailler sur un exemple. Étudier les raisons du meurtre de Claude, donner des noms, ou des initiales... La Popote, ou anticommunisme pathologique, à l'Institut médico-pédagogique de Maudrans... Ou bien: De la Réaction en tant que branlette sociale, étude sur l'éclatement du Virtuel... Ça fait sérieux, comme titre... - Connaissez-vous la formidable théorie de la Virtualisation, de Francis Moulin?... - Mais c'est lui-même qui vous parle, madame!... - Comment, mon cher maître ! Vous! Si jeune ! - Aux âmes bien nées..., etc. C'est tout de même excellent de se gargariser de sa future gloire... Virtuel encore !... J'aurais dû emmener mes notes... À la vérité, mon petit Narcisse, j'entrevois quelque chose de bien plus considérable que tout cela ; c'est encore vague et nébuleux... Si nébuleux... Petit germe furtif... Faillite de la conception même de l'enseignement... Virtualisation de l'adolescence provoquant complexes et troubles graves... Nécessité absolue de foutre les gars dans le bain dès qu'ils savent lire et compter... Le monde original appartient aux ignorants, ou à ceux qui regagnent leur ignorance comme une guérison.
Et les idées appelaient les idées, vagues et chevauchantes comme les nuées passées ; j'étais en pleine sublimation, cette masturbation supérieure. Euphorie douce, détachement, domination d'un monde virtuel... Et puis soudain, nouveau sentiment de solitude, avec la gorge qui se serre. L'excitation retombait comme une lampe qui meurt et je me retrouvais dans le monde réel, celui du sentiment. »

Un jour il découvre dans la montagne le cadavre d’un des adolescents dont il a la charge. Il est vite convaincu qu’il a été assassiné par d’autres adolescents pour des raisons politiques. Il était communiste, et les cocos et les « popotins » s’affrontent dans le centre. Le directeur, appelé le Grand-Condor, qui n’est pas mauvais bougre et plutôt progressiste, seulement un peu veule, préférerait que le décès passe simplement pour un accident d’escalade. Narcisse semble se ranger à son avis, puis, par solidarité avec les adolescents, cherche à faire reconnaître le meurtre. Il quitte le centre, part dans la montagne, accompagné par un groupe d’adolescents en révolte. Lorsqu’ils redescendent, éclopés, après une nuit dramatique où ils ont été affrontés aux éléments déchaînés, l’accueil qui leur est fait par le directeur radicalise leur révolte, et ils incendient le centre éducatif. Narcisse régénéré s’est fondu dans le groupe, la solidarité s’est muée en amour.

Ce roman, lu plus d’un demi-siècle après son écriture, est étonnant. Le chœur politico-médiatique qui nous berce depuis des années avec la complainte de la sécurité a presque fini par nous faire oublier que l’âge d’or de la concorde n’a jamais existé. Un groupe d’adolescents, ils ont entre 12 et 16 ans, était parfaitement capable d’assassiner à coups de pierres un des leurs en 1950. Pour un motif vaguement politique. Et à mettre le feu au centre éducatif pour le plaisir de le voir brûler. Ils ne sont pas au bagne, hein, ils jouissent d’une grande liberté, il vont librement au village, ils partent seuls pour la journée dans la montagne, je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui avec les règlements protecteurs on puisse bénéficier de la même liberté. Ils ne sont pas non plus des réprouvés de la société ; ils appartiennent aux classes moyennes, leurs parents font des efforts financiers pour leur payer une éducation qui semble de qualité. Et pourtant ils font brûler le centre. Etrange résonance avec la situation contemporaine.
Meckert, avec une narration à la première personne, un narrateur — qui devait lui ressembler un peu à vingt ans — qui cherche à s’émanciper de son milieu populaire d’origine, avec lequel il n’est pas tendre :
« On ne peut plus y arriver. La vie est de plus en plus chère, c'est à se demander où on va. Je vais peut-être être obligée de chercher du travail. Heureusement que M. Lamblin a pu te trouver cette "place"... Tâche d'y rester comme moniteur durant les vacances comme tu nous l'as dit. Ça te ferait beaucoup de bien... Surtout qu'avec les voyages si chers ça nous arrangerait tous ... »... Des nouvelles de mon frère René et de mon petit neveu Poupou, qui pousse bien...
Comme toujours après une lettre de ma mère, impression plus totale d'abandon, de monde hostile et de solitude humaine. Un peu plus de lourdeur au cœur, un peu plus de crispation devant l'avenir, et puis oubli, presque immédiat, oubli gagné, oubli appris, comme une thérapie. Oubli du cinquième étage sur la cour, oubli de papa verdâtre et pète-sec, oubli de la pipelette, de maman qui sent la sueur, du fromage de chèvre au dessert, des amis de papa, du sommier qui grince, de la jambe articulée de papa, du papier journal des cabinets, de l'économie de gaz, des meubles, du savon à la colle de poisson, du lustre de la salle à manger, du linoléum ciré, des patins, de la radio d'à côté, des engueulades dans la cour... Hop! La poubelle, le couvercle... c'est fini!
Tourillon appelle ça : haine du père, désir de meurtre, sentiment de culpabilité, refoulement, et tout son arsenal jargonnant de psycaca... Plus facile de couper la terre en méridiens que d'y faire pousser des légumes ! »

joue sur les deux tableaux : gosse du peuple et apprenti philosophe. Comme il jouait déjà sur deux tableaux dans Les coups. Meckert excelle à rendre les sentiments troubles, les atmosphères poisseuses. Les pulsions de Narcisse envers le jeune Jacquot, ses tergiversations et revirements en font un personnage complexe, imprévisible pour le lecteur. C’est un écrivain plus subtil qu’il en a l’air, et la réédition de ses premiers romans chez Joëlle Losfeld est une excellente idée. Ses meilleurs polars Le boucher des Hurlus et Au balcon d’Hiroshima méritent largement aussi un retirage car ils semblent indisponibles en ce moment.

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