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03 octobre 2006

Fernand Combet - SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants

Louée soit la toile !
J’allais depuis quarante ans, je lisais (beaucoup), et j’ignorais tout de Fernand Combet, jusqu’à son existence. Comment est-il possible qu’un livre comme SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants ait pu si longtemps m’échapper ? Je n’étais, certes, pas tout à fait en âge de le lire au moment de sa parution, mais sa qualité aurait dû au moins susciter la naissance d’un petit cercle de thuriféraires clamant suffisamment haut ses vertus pour que je les entendisse. Il n’en fut rien. Hardellet, dans l’œuvre duquel je me suis immergé il fut un temps, lui a écrit une lettre admirative, mais elle est restée inédite jusqu’à cette année. Tout était fait pour que Fernand Combet demeurât ignoré.
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C’est là qu’il faut louer la toile et plus particulièrement le Préfet maritime. Son enthousiasme (plus le nom d’Hardellet) me précipita dans ma bibliothèque préférée. Elle avait conservé l’édition Pauvert de 1966 de SchrummSchrumm. Les dithyrambes qui accompagnèrent la rééditions sont justifiés. Voilà bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas procuré un tel bonheur de lecture. Qu’on imagine : SchrummSchrumm, excursionniste de première classe, vivait tranquille dans la ville de Mahasky, lorsqu’un car s’arrêta devant sa porte. C’était le car de la Société des excursions dominicales aux sables mouvants, celui qui « légendaire, sinistre et rutilant – passait à une allure vertigineuse, dans un halo de flammes pourpres et dans un grondement de tonnerre, sans jamais s’arrêter. » Le chauffeur lui annonce que sa demande d’inscription a été acceptée. SchrummSchrumm n’a fait aucune demande en ce sens. Toutefois, reconnaissant les formules du Rituel, il monte dans le car à destination de Malentendu. Malentendu est la ville dans laquelle se préparent les excursionnistes. Tout y est organisé dans ce but. SchrummSchrumm est un excursionniste curieux, il explore la ville, ses labyrinthes et ses secrets, il cherche à comprendre ce qu’on attend de lui. Il rencontre une humanité bizarre – presque exclusivement des hommes – gardiens, fonctionnaires de tous grades, vêtus d’uniformes ridicules. Le temps s’écoule lentement à Malentendu. SchrummSchrumm est sélectionné pour un prochain départ aux sables mouvants. Il a passé sans s’en rendre compte les différents tests, chaque rencontre à Malentendu pouvant être une machination dans laquelle l’excursionniste est manipulé par les autorités supérieures. Un jour, enfin, c’est la grand départ pour les sables mouvants, pour l’ultime excursion…

SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants est un récit allégorique. C’est le développement de la parabole Devant la loi de Kafka. Avec plus de chair que Kafka. Mais Combet n’est pas un disciple appliqué de Kafka. Il fait partie de la famille. Une famille faite de bric et de broc, dont il n’a pas connu tous les membres : le grand-papa Raymond Roussel, pour la description pointilleuse de lieux et de personnages absurdes et improbables, le papa Franz Kafka, déjà évoqué, le cousin Mervyn Peake, qui explora Gormenghast, un Malentendu d’Outre-Manche, le fiston Eric Chevillard pour l’entêtement jusqu’auboutiste dans l’absurde. C’est dire la qualité de cette famille.
Je ne sais pas si les autres livres de Combet sont aussi extraordinaires que SchrummSchrumm, mais je sais que je vais chercher à les lire. De telles excellentes surprises sont si rares, mais elles sont la preuve que la course à la nouveauté que nous imposent les maisons d’édition, le « buzz littéraire » comme on dit aujourd’hui, ne rime pas à grand chose. SchrummSchrumm est plus moderne que la plupart des 700 romans publiés cet automne.
C’est ainsi que Nastarz est grand.


Au mépris de toute législation, deux pages tirées de SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants pour vous faire goûter :

"Tout en contemplant l'endroit avec stupeur, SchrummSchrumm se bouchait le nez - ce qui était complètement inefficace - et il s'efforçait de ne pas vomir. Le vieillard ne semblait nullement incommodé :
- Vous vous trouvez dans l'un des plus antiques urinoirs de la planète, déclara-t-il avec emphase. Plus précisément, d'après mes recherches, je pense pouvoir affirmer - j'affirme même - qu'il s'agit de la Pissotière Primordiale, édifiée par le grand Nastarz en personne et dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
- La Pissotière Originelle ! répéta SchrummSchrumm interloqué.
- Parfaitement ! Vous allez comprendre comment je suis arrivé à cette certitude. Il y a de cela des dizaines de siècles, cher jeune homme, après que le grand Nastarz eut fondé Malentendu, ses successeurs édifièrent naturellement d'autres constructions au nombre desquelles figure l'Usine. L'Usine existe toujours - notez bien - et c'est là qu'on envoie les excursionnistes qui s'ennuient à Malentendu : ils s'y livrent à des travaux de métallurgie qui leur occupent l'esprit en attendant leur départ pour les Sables Mouvants. Mais là n'est pas la question. Cette brève indication suffira à vous faire comprendre comment j'ai établi la localisation de notre pissotière. L' Éden, cher jeune homme, est devant vous ; on peut y pénétrer par cette ouverture. L'Usine, elle, se trouve très exactement à deux kilomètres dans notre dos, c'est-à-dire à l'autre extrémité d'une ligne droite joignant le jardin et l'Usine. C'était la coutume que les excursionnistes, avant de se rendre à l'Usine et aussi à leur sortie, allassent dans l'Éden - du moins pendant les premiers siècles après Nastarz - pour y cueillir des fruits et se récréer. Ils en profitaient pour pisser et ils pissaient justement dans cette pissotière où nous nous trouvons. Conclusion ? Cette pissotière remonte bien à l'époque de Nastarz et elle fut utilisée pendant plusieurs siècles par les excursionnistes préhistoriques, quand ils allaient de l'Éden à l'Usine et inversement.
- Incroyable! dit SchrummSchrumm. Mais pourquoi n'est-elle plus utilisée ?
- Un événement malheureux, cher jeune homme. Quelques siècles à peine après la résurrection et l'ascension de Nastarz, on commença à raconter que l'Éden était enchanté. Les fruits étaient empoisonnés, disait-on, et les sentiers dissimulaient des pièges mortels. A partir de ce moment la pissotière connut une désaffection rapide et on alla uriner ailleurs. Aujourd'hui, je suis un des rares archéologues à connaître ce haut-lieu. Voilà ! vous en savez autant que moi, maintenant.
- Je vous suis profondément reconnaissant de m'avoir montré cette pissotière, Monsieur le Directeur, murmura SchrummSchrumm d'un ton qu'il voulait convaincu. Je ne suis certes pas assez instruit des difficiles symboles de l'Excursion pour pénétrer comme vous le sens caché de toutes ces choses. Il n'en est pas moins indéniable que cette couche rose et ces stalactites ne peuvent être que des dépôts urinaires accumulés à la suite de plusieurs siècles d'utilisation fonctionnelle de ce lieu. Et je dois avouer que cela laisse rêveur de songer que des milliers et des milliers d'excursionnistes ont pissé contre ces murs, laissant ainsi la preuve irréfutable de leur vocation."



"Trente mètres plus bas, stagnait un marécage si étendu qu'on apercevait pas l'autre rive. Aux pieds de la dune, sur la rive proche, un ponton - bâti sur pilotis - formait une avancée au-dessus de la vase. SchrummSchrumm vit cela en un coup d'œil et il eut immédiatement une répulsion extrême pour cette construction. Il lui trouvait quelque chose de caricatural. C'était un ponton, mais en même temps cela n'avait pas l'air d'un vrai ponton. On pouvait s'en rendre compte à mille détails. Par exemple l'ouvrage était incontestablement dans un degré de dégradation avancée en dépit des efforts qu'on avait multipliés pour le cacher - comme d'attacher les planches disjointes avec de la ficelle dorée et de repeindre l'ensemble en rose et blanc. D'un certain point de vue, cela aurait même pu lui donner un air vieillot qui eût dû paraître charmant en un autre moment. Au lieu que cet air vieillot, ce degré de délabrement, cette ficelle dorée et cette peinture rose ou blanche, tout cela paraissait extrêmement suspect à SchrummSchrumm; comme si ces délabrements avaient été accomplis sur commande et comme si le simple fait d'avoir bâti ce ponton en cet endroit insolite avait comporté de la part de ses constructeurs quelque dessein obscur et malveillant. Bref, c'était vraiment un curieux ponton; plus effrayant encore que curieux, car il ressemblait trop, à la fois à la passerelle rose de Nastarz-City et au ponton d'entraînement.
Léo et les autres arrivaient. SchrummSchrumm ne voulait pas avoir l'air d'attacher de l'importance à de pareilles âneries, cependant il ne put s'empêcher de grommeler en fixant le moniteur dans les yeux
- Qu'est-ce que cet horrible machin ?
- C'est le Pont d'Ultime Sagesse.
- Il est bizarre, ne trouvez-vous pas ?
- Il n'a rien de bizarre, affirma l'autre d'un ton que SchrummSchrumm jugea peu convaincu.
- Si, répéta SchrummSchrumm tout en sentant que Léo surveillait attentivement ses réactions - Ce que voyant, il crut bon d'ajouter :
- ... Ce truc ne me plaît pas du tout !
Vous ne vous sentez pas bien, Monsieur SchrummSchrumm ? Voyons ! vous n'auriez pas peur tout de même ? s'informa le moniteur avec quelque chose comme une affreuse sollicitude dans la voix.
Mais SchrummSchrumm ne répondit rien. Il venait en effet de comprendre les raisons de sa répulsion pour cet ouvrage. Celui-ci, en même temps qu'une ressemblance évidente avec la passerelle de Nastarz-City et le ponton d'entraînement, présentait aussi une énorme différence. La passerelle de Nastarz-City avait son utilité: elle enjambait le marécage miniature. Le ponton d'entraînement avait aussi son utilité. Tandis que cette construction n'en avait apparemment aucune : elle ne conduisait nulle part. Elle s'arrêtait au milieu du marécage."

Commentaires

Ca à l'air séduisant. Merci pour l'appât.

Écrit par : raskolnikov | 03 octobre 2006

Je fonce en tuc-tuc vers ma librairie la plus proche - avec des vrais libraires à l'intérieur - pour me procurer La "chose"… Tombe bien, elle s'appelle Folie d'encre, ils devraient s'entendre.
Merci pour cette envie furieuse de lecture.

p.f.

Écrit par : pascal | 12 janvier 2014

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