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28 octobre 2006

Hervé Le Tellier – Esthétique de l’Oulipo

On a connu l’Atlas de littérature potentielle, la Bibliothèque oulipienne, et l’Abrégé de littérature potentielle, qui nous ont donné à lire de loin en loin des textes estampillés par l’Oulipo. L’Esthétique de l’Oulipo d’Hervé Le Tellier, publiée au Castor Astral il y a quelques mois, répond à un projet plus théorique. Nous faire comprendre les fondements philosophico-pratiques de l’Oulipo, ce groupe de praticiens de la littérature, dont on apprend (je parle pour moi) qu'il prit modéle sur le regretté Nicolas Bourbaki (qui était, je crois bien, un cousin du Pirée). Quarante-six ans d'existence, quelques chefs-d'oeuvres, beaucoup d'expériences intéressantes, l'Oulipo, comment ça marche ? et pourquoi ?

« Existe-t-il une approche oulipienne de l’esthétique ? Une esthétique oulipienne ? Quitte à décevoir, affirmons-le : sous cette formulation brutale, certainement pas. Le groupe est lié par un refus commun, celui du hasard, et non par une quelconque théorie du beau ».

assure d'emblée Hervé Le Tellier.
Puisqu’il n’existe pas d’esthétique oulipienne, Le Tellier dépasse d’emblée la question et se lance en cinq chapitres qui se succèdent dans un ordre logique : Fondation et influences ; Univers (et niveaux) « naturels » de complicité ; Immédiatetés culturelles ; Lecteur, encore un effort ; La forme, la contrainte et le monde, dans la démonstration que l’oulipisme est bien un nouvel humanisme.
Il s’agit là d’un très important effort théorique, largement convaincant. Gérard Genette et Michel Picard sont appelés à la rescousse. Le Tellier ne se borne pas aux sources internes à l’Oulipo, comme la plupart des livres précédents mais il déborde largement le champ de la littérature à contraintes contemporaine. Historiquement, en allant voir du côté des "plagiaires par anticipation", aussi en explorant les formes fixes anciennes, il montre la permanence de la préoccupation formelle dans l’évolution d’une littérature qui donne pourtant l’impression de fuir de plus en plus les carcans. Bref, même si l'Oulipo semble, à première vue, marcher à rebours du mouvement général de de la littérature, de la société même, n'ayons pas peur des mots, en réalité son travail souterrain structure une part de plus en plus importante de ce qui s'écrit.
L’apport le plus intéressant du livre est la place qu’il accorde dans le dispositif oulipien au lecteur et à la complicité qui se tisse de facto entre ce dernier et l’auteur. La lecture des textes oulipiens ne fonctionne parfaitement, en effet, que lorsque le lecteur entretient des rapports ludiques avec le texte. Quelle peut être la lecture naïve, anoulipienne de La disparition par exemple ? Décevante, forcément décevante…
Alors, Lecteur, encore un effort ! Tu auras toujours le dernier mot.