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27 juillet 2006

Lady Long Solo (2)

Rencontres de papier.
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Si le narrateur est aussi le principal protagoniste de Lady Long Solo — qui se déroule, rappelons-le, dans une ville déserte, vidée de ses habitants —, il n’est toutefois pas le seul personnage du récit. Nous avons annoncé que les autres personnages ressortissaient à différents ordres de réalité, que leurs natures étaient différentes ; ils ne sont pas si nombreux que nous ne puissions tous les passer en revue afin de préciser leurs statuts.
Le premier personnage que rencontre le narrateur est le chauffeur de taxi. Ce personnage est tel Charon, un passeur qui relie deux mondes : celui de la vie quotidienne dans laquelle était encore plongé — malgré la visite à Fulcanelli, émissaire d’une autre vie — le narrateur, et celui de la vie modifiée, du réel corrigé. Comme Charon, c’est un personnage qui peut être accepté des deux côtés de la vie. Il est bien un peu étrange, avec son véhicule issu d’un passé aboli, avec ses prémonitions, mais, tel quel, rien en lui n’alarme outre mesure le narrateur.
Le deuxième personnage rencontré est un clochard. Il est seul dans la ville, seul avec le narra-teur, lâché là comme un enfant dans une confiserie. Il a — comme le sac à main de femme trouvé Place de la Concorde — une fonction contrapuntique. Sa rencontre est placée là, au début du récit, pour marquer l’inquiétante étrangeté de la situation dans laquelle se trouve le narrateur. Le clochard, qu’il croisera deux fois, est le dernier personnage rattaché encore au monde réel ; il est un dernier rappel de ce qui est laissé de l’autre côté. « Vieux monarque exténué », en lui le règne de l’homme s’achève-t-il ?
Puis le narrateur fait la rencontre de Labrunie. Au cabaret Niquet Labrunie-Nerval apparaît tel que sur la célèbre photographie de Nadar, au dos de laquelle il avait inscrit : « Je suis l’autre » ; celui qui apparaît est le Nerval de la première phrase d’Aurélia : « Le rêve est une seconde vie ». Le saut est fait. Le narrateur a complètement basculé dans un monde autre. Plus d’un siècle se contracte pour permettre au dialogue de se nouer entre Labrunie et lui. Ce court dialogue, dont ne nous sont données que quelques répliques de Labrunie, nous fournit les clefs de l’univers parallèle que pénètre le narrateur. Tout ce qui est dit et rapporté de cet échange est important : la recherche du Temps perdu, la sensation du déjà-vu, « l’espace où les horloges ne signifient plus rien », et surtout la dernière phrase de Labrunie, curieusement dictée par Poe : « toujours a vaincu jamais plus ». Muni de ce seul viatique, le narrateur est suffisamment armé pour que l’aventure commence vraiment, car jusqu’alors, à y bien réfléchir, il n’a fait qu’arpenter un décor vide, sublimement vide, en échangeant seulement quelques mots avec un chauffeur de taxi et un clochard. Labrunie entérine le basculement définitif de l’autre côté du mirroir, en même temps qu’il explicite les règles qui régissent ce revers du réel.

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Après le théoricien Labrunie vient le gourou Peter. Labrunie venait du siècle passé, Peter sort, lui, d’un livre — son rapport au réel est donc encore plus ténu. Pourtant dans le monde que parcourt alors le narrateur, il affiche le même degré de réalité que le chauffeur de taxi ou le clochard. Et c’est ce personnage de fiction, d’une fiction première — d’un hypotexte générateur — , Peter Ibbetson, qui ouvre au narrateur l’accès à un état nouveau du monde. Peter continue le travail d’explication des règles de cet univers, travail entrepris par Labrunie :
« — ... Vous avez assisté jusqu’ici au prologue de la pièce, et, ce prologue, vous le composiez sans vous en douter. La ville déserte ? Elle correspondait à votre besoin de solitude pour établir un meilleur contact avec les choses. Labrunie ? C’est parce que, inconsciemment, vous souhaitiez le rencontrer qu’il a surgi dans le cabaret des Halles. Ses paroles « Rien n’est perdu », sont celles que vous désiriez entendre, vous qu’obsède la fuite du Temps. Et, tenez, cet entrepôt de fourrage, boulevard Magenta, correspondait à un souvenir d’enfance, lorsque vous passiez devant un grand portail, rue de la Grange-aux-Belles et que l’odeur du foin vous enivrait. Mais cette odeur n’était qu’un relais vous emportant vers un trésor enfoui dans la mémoire ancestrale.» (p. 41)

avant de laisser le narrateur tirer parti des possibilités qui viennent de lui être offertes.
Ensuite le narrateur apercevra les silhouettes fantomatiques des Communards et des C.R.S. rue de Rivoli, qui ont plus valeur d’images — d’icônes, même — que de personnages, tout comme les moissonneurs ou le braconnier qu’il aurait pu voir, tout comme les écoliers de Vincennes, tout comme les spadassins avec lesquels il boit le vin chaud dans des assommoirs. Toutes ces figures secondaires meublent le décor, sans plus. Ils sont impliqués par lui, en sont les habitants obligés et n’ont qu’une existence fugace, le temps d’être aperçus par le narrateur.
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Enfin, de retour dans la maison de Peter, le narrateur va être mis en présence du dernier groupe de personnages qui jouent un rôle dans le récit : la Reine et ses suivantes, Mariechen, Geneviève, Candida, Lily, Maria, Florence. Leur rapport au réel est très clairement posé :
« D’où sortent-elles ? De quelle arrière-boutique où notre démon les façonne, les fait briller, les achève pour notre bonheur et notre désespoir ? [...]
Il nous permet de les entrevoir, mais le temps d’un wagon qui s’éloigne ou d’un taxi qui démarre sous la pluie. Pas plus ; lui seul en est le créateur et le sultan. [...]
Le temps de nous prouver à la fois qu’elles existent et qu’elles ne nous appartiennent pas.
Ici, elles existaient et m’appartenaient.»
(p. 66)

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Elles sont le pur produit de l’imagination, des fantasmes du narrateur, que d’extraordinaires circonstances, seules, permettent de matérialiser.
«Que de chemin parcouru, depuis la Concorde déserte jusqu’à ces lèvres, ces bras autour de mon cou !» (p. 69)

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Du vide à la matérialisation des fantasmes, le narrateur a, en effet, parcouru un long chemin. Du nocher qui garde un pied dans le réel, à Lady Long Solo, incarnation de l’idéal féminin qu’il peut serrer entre ses bras, en passant par Labrunie, le modèle, et par Peter, personnage de papier et néanmoins gourou, le narrateur à chaque étape a largué un peu plus le réel au travers de ces rencontres. Chaque personnage formalise un palier supplémentaire dans l’abandon des liens avec le réel.
Jusqu’au nadir final. Le dernier personnage du récit est un absent, le patron du bistrot du Topol. Le réel a du mal a reprendre le dessus ; on sait que le bistrotier existe, qu’il existe dans le réel, le narrateur le sait, malgré tout il restera extérieur au récit. Seule la litanie des prénoms dans l’envoi qui suit le réveil du narrateur témoignera de son retour dans le réel. Encore une fois, les personnages, fussent-ils absents, matérialisent les étapes du rapport au réel du narrateur.
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Les personnages du récit sont donc, plus encore que les lieux, des indicateurs précieux du degré d’éloignement du réel de chaque moment du récit.
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13:45 Publié dans Hardellet André | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Hardellet