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22 octobre 2006

Lectures coupables ?

Le discours habituellement tenu sur la littérature de jeunesse fonctionne essentiellement sur deux modes : les souvenirs de lectures — mode fréquent chez les écrivains, peu d’autobiographies dans lesquelles on ne retrouve le passage obligé sur les lectures d’enfance, formatrices ou prémonitoires, ô combien —, et le discours d’autorité des adultes, qu’ils soient médiateurs ou prescripteurs, qui souvent savent ce que doit être la littérature de jeunesse. Ces deux modes ne se recoupent que rarement.
Les souvenirs de lectures que l’on peut trouver au hasard des écrits autobiographiques présentent des traits communs, quels que soient les milieux d’origine des auteurs, et sur une longue période. Depuis les premières années du XIXe siècle (1808-1809), comme en témoigne Edgar Quinet dans Histoire de mes idées (1858) :

« Le premier usage que je fis de mon savoir fut de lire les contes de fées. Je les recevais un à un dans de petits volumes bleus (i.e. livres de colportage), bariolés [...]. Une autre lecture de ce temps là fut celle des Petits orphelins du hameau. Il m’en reste une grande impression de pitié et même de terreur. Je ne pouvais entrer dans les ruines du vieux château de Montmort sans voir la terrible châtelaine errer dans les décombres à la poursuite des deux petits infortunés. »


Jusqu’aux années 50 ou 60 du siècle dernier la permanence est étonnante de la confusion, dans les souvenirs, des registres populaires et enfantins. Loin d’être spécifique aux classes populaires, cette confusion semble bien traverser toutes les classes. Ainsi, deux écrivains de la même génération mais venus de milieux aussi opposés que François Cavanna et Jean d’Ormesson citent le même titre :
« Depuis tout petit, maman m’achetait chaque samedi "Le Petit illustré" parce que dedans il y avait les aventures de Bibi Fricotin, qu’elle adorait. Elle les lisait après moi, quand je l’avais fini, ou des fois je lui lisais à voix haute pendant qu’elle faisait la vaisselle. » François Cavanna dans Les Ritals (1978)


« Les Pieds nickelés ou Bibi Fricotin : mes premiers livres furent des bandes dessinées. Je suis passé ensuite à Arsène Lupin. J’avais abordé la littérature par les mauvais sentiments (le vol et le brigandage). Tout de suite, elle a été pour moi quelque chose comme la désobéissance, l’illégalité et la contestation. C’est probablement pourquoi les livres de la comtesse de Ségur ont eu sur moi moins d’influence. A leurs sages histoires je préférais les aventures de garnements, les cambriolages d’Arsène Lupin, ces façons de braver la loi et la société. » Jean d’Ormesson dans Le Figaro du 19 octobre 1989


Même en tenant compte de la part de pose que peut receler la déclaration d’Ormesson, l’aristocrate et le fils d’immigré analphabète se rejoignent dans le souvenir de la jouissance procurée par une bande dessinée évidemment mise au ban de la bonne littérature par les autorités, scolaire comme religieuse. Car telle est la caractéristique commune à la plupart des souvenirs de lectures : les lectures marquantes de l’enfance sont des lectures peu recommandables aux yeux des adultes chargés de les contrôler. Les exemples en sont nombreux et convergents, à commencer par le plus célèbre :
« Au cours d’une de nos promenades, Anne-Marie s’arrêta comme par hasard devant le kiosque qui se trouve encore à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot : je vis des images merveilleuses, leurs couleurs criardes me fascinèrent, je les réclamai, je les obtins ; le tour était joué : je voulus avoir toutes les semaines "Cri-Cri", "L’épatant", Les Vacances, Les Trois boy-scouts de Jean de la Hire et Le Tour du monde en aéroplane d’Arnould Galopin qui paraissait en fascicules le jeudi. D’un jeudi à l’autre je pensais à l’Aigle des Andes, à Marcel Dunot, le boxeur aux poings de fer, à Christian l’aviateur, beaucoup plus qu’à mes amis Rabelais et Vigny. Ma mère se mit en quête d’ouvrages qui me rendissent à mon enfance : il y eut les petits livres roses d’abord, recueils mensuels de contes de fées puis, peu à peu Les Enfants du Capitaine Grant, Le Dernier des Mohicans, Nicolas Nickleby, Les Cinq sous de Lavarède. A Jules Verne, trop pondéré, je préférai les extravagances de Paul d’Ivoi. Mais, quel que fût l’auteur, j’adorais les ouvrages de la collection Hetzel, petits théâtres dont la couverture rouge à glands d’or figurait le rideau : la poussière de soleil, sur les tranches, c’était la rampe. Je dois à ces boites magiques — et non aux phrases bien balancées de Chateaubriand — mes premières rencontres avec la Beauté. » Jean-Paul Sartre dans Les Mots


Après l’épisode fameux du jeune Sartre jouant les singes savants, ce sont les illustrés — honnis par les adultes qui s’y entendent, comme son grand-père — qui l’amènent à la lecture. Certes, Jean de La Hire, Arnould Galopin et même Paul d’Ivoi ne sont pas beaucoup plus estimés que Cri-Cri et L’Épatant par les autorités, mais au passage, Jules Verne et Charles Dickens plus proches des listes de lectures recommandées, sont lus par l’enfant. D’autres écrivains évoquent aussi ces lectures provenues du vieux fonds de la littérature populaire :
« Par la suite Léonard a connu d’autres livres. Un feuilleton intitulé : Le Roi du Platine. À longueur d’heures, au grenier, il en donna lecture aux araignées attentives — dont il payait ensuite l’attention d’offrandes de mouches. Dans un fond d’armoire, un ancien almanach jadis abandonné sur un coin de table par un colporteur. Il s’y trouvait un beau poème lugubre où revenait le nom d’un certain Fualdès, lequel
ne se méfiait pas
qu’on complotait son trépas...
La brochure était ornée de gravures violemment coloriées : une, entre autres, avait la splendide apparence et l’attrait malsain d’une flaque de sang. »
Pierre Véry dans Léonard ou les délices du bouquiniste (1946)

« "Qu’est-ce qu’il arrive à Natacha ?" J’entends une amie venue dîner poser tout bas cette question à mon père... mon air absent, peut-être dédaigneux a dû la frapper... et mon père lui chuchote à l’oreille... "Elle est plongée dans Rocambole !" L’amie hoche la tête d’un air qui signifie : "Ah, je comprends...". Mais qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre... » Nathalie Sarraute dans Enfance


À ces lectures venues d’un autre siècle, font écho, selon les générations, des lectures équivalentes, simplement actualisées :
« Aussi loin que ma mémoire remonte, je me vois en train de lire. J’ai un vague souvenir de livres qui étaient déjà vieux lorsque j’étais petit et qu’on ne trouve plus que sur les quais, je crois. C’étaient des cahiers des éditions populaires d’Arthème Fayard dont je ne sais plus les titres ni les auteurs. » Angelo Rinaldi dans le Figaro du 20 octobre 1989

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« Avant d’arriver à Alexandre Dumas, il y a eu surtout les romans policiers qui m’ont enchanté. Dans la maison de mes grands-parents, dans les Pyrénées, il y avait des romans policiers que mes frères, mes sœurs et moi-même nous nous disputions. Je garde, entre autres, un souvenir émerveillé du Mystère de la chambre jaune et du Parfum de la dame en noir. Cette lecture m’a frappé au point de m’enseigner ce qu’est l’écriture. » José Cabanis dans Les livres de leur vie

ou l’adaptation à l’usage des enfants de ces romans populaires, sous forme de romans d’aventures, de romans policiers ou de romans sentimentaux destinés à la jeunesse, qui ont visiblement laissés de plus grands souvenirs que tous les ouvrages qui pouvaient à leur époque avoir la faveur des pédagogues :
« J’ai également découvert, enfant, l’œuvre de quelqu’un dont les Presses de la Cité viennent de rééditer les livres, le capitaine Men Reid [sic]. C’était un Écossais, un gentilhomme écossais qui rêvait de l’Amérique comme j’en rêve mais à la différence qu’il n’y était jamais allé. Son rêve de l’Amérique était véritablement fructueux puisqu’il a écrit plus de cent cinquante livres sur le sujet ! Bien entendu, il ne faut pas y chercher une langue, un style : il a une écriture assez quelconque mais c’est quand même merveilleux ! » Yves Berger dans Les livres de leur vie


« Le premier vrai roman que j’ai lu s’appelait Les Compagnons de l’arc-en-ciel. Je me revois en tablier noir, à l’école communale de l’avenue de Bouvines, dans le XIe arrondissement (mes parents vivaient à Paris). Je devais avoir neuf ans. Jean-Paul, mon voisin de pupitre, avait amené un jour dans son cartable un bouquin des éditions populaires Tallandier. Il était imprimé sur un papier bon marché brunâtre, plein de petites taches et de grains noirs. Les lecteurs précédents — il devait y en avoir eu plusieurs — avaient écorné de nombreuses pages. Son premier possesseur l’avait coupé avec un couteau mal aiguisé qui avait laissé de ténues entailles en dent de scie sur les bords droits et supérieurs des feuilles.
Occupant les trois-quarts de la couverture, bordées d’un cadre bleu foncé, un dessin en couleur montrait des Indiens à cheval, magnifiquement emplumés, un tomahawk à la main ou à la ceinture et, de toute évidence, prêts à de durs combats.
Quel rôle avaient joué ces rebelles ? Quelle avait été l’attitude de leurs adversaires ? Ces questions m’intriguaient et je demandai à Jean-Paul de me prêter le livre. Grand seigneur, il m’en fit cadeau. »
Michel Buenzod dans Célébrations de la lecture (1993)

« ...j’ai eu une grande passion en mon adolescence pour un auteur aujourd’hui oublié ou dévalué : Edgar Rice Burroughs, l’inventeur de Tarzan. [...] Edgar Rice Burroughs a publié quelque chose comme cent vingt livres dans sa vie. Tous de science-fiction ou d’aventures planétaires. Il a notamment écrit quatre romans qui se passent sur la planète Vénus et qui parurent avant-guerre, en traduction française, dans un hebdomadaire pour jeunes qui avait pour titre Robinson, justement. J’ai grandi avec les bandes dessinées de Robinson où j’ai découvert Mandrake, Guy l’Éclair, Luc Bradefer, Popa Popeye, la famille Illico et bien d’autres, tous héros américains, bien entendu. » Jacques Lacarrière dans Les livres de leur vie
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« Claude, Mick, Annie, François et Dagobert, les héros du
Club des cinq d’Enyd Blyton, m’ont entraîné pour la première fois au cœur du mystère. Dans leurs pas, guidé par la voix ronronnante de la romancière anglaise, je me suis avancé jusqu’à l’autel du cérémonial. Je n’ai plus, ensuite, jamais vraiment remis les pieds dans le monde réel. » François Rivière dans Les Couleurs du noir


« J’ai eu trois livres d’enfance et d’aventures. Le premier était une B.D. (déjà !). Elle s’appelait P’tit Zef poids mouche et était l’histoire d’un boxeur, qui ne gagnait jamais.
Le deuxième était curieusement
Vingt ans après, je dis curieusement parce que je n’avais pas trop aimé Les Trois mousquetaires et j’adorais Vingt ans après. Je ne m’explique pas encore très bien pourquoi aujourd’hui... Je crois qu’il y a plus de punch mais ce n’est pas sûr.
Le troisième était un livre dont je n’ai jamais plus entendu parler et que j’ai perdu, il s’appelait
On a volé un transatlantique. Cela m’avait fasciné d’autant que le héros de l’histoire envisageait à la fin du livre de dérober la Tour Eiffel. Cela me laisse encore rêveur. » Patrick Cauvin dans le catalogue Lignes d'horizon
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« Le tout premier ? Fricasson et Zigoto ! Je ne me souviens plus très bien de ce que c’était d’ailleurs : une histoire de voitures et de garagiste, je crois. Je lisais également beaucoup d’illustrés destinés à la jeunesse catholique. » Emmanuel Le Roy Ladurie dans le Figaro du 20 octobre 1989

« Au lendemain de la guerre on lisait un certain nombre d’illustrés qui s’appelaient "Zorro", "Durga Rani, reine de la jungle", aujourd'hui complètement disparus... Il y avait aussi "Coq hardi". On lisait indifféremment "Vaillant" qui était communiste, "Cœur Vaillant" qui était catholique, bien pensant avec sa version "Âmes Vaillantes" pour les petites filles... On lisait aussi — j'avais une petite sœur — "La Semaine de Suzette", "Lisette", etc., mais très vite, j'ai découvert que tout ça n'était pas très intéressant, et j'ai eu la chance extraordinaire d'acheter... — et je ne savais pas du tout ce que j'achetais à l'époque — des albums reliés de ces collections de journaux français parus un peu avant la guerre, qui s'appelaient "Hop là", "Mickey", "Robinson", et qui étaient la traduction en français des grandes bandes dessinées américaines : Mandrake, Tarzan dessiné par Hogarth, La Famille Illico, Pim Pam Poum... » Pierre-Jean Rémy dans Les livres de leur vie


« Pendant toute mon enfance, dès que j’avais terminé mes devoirs, je m’installais dans un fauteuil en cuir noir assez vaste pour que je m’y blottisse les jambes repliées, je mangeais une tranche de pain noir tartinée à la pâte d’anchois et, tandis que sur le gramophone tournait en grinçant Pagan love song, je partais pour de fabuleuses aventures, le plus souvent pleines de dangers, qui contrastaient avec le confort où je me trouvais, le goût de la tartine, la ritournelle nasillarde, et surtout la présence rassurante de Maman, quelque part dans l’appartement. J’avais pour compagnons Jacques, le petit mécanicien, tombé avec son avion en plein désert ; Auscensio, le bandit de la Pampa à la mine "patibulaire" (la fascination de certains mots) ; Marinette, la fille du vagabond, "si jeune et déjà si malheureuse"... Et beaucoup d’autres, qui ne sortaient pas des livres "instructifs" que l’on s’ingéniait à m’offrir pour mon anniversaire et à Noël, mais qui appartenaient à une littérature populaire habile à captiver l’imagination des enfants. » Yvette Z’Graggen dans Célébrations de la lecture

On pourrait trouver encore d’autres exemples de cette propension constante des écrivains à ne se souvenir que de la littérature de quat’sous. Elle doit tout de même signifier quelque chose. Car, même quand ils se souviennent de lectures plus conformes à ce que les adultes attendaient d’eux, les écrivains privilégient l’émotionnel au détriment de l’éducatif, le mélo au détriment du roman formateur :
« C’est couché à plat ventre sur mon lit que j’ai lu Vingt ans après, L’Île mystérieuse et Jerry dans l’île. Le lit devenait cabane de trappeurs, ou canot de sauvetage sur l’Océan en furie, ou baobab menacé par l’incendie, tente dressée dans le désert, anfractuosité propice à quelques centimètres de laquelle passaient des ennemis bredouilles. » Georges Perec dans Espèce d'espace


« Quelle saveur ont les larmes versées pour des chagrins décrits, pour des émois qu’on lit ? Mon second livre (combien de variantes à travers les âges de ces premier et second livres ?) un gris petit recueil illustré de grises vignettes a de quoi sustenter mes troubles appétits. J’adore ce qui remue les sentiments, Sans famille d’Hector Malot : les histoires d’enfants perdus me déchirent, mais j’aime ce mal. Me bouleversent aussi les retrouvailles. Je lis et relis le retour d’Heidi sur l’Alpe, je frissonne à son cri : Grand-père ! Grand-père, aux effusions dans l’apothéose du soleil couchant. A chaque fois je pleure, relisant pour éprouver intacte la même émotion. Larmes douces, plus délectables que celles tirées par le banal quotidien. » Claire Krähenbühl dans Célébrations de la lecture
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« Sans famille, En famille après : je crois que ce sont des lectures qui sont importantes pour ma génération. Elles ont joué, j’en suis persuadé, un rôle non négligeable dans la formation de la sensibilité collective et nationale. Il y a, en moi, une sentimentalité qui doit certainement quelque chose à cet auteur-là. » Yves Berger


Seule parmi tous ces enfants réfractaires aux prescriptions des adultes, Simone de Beauvoir, jeune fille rangée, se montre conforme à ce qu’on peut attendre d’une petite fille de son milieu ; elle est la seule à se souvenir du chanoine Schmid ou de Zénaïde Fleuriot qui furent pourtant parmi les plus forts tirages de leur époque :
« A plat ventre sur la moquette rouge, je lisais Madame de Ségur, Zénaïde Fleuriot, les contes de Perrault, de Grimm, de Madame d’Aulnoy, du chanoine Schmid, les albums de Töpffer, Bécassine, les aventures de La Famille Fenouillard, celles du Sapeur Camembert, Sans famille, Jules Verne, Paul d’Ivoi, André Laurie, et la série des "livres roses", édités par Larousse, qui racontaient les légendes de tous les pays du monde et pendant la guerre des histoires héroïques. » Simone de Beauvoir dans Les Mémoires d’une jeune fille rangée


À l'opposé, une autre petite fille de la grande bourgeoisie, Florence Delay, livre, elle, des souvenirs de lectures moins sages et nettement plus transgressifs, plus proches du ton général de nos intervenants :
« C’est plutôt ma mère qui a été déterminante : la première lecture à haute voix qu’elle m’a faite, le soir, Alice au pays des merveilles, a été mon introduction au pays des fées [...] Et puis, il y avait l’interdit, comme vous disiez, c’est clair : dans la bibliothèque de ma mère — une bibliothèque anglaise en acajou qui était fermée à clé — une partie qu’elle appelait l’Enfer, comme à la B.N. Je me souviens très bien d’un jour où mes parents, qui partaient très rarement à Paris, sont partis. Ma première action a été de chercher la clé, car je savais où elle se trouvait, et de me plonger dans La Philosophie dans le boudoir du marquis de Sade, qui m’a mise dans un état d’ardeur et d’excitation extraordinaire. » Florence Delay dans Les livres de leur vie

La plupart de ces textes, témoignages, souvenirs, fragments autobiographiques, dégagent une vision commune, qu’elle soit d’origine ou reconstruite après coup, de la littérature de jeunesse. Le bon livre pour enfants, vu par ces anciens enfants, celui qui les a marqué durablement, appartient « à une littérature populaire habile à captiver l’imagination des enfants », comme le formule justement Yvette Z’Graggen, et non à la cohorte des livres « instructifs » offerts par les adultes. On retrouve là, sous une autre forme, la notion de littérature dérobée. Mais le détournement est dans certains textes plus complexe, puisqu’au franchissement de la frontière adulte/enfant, se surajoute le braconnage par-delà les barrières de classe. Dans l’échantillonnage aléatoire rassemblé ci-dessus, il est frappant de constater que les enfants des classes populaires se souviennent de lectures attendues, Bibi Fricotin ou fascicules d’Arthème Fayard, alors que les enfants issus des classes dominantes se rappellent paradoxalement du même genre de lectures. L’hypothèse d’un simple dédouanement après-coup, une fois les écrivains reconnus, des contraintes de la légitimité culturelle, si elle est vraisemblable dans le cas de Jean d’Ormesson, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de Jean-Paul Sartre, ou de Nathalie Sarraute, ne tient pas dans le cas de Pierre Véry, par exemple, dont l’extrait cité provient de la première œuvre publiée, ou de François Rivière, dont tout le travail s’inscrit dans la perspective de légitimation de la littérature policière. On peut, d’autre part, se poser la question de savoir si la légitimité culturelle a encore une importance pour des écrivains qui ont atteint la position de Sartre en 1964 ou de Sarraute en 1983, puisque ce sont eux justement qui la fondent.

Cette unanimité des écrivains cités à considérer la littérature d’essence populaire comme le parangon de la littérature de jeunesse peut être tenue pour une constante, comme est constante la condamnation de cette littérature par les autorités religieuses et scolaires, au moins jusqu’aux années 1970. Apparaît ici le paradigme sur lequel reposent les définitions communes de la littérature de jeunesse : plaisir/devoir. Ce paradigme continue à fonctionner de manière sous-jacente quand il s’agit de parler de la littérature de jeunesse. Le pôle-plaisir qui semble, au vu de la production actuelle, dominant, a longtemps été cantonné à la périphérie de la littérature de jeunesse, du côté de la littérature populaire, avant de passer au premier plan. Le succès de l’essai de Daniel Pennac , Comme un roman (1992), n’étant que l’acmé provisoire du pôle-plaisir, avant un inévitable retour de balancier, sous l’impulsion de l’institution scolaire. Le pôle-devoir, lui, a été dominant pendant une très longue période, au moins dans les discours sur la littérature de jeunesse, s’il ne l’était pas nécessairement dans la production. Les exigences morales et éducatives sont premières dans tous les discours tenus par les personnes de moins en moins rares au fil des années à se pencher sur la lecture et incidemment sur la littérature de jeunesse, de l’abbé Bethléem à Raoul Dubois — bien sûr les morales et les conceptions de l’éducation qui sous-tendent ces discours peuvent varier, voire s’opposer, il n’en reste pas moins que le devoir du jeune lecteur est de se conformer à leurs préceptes, comme le devoir des auteurs est de les glisser en douce dans leurs œuvres, et le devoir des éditeurs de les diffuser, pour la plus grande gloire de l’Église ou de la République. Un petit florilège des discours religieux et scolaires montre qu’ils restent très longtemps, pratiquement un siècle (1870-1960) sur des positions intransigeantes. Le plaisir de lire est banni, et tous les titres dont se souviennent les écrivains cités précédemment sont condamnés. D’abord par les autorités religieuses :
« [...] ces romans infâmes à 19 sous, vendus dans les kiosques, étalés dans les librairies où l’on vend de tout, même du poison et surtout du poison ! Voyez ces jeunes gens, ces jeunes filles qui les achètent : d’abord ils les regardent avec honte, ils rougissent, ils n’osent les ouvrir ; puis ils s’enhardissent ; les lubricités qu’ils contiennent les attirent, ils lisent avec avidité, que dis-je, ils les dévorent et vous les voyez pendant un parcours assez long de tramway ou de chemin de fer, s’absorber complètement dans cette lecture honteuse. [...] Que fait-on pour réagir ? Voici le mot typique... d’une mère à qui on reproche de laisser lire par sa fille un pareil livre : « Que voulez-vous ? répond l’excellente dame, c’est si bon marché !! » » Abbé Louis Bethléem

Les Cri-Cri, Pieds nickelés et autres Bibi Fricotin, publiés par les frères Offenstadt qui ont su séduire Sartre et d’Ormesson sont les pires des lectures. Une famille chrétienne ne saurait accepter que ses enfants sombrent en ces lectures dangereuses :
« Les publications Offenstadt forment une gamme où la truculence, d’abord absolue, va s’édulcorant. "L’Épatant" est à une extrémité. "Fillette" à l’autre. "Le Petit illustré" occupe une position intermédiaire. [...]Somme toute, c’est amoral, terre à terre, et pas du tout recommandable. [...] Un journal comme "Fillette" ne peut pas être toléré. Il ne mérite que le blâme. [...] "L’Intrépide" ne présente rien de bon et devrait être sévèrement interdit à la jeunesse. » Abbé Louis Bethléem en 1912

Plus tard, l’abbé Bethléem mesurera le peu d’influence qu’auront eues ses interdictions en constatant que malgré tous ses efforts :
« S’il s’agit de livres, les lectures préférées des jeunes [ouvriers] sont incontestablement les récits d’aventures, histoires de détectives et de cow-boys. » Abbé Louis Bethléem en 1931

Du côté de l’institution scolaire, la condamnation, au nom cette fois de la morale républicaine, n’est pas moins sévère :
« On se demande avec inquiétude pour qui et pour quoi nous travaillons. Est-ce pour livrer les âmes, à peine débrouillées, à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché, à ces feuilles corruptrices, parées des plus perfides attraits de l’image illustrée ? Et tant de labeur de notre part, tant de sacrifices de la part de l’État, n’aboutiraient-ils qu’à accroître la clientèle de cette honteuse littérature ? » Félix Pécaut en 1912


Il y a un bon usage de la littérature, que l’école se doit de promouvoir, qui écartera la jeunesse des mauvaises lectures, les lectures séduisantes qui trente ou cinquante ans plus tard sont celles dont on se rappelle avec émotion. Ce sont les lectures sérieuses, celles dont personne ne se souvient, qu’il faut inculquer aux enfants :
« Apprendre à lire est un bienfait illusoire ou un présent dangereux si vous ne rendez pas vos élèves capables de comprendre et d’aimer les lectures sérieuses. C’est par là qu’il faut les mettre à l’abri des séductions. » Michel Bréal en 1872

Tard encore dans le siècle, la condamnation des mauvaises lectures revient sous la plume d’un Inspecteur général des bibliothèques, qui reprend les lieux communs qui ont fait les choux gras du discours religieux comme du discours scolaire pendant des décennies :
« On sait le mal que font certains livres et certains journaux pour enfants qui présentent sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse. [...]88% des enfants délinquants sont des lecteurs de ces mauvais livres. » Charles Schmidt en 1952

Le plaisir est dangereux, la lecture des jeunes doit être contrôlée. Telle est l’opinion dominante dans les discours sur la littérature de jeunesse jusqu’aux années 1960, époque à laquelle les tendances s’inverseront lentement jusqu’à aboutir à un discours inverse tout aussi unanime.
Que le discours des anciens enfants et le discours des adultes ne se rejoignent pour ainsi dire jamais est révélateur du fossé qui sépare ce que lisent les enfants de ce qu’ils devraient lire. La littérature de jeunesse, pour en rester aux définitions, est, bien entendu, coextensive aux lectures réelles des enfants et adolescents, pour autant qu’elles puissent être cernées avec précision.

Un même discours de déploration va avoir cours, sous différentes formes, du début du siècle jusqu'à la fin des années 1960, dans tous les textes qui se penchent sur les lectures des jeunes. À ce discours sur les dangers de la bande dessinée comme sous-culture, s'ajoute en France, à partir de 1934, date de la parution du Journal de Mickey le nationalisme sourcilleux de la droite catholique et l’anti-américanisme instillé par le Parti communiste français :
« Fondé et dirigé par un Hongrois naturalisé, le Journal de Mickey a réussi grâce à son titre et à la publicité. En raison de son indigence intellectuelle et morale, et aussi de sa "petite correspondance" (qui permet à des garçons et des filles de 15 à 17 ans de correspondre entre eux sous la surveillance d’un certain Onc’Léon), il doit être rigoureusement banni des familles et des œuvres catholiques. Respect aux enfants et France d’abord. » Revue des lectures, 1936


« L’apprenti boucher qu’on rencontre dans la rue, le nez collé sur Hurrah, ne sera-t-il pas demain le précoce criminel qui s’est servi de son couteau pour tuer avant de voler ? […] Ces journaux versent dans la cervelle malléable des enfants la pornographie la plus basse, le goût du meurtre et des exploits de gangsters, l’envie d’être un espion. » Georges Sadoul


L'anti-américanisme, porté également par le Parti communiste et ses compagnons de route et par les gaullistes soucieux de l’indépendance nationale trouvera son point d'orgue en 1949 au début de la guerre froide avec le vote de la loi du 2 juillet sur les publications destinées à la jeunesse , qui aura pour conséquence d'interdire de fait l'importation de bandes dessinées américaines. C’est à cette occasion que Simone Téry, le 16 juillet 1949, dans L’Humanité, se livre à une attaque passablement outrée de la presse pour la jeunesse traduite de l’américain, sous le titre « Ils veulent voler nos petits ! » :
« La France restera-t-elle ce qu’elle est, un pays de braves gens et d’honnêtes citoyens — ou deviendra-t-elle un bouillon de culture pour gangsters, pour dévoyés aux instincts pervers ? […] Grâce à la complicité d’un gouvernement de démission nationale, l’Amérique des trusts est en train d’empoisonner le cœur et l’esprit de nos enfants, de souiller à jamais l’âme pure de nos petits. Notre pays se trouve aujourd’hui inondé de publications illustrées pour la jeunesse, traduites de l’américain, depuis Tueurs, jusqu’au Sexual Digest, qui constituent une permanente incitation de mineurs au meurtre, au pillage, à la débauche. »


C'est l'époque aussi où Jean-Paul Sartre — pourtant ancien lecteur de L'Épatant — relayant la campagne du Parti communiste français fera traduire dans le numéro 43 de mai 1949 des Temps Modernes un article de Gershon Legman, intitulé Psychopathologie des "comics", qui montre le degré de délire qu'avait pu atteindre ce discours :
« La génération américaine postérieure à 1930 ne sait pas lire. Elle n’a pas appris, n’apprendra pas et n’en éprouve aucun besoin. Être capable d’épeler les placards publicitaires, c’est tout ce que notre niveau de culture exige d’elle. Depuis plus d’une décennie, radio, cinéma, magazines illustrés et comics ont comblé tous ces besoins culturels et récréatifs et, pour elle, le langage imprimé est en voie de disparition. […] Dans ce sol richement fumé de culpabilité, de peur et d’agression latente, le virus du Superman était semé. Les comic-books ont réussi à donner à chaque enfant américain un cours complet de mégalomanie paranoïaque, tel qu’aucun enfant allemand n’en a jamais suivi, une confiance totale dans la morale de la force brutale, telle qu’aucun nazi n’a jamais pu le rêver… Quand le lecteur [de bande dessinée] entend le mot culture, lui aussi sort son revolver. […] Que les éditeurs, les dessinateurs et les auteurs de comics soient des dégénérés et des gibiers de potence, cela va sans dire, mais pourquoi donc ces millions d’adolescents admettent-ils passivement cette dégénérescence ? »


La campagne lancée après guerre contre la bande dessinée des deux cotés de l’Atlantique, continuera plusieurs années, confortée par le débat qui aboutira au vote en 1954 aux États-Unis d’un Comics code dont les aspirations rejoignent celles qui ont présidé à la loi française de 1949. C’est dans ce débat qu’il faut replacer ce texte du docteur Wertham qui résume les griefs que les intellectuels ont envers la bande dessinée. Encore une fois, c’est la revue de Sartre qui se fait l’écho en France de ces positions :
« Aucun enfant n’échappe à l’influence néfaste des comics books. On peut analyser ainsi cette influence :
1 - La représentation des comics books invite à la paresse et à l’ignorance, parce qu’elle n’exige aucun effort intellectuel.
2 - Les comics books créent une atmosphère de cruauté et de tromperie.
3 – Ils diminuent la résistance de l’enfant à la tentation.
4 – Ils prédisposent à des phantasmes malsains.
5 – Ils suggèrent des idées criminelles et d’un érotisme exacerbé.
6- Ils justifient en même temps ces idées, ce qui est peut-être plus dangereux encore.
7 – Ils fournissent aux enfants des détails techniques de tous les crimes qu’ils rêvent de commettre.
8- Ils sont responsables de l’inadaptation et de la délinquance. »

Dans ces conditions, la bande dessinée semblait mal partie pour se voir un jour accéder au rang de littérature légitime. Pourtant, c'est bien elle, qui un un peu plus d'un quart de siècle plus tard arrivait en tête des meilleurs livres de l'année désignés par un magazine littéraire.

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Eh bien je suis assez d'accord avec Jean d'Ormesson ! Moi j'ai très vite pris la littérature comme on prend un chemin buissonnier, où on vous apprend les bravades, la désobéissance, l'injustice, la relativité de tous les discours proclamés... Je lisais tout ce que je pouvais trouver sur ma route : Charlotte Brontë et les Claudine, Michelet et la Comtesse de Ségur, "Le chevalier de Maison rouge" et "Tess d'Urberville"... bien sûr il y a quantité de livres que je dois aujourd'hui relire pour en apprécier la quintessence, mais je ne REGRETTE RIEN. C'est terrible qu'on oblige les enfants à lire, alors que moi je bataillais nuit après nuit, sans merci, avec ma mère, à la lampe torche, une pile de livres planqués sous mon lit, pour pouvoir lire jusqu'à tomber de fatigue... et pourtant, je ne suis pas si vieille. Je crois qu'interdire la lecture est toujours une sage décision parentale ou professorale. En laissant de préférence des livres à proximité, pas trop difficiles à rapter...

Écrit par : Gaelle | 24 octobre 2006

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