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27 septembre 2006

Philip Roth – Le complot contre l’Amérique

Philip Roth, né en 1933, raconte dans ce roman trois années de sa vie entre 1940 et 1942. Il a entre sept et neuf ans, vit à Newark (New Jersey) et collectionne les timbres. Sa famille, un père, une mère et un frère aîné, fait partie, sans ostentation ni zèle particulier, de l’importante communauté juive de la ville. Il a passé une enfance plutôt heureuse pendant la période du New Deal et F.D. Roosevelt est très aimé dans son quartier. Sa jeune vie change après les élections de 1941, quand Roosevelt a été battu et le candidat du parti républicain, Charles Lindbergh, le fameux aviateur, élu. Le premier geste du nouveau président a été de signer un traité de non-agression avec son ami Ribbentrop et l’Allemagne hitlérienne pour garantir la paix. L’antisémitisme a commencé à s’afficher insidieusement aux États-Unis. La discrimination et les pogroms ont fait leur apparition. Les membres de la famille Roth ont réagi face cette situation, chacun à sa manière. Les parents de Philip, opposés au nouveau régime sont des réfractaires prudents ; son cousin Alvin est parti au Canada s’engager au côté des Anglais et est revenu à Newark amputé d’une jambe ; sa tante Evelyn qui a épousé le rabbin collabo Bengelsdorf soutient Lindbergh ; son grand frère Sandy, sous l’influence de cette tante, s’est épanoui un temps aux jeunesses lindberghiennes. Le petit Philip ne comprend pas tous les enjeux qui poussent les adultes à agir mais il observe avec attention la dégradation de la vie quotidienne et des rapports humains.
Le régime se durcit de plus en plus et Lindbergh pour contenir la contestation naissante survole les États-Unis, posant son avion de ville en ville, tel l’Aigle solitaire, super-héros américain. Jusqu’au jour où il disparaît mystérieusement. Roosevelt est réélu aux élections suivantes, après une période de troubles. La parenthèse Lindbergh aura duré deux ans. La vie de la famille Roth peut reprendre un cours moins dangereux.
En se focalisant sur cette période de sa vie, Philip Roth donne des clés pour comprendre ce qu’est devenu le petit Philip et aussi pour comprendre l’évolution de son pays depuis 1945. Car Le complot contre l’Amérique est, n’en doutons pas, un récit autobiographique. C’est, à ma connaissance (mais je serai sûrement repris), la première autobiographie uchronique.

De nombreuses uchronies — histoires alternatives, selon la terminologie anglaise — partent d’un point de divergence très proche de celui choisi par Roth. On peut évoquer plus particulièrement trois romans connus qui présentent des traits communs avec Le complot contre l’Amérique :
- Ainsi K de Daniel Easterman a vu aussi Lindbergh être élu à la présidence des U.S.A, mais dès 1932. Un espion britannique est chargé de l’éliminer avant qu’il n’entre en guerre aux côtés de l’Allemagne.
- Dans Fatherland de Robert Harris, qui diverge en 1942, l’Allemagne nazie a vaincu l’U.R.S.S. et domine l’Europe. En 1964, alors que les États-Unis et l’Allemagne vont mettre fin à la guerre froide qui les séparait, un inspecteur de police de Berlin cherche à élucider la disparition de dignitaires nazis.
- Enfin, le plus célèbre des romans uchroniques, Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick, diverge lui en 1945, et voit aussi un monde où les nazis ont gagné la guerre. Ils se sont partagé le territoire des États-Unis avec le Japon. Et dans ce roman, un écrivain imagine une uchronie dans laquelle les alliés sont les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale…
Philip Roth ne fait donc pas preuve en l’occurrence d’une particulière originalité. L’uchronie qui diverge pendant la guerre de 1939-1945 tend à devenir un topos de la littérature d’imagination. Son tour de force est de faire de l’uchronie, non seulement la toile de fond d’un chapitre autobiographique, mais la matière même de sa réflexion rétrospective sur son enfance. Les réactions et les réflexions du gamin de dix ans plongé dans un monde devenu hostile, sans qu’il comprenne pourquoi, sont celles qu’il juge suffisamment vraisemblables pour les incorporer à ses réels souvenirs d’enfance. Le procédé n’avait jamais encore été utilisé (encore une fois, à ma connaissance) mais il est bien dans l’esprit du constructeur de structures narratives retorses qu’est Roth.
A moins que, finalement, Le Complot contre l’Amérique ne soit pas du tout une autobiographie de Philip Roth, mais simplement un roman uchronique de Nathan Zuckerman. Va savoir !

15:35 Publié dans Roth Philip | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Philip Roth