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10 septembre 2006

Will Eisner - Le Complot

Will Eisner (1917-2005), a créé le Spirit en 1940. Ce personnage a sans doute été le premier super-héros décalé de la bande dessinée américaine, jouant à la fois sur le premier et le second degré. Anti-héros plus que super-héros. Plus tard Eisner donna un portrait sensible des quartiers juifs de sa ville de New-York dans des romans graphiques — genre dont il fut le promoteur. Il fut un des auteurs qui firent passer dans les années 1970 la bande dessinée du divertissement infantile à une lecture intelligente pour les adultes. Le Complot : l’histoire secrète du Protocole des sages de Sion est son dernier livre, publié à l’âge de 88 ans. Il a passé plusieurs années à enquêter et dessiner cet album qui est son testament.
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Will Eisner part du pamphlet anti-bonapartiste que Maurice Joly a publié en 1864 Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, puis il suit le fil de l'histoire jusqu'en Russie. Là, les aristocrates conservateurs qui dirigent l'Okhrana, la police secrète du Tsar, veulent mettre fin à la libéralisation de l’empire entamée par le premier ministre Witte. Ils engagent en France un indicateur et provocateur russe Mathieu Golovinski, faussaire spécialisé déjà utilisé par la police. Son œuvre, largement copiée sur le livre de Joly, est titrée Les Protocoles des Sages de Sion et présente la manière dont les juifs projettent de détruire la civilisation chrétienne et de s'emparer du monde. Bien entendu les libéraux russes sont soit juifs, soit entre leurs mains et participent au complot. Les Protocoles sont publiés en 1905, ils entraînent la fin de la libéralisation du régime, et ne sont pas étrangers à la chute du Tsar. Ensuite, l’histoire se déplace : Turquie, Allemagne, Egypte, Inde, de nombreux pays publieront les Protocoles chacun leur tour, alors que tout le monde sait depuis 1921 qu’il s’agit de faux. Le texte continuera d’avoir des effets dans chacun de ces pays et ce jusqu’à aujourd’hui. C’est probablement avec Que faire ? et Mein Kampf un des livres les plus gros de catastrophes au siècle dernier.
L’enquête est passionnante, argumentée. Difficile à suivre dans ses ellipses. Et là, on en vient à la seule réserve, mais d’importance qu’appelle Le Complot : la bande dessinée n’est pas le genre narratif le plus adapté au sujet. Une histoire qui s’étale sur un siècle et demi, se déroule dans plusieurs pays, ne présente aucune continuité graphique possible. La seule unité de ces 130 pages est donnée par le style très caractéristique d’Eisner. La meilleure preuve de son embarras à plier son projet aux contraintes de bande dessinée se trouve entre la page 73 et la page 89. Seize pages de comparaison terme à terme entre le Dialogue de Joly et les Protocoles. Deux colonnes de texte imprimé sous lesquelles on voit dessinés les personnages qui sont censés les lire devant nous. L’artifice ne fonctionne pas. La philologie en BD est un exercice impossible.
Force est de constater que tout au long de l’album, pratiquement aucune information n’est donnée par le graphisme. Tout passe par le texte, ce qui implique un récitatif envahissant et des bulles bavardes et tellement informatives qu’elles en deviennent anti-réalistes. Le dessin ne raconte plus rien et est réduit à un rôle d’excipient illustratif.
Il est paradoxal qu’un des très grands de la bande dessinée termine une œuvre magistrale sur un tel constat d’impuissance.

Sur un sujet qui n’est pas sans rapport, le premier tome de Klezmer de Joann Sfar — lu en même temps — fait preuve une fois de plus de l’incroyable liberté graphique de l’auteur. Là, on voit des petits miquets qui racontent une histoire.

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Commentaires

Le livre de Maurice Joly peut-être téléchargé sur le site Gallica de la BNF.

Écrit par : Tlön | 11 septembre 2006

"’enquête est passionnante, argumentée. Difficile à suivre dans ses ellipses. Et là, on en vient à la seule réserve, mais d’importance qu’appelle Le Complot : la bande dessinée n’est pas le genre narratif le plus adapté au sujet. Une histoire qui s’étale sur un siècle et demi, se déroule dans plusieurs pays, ne présente aucune continuité graphique possible. La seule unité de ces 130 pages est donnée par le style très caractéristique d’Eisner. La meilleure preuve de son embarras à plier son projet aux contraintes de bande dessinée se trouve entre la page 73 et la page 89. Seize pages de comparaison terme à terme entre le Dialogue de Joly et les Protocoles. Deux colonnes de texte imprimé sous lesquelles on voit dessinés les personnages qui sont censés les lire devant nous. L’artifice ne fonctionne pas. La philologie en BD est un exercice impossible. "
Tout le travail d'Eisner se situe pourtant dans cette difficulté... Bien d'accord sur l'unité graphique qui ne fonctionne que par le style d'Eisner. Dire que l'artifice ne fonctionne pas est autre chose. Si ces pages marquent bien une limite sur la capacité de la bande dessinée à aborder le texte pur et ce que vous appelez la "philologie en BD", elles sont pourtant essentielles... Elles montrent aussi en quoi la BD se compose d'une part de texte et d'autre part d'images. Si le dialogue entre les deux sur ces quelques pages, ressemble à un dialogue de sourd, Eisner montre bien aussi qu'il faut parfois se confronter à cette difficulté pour aller au bout de son sujet quitte à dépasser la cadre de la narration, ce qui est finalement le seul vrai problème de ces pages. Je ne crois pas au constat d'impuissance, je crois au contraire qu'Eisner affronte plus ou moins bien, certes, la distance énorme qu'il y a entre la narration (sorte de prise d'otage du lecteur) et le matériau brut, la citation offerte au lecteur pour se faire sa propre idée en dehors de la narration.
Il s'agit d'éducation populaire plus que de BD.

Écrit par : LOBO | 14 septembre 2006

J'aterris chez vous pour la première fois et j'ai choisi mon terrain d'atterrissage : je suis une fervente admiratrice de Will Eisner et de Johan Sfar ! Je suis très heureuse car je n'ai pas encore lu les deux albums dont vous parlez si bien, mais je vais le faire. C'est très agréable de se donner de se faire de nouvelles envies par quelqu'un qui sait faire partager son enthousiasme. Merci ! Seule petite note triste : Will Eisner est mort et vous me l'apprenez. Cela me peine beaucoup. Il y a des gens comme ça qui ne devraient pas mourir. Ils sont essentiels. Ils manquent, dès qu'ils disparaissent, et même si leurs livres restent.

Écrit par : Gaelle | 21 septembre 2006

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